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JÉSUS DONNÉ, DANS SA PRÉSENTATION

Jusqu'ici, c'est l'idée d'une offrande satisfactoire faite à Dieu, pour nous, qui domine dans la scène oh Jésus est présenté au Temple : maintenant, on y verra plutôt la pensée attendrissante d'un Dieu devenu enfant pour se donner à nous. Dès qu'il s'agit de pieuses affections dans l'art chrétien, c'est toujours le Beato Angelico qui prime tous ceux qui l'ont précédé, tous ceux qui l'ont suivi. Dès le xiv« siècle, dans le bas-relief d'Or San Michèle, Orcagna, comme expression de sentiment, avait surtout rendu le bonheur du saint vieillard qui possède dans ses bras le doux Sauveur; il a fait sentir d'autant mieux que Jésus s'est donné tout entier, que, l'enfermant dans ses langes, il ne lui a même pas laissé la liberté de ses

i. Les Manuscrits à miniature de la Bibl. de Laon, T. I, pi. 2%. Sar cette miniature, Siméon est suivi d*un autre personnage qui porte les colombes. Ce personnage est imberbe, avec la tête et les pieds nus ; il ne parait point que ce soit une femme, — nous n'osons dir» que ce soit un Ange dont on ne verrait pas les ailes. A cette époque, il serait étrange que saint JosefAi fûl représenté sans barbe : il sembleruil donc que ce personnage est le ministre de Tautel, sans que nous puissious dire pourquoi alor^ il a les pieds nus.

pauvres petits bras. Dans la miniatare de notre collection, Tartisle a foulu aussi exprimer que Jésus se donne avec un sentiment de tendresse, qui, s'adressant à Simëon , s'adresse aussi à nous ; nous le sentons : car Siméon, dans la circonstance, c'est l'homme, c'est nous 1 C'est pourquoi le divin Enfant tend les bras au saint vieillard ; mais malgré la grâce de ce petit tableau, quand ce ne serait pas à cause de sa nudité, qui n'a ici absolument aucune raison d'être, nous préférerions de beaucoup la composition de l'artiste florentin. Mais combien le peintre angélique, tout en le suivant de près, est plus pénétrant encore avec son ineffable suavité! Dans le panneau delà Vie de Notre- Seigneur , k l'Académie de Florence, Siméon prend Jésus des mains de Marie; dans la fresque de Saint-Marc , il Ta serré entre ses bras; comment il le contemple, on peut en juger approximativement, en jetant les yeux sur une de nos meilleures planches assurément (T. II, pi. xiv) ; mais nous ne saurions le dire, en contemplant nous-môme la photographie qui nous rend admirablement toute la finesse d'un pinceau inimitable, et mieux que toutes les paroles, ce que l'âme d'un Saint peut exhaler d'amour. Et Jésus surtout, c'est là qu'enveloppé dans ses langes, il nous fait apercevoir tout ce qu'Orcagna nous avait fait pressentir de poésie dans cette situation. L'intelligence et l'amour ne soulèvent qu'à peine le voile de naïve candeur sous lequel se cache la divinité; et c'est, pour ainsi dire, parce qu'on ne fait que l'entrevoir, qu'on la sent davantage. Marie aussi, dans les deux tableaux, est ravissante de générosité , de simplicité. Dans la composition d'Orcagna , elle ne s'est pas entièrement détachée de Jésus,-et cependant l'on sent combien il lui est douloureux, même pour un moment, de ne pas le posséder tout entier; maintenant, c'est tout entier, au contraire, qu'elle l'abandonne ; ses mains l'ont laissé aller, et demeurent suspendues. Est-ce dans l'attente, parce qu'elle va le reprendre ? Elle le reprendra sans doute, mais ce n'est pas là ce que son peintre a voulu dire. Le sacrifice de l'admirable Mère est aussi complet qu'il le sera près de la croix , elle consent à tout pour notre salut. Mais ses mains sont là, comme si elles le tenaient encore, parce que son âme ne se sépare pas de lui, et comme nos yeux restent fixés là où nous avons vu disparaître une personne qui nous est chère.

Chez les peintres mystiques , c'est dans la sphère de ces délicates impressions que s'est engagée la représentation du mystère. Les deux peintures les plus gracieuses qui, à notre connaissance, lui aient été consacréesdans lestemp^qui vont suivre, sont le tableau de Francia,à Césane*,

1. Publié dans VApe Itatiana, T. III, pi. xxv, et par M. Rosini, Sloria délia Pittura i'al., T. IV, p. i08.

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et celui de Carpaccio, dans la galerie de Venise '; Francia a voula exprimer que Jésus s'offre avec amour, par le mouvement de ses bras tendus à Siméon , mais en même temps qu'il ne se sépare pas sans regret de sa Mère, par un regard de tendresse qu'il lui jette; et Marie, parle double mouvement de sa tête inclinée vers Jésus et du bras qui le porte en avant , montre combien elle participe à ce double sentiment. Siméon prêt à icecevoir Jésus, saint Joseph, Anne la prophétesse , par leur pieux recueillement , répondent bien à la suavité du rôle de Jésus et de Marie. Nous apercevons aussi dans ce tableau un sixième personnage , ministre du Temple, probablement, qui, par son œil plus investigateur et par le livrequ'il tient à la main, nous avertit de pénétrer, par la méditation, plus avant dans la signification du fait. Nous y voyons aussi se manifester la tendance qui, de plus en plus, va s'accrottre, à dramatiser la scène, parla multiplicité dei acteurs, et par Taccentuation de leur jeu.

Dans le tableau de Carpaccio, leur choix tourne à la fantaisie , mais à cette fantaisie réglée encore par la piété qui domine partout où la Renaissance n'a pas répandu son souffle trop profane. Quatre personnages accompagnent le groupe principal de Jésus, Marie et Siméon : deux jeunes filles, dont l'une est chargée des colombes à la suite de la sainte Vierge, deux ministres du Temple à la suite du saint vieillard. Ils sont nimbés les uns et les autres, et selon toute probabilité, l'intention de l'artiste, guidée par- celle du donateur, a été de représenter ainsi deux Saints et deux Saintes déterminés, à titre de patrons, ou pour satisfaire une dévotion particulière, selon l'usage du.temps. Trois Anges musiciens, placés au bas du tableau, en complètent la composition , conformément à la pratique non moins ordinaire alors dans les tableaux d'autel, au nombre desquels celui-ci doit être compté. Sans s'élever, d'ailleurs, jusqu'à la poésie des impressions prêtées par Francia à Jésus et à Marie, Carpaccio est entré dans le même ordre d'idées, avec cette différence que c'est par son regard que le divin Enfant va à Siméon, et par ses mains qu'il s'attache à sa Mère. Quant à Siméon lui-même , les mains croisées sur la poitrine pour contenir l'effusion de son cœur , c'est aussi du regard qu'il s'attache à Jésus, et dans ce tableau, où tout d'ailleurs est pieux, la piété sous cette forme est peut-être plus sentie encore que dans la composition rivale.

Nous n'^n sommes plus là, dans la représentation du même mystère, à laquelle est consacrée Tune des tapisseries du Vatican; et nous croirions volontiers que Raphaël n'y a participé que fort pf u , quoique sa main s'y fasse certainement sentir dans les bons côtés de Tœuvre. Il

i. Publié par Zinolto, PinacoUca di Vtne%ia, T. I.

MYSTiRES DE LA SAINTE ENFANCE. 457

serai! surtout peu digue de lui» d'avoir imaginé un Enfant Jésus qui, cédant aax sentiments naturels, se montre si peu disposé à se séparer de sa Mère» — une Mère qui le présente et le laisse prendre sans résistance, mais d*un air plus abattu que résigné. Cet ordre de sentiments admis , le personnage le plus satisfaisant serait saiiit Joseph, qui» touché, mais animé d'une résolution plus virile, semble prêt à aider, au besoin, à Taccomplissement du sacrifice. On aime à sentir, dans tous les cas, que c'en est un pour la Mère et pour l'Enfant, de se détacher l'un de l'autre, encore que ce sacrifice ne dût être alors que d'un instant, et que le prêtre qui tend les bras soit plein de bienveillance. Nous ne parlons pas des dix autres personnages, qui n'ont rien d'assez saillant pour trouver place dans un exposé aussi rapide que le nôtre. Nous revenons au contraire à Siméon ; nous avons dit le prêtre^ parce qu'en effet, dans cette composition, il parait que l'on a voulu transformer le saint vieillard de rÉvangile, non-seulement en prêtre, mais en grand-prêtre, transformation contre laquelle s'élève fortement Ayala ^.

Le savant auteur établit sans difficulté que Siméon n'avait pas cette dignité; selon lui, il n'aurait même pas été prêtre, ou tout au moins il n'aurait pas exercé de fonction sacerdotale et n'en aurait pas porté les insignes, lorsqu'il prit Jésus entre ses bras et prononça son cantique d'actions de grâces. Cette opinion est établie elle-même sur des raisons très-plausibles, et l'on remarquera que si l'auteur de notre miniature, le Beato Angelico, Francia et Carpaccio, sont de ceux qui lui ont attribué quelques-uns des insignes du sacerdoce, cette pratique n'était pas usitée avant eux. Il semble donc que Gentile di Fabriano a mieux fait dans le petit tableau du Louvre (détaché de la Predella^ qui accompagnait celui de l'Adoration des Mages, à l'Académie de Florence), où le prêtre et Siméon sontdeux personnages distincts 2. Nous proposerons cependaiità ce sujet quelques observations.

RÔLE DE SIMÉON DANS LA PaÉSËNTATlON.

Il y a trois ordres de faits, et trois principaux points de vue, quant à la manière d'envisager le double mystère de la Présentation de Notre-

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