‹ Guide de l'art chrétienChapitre 87 sur 238 · Gori, Thes.vel. dypt , T. III. pi. xxxvi · texte numérisé non relu

Gori, Thes.vel. dypt , T. III. pi. xxxvi

172 GUIDE DE l'aHT CHRÉTIEN.

maïs à tous ceux qui les suivent; ils ne sont pas seulement recueillis, mais pénétrés : pénétrés d'un si doux mystère, sans grand éclat, sans vive acclamation, le sourire dans les yeux, la joie sur les lèvres. Les plus éloignés considèrent encore l'étoile, les plus rapprochés fixent avec bonheur leurs regards sur le divin Enfant. S'ils sentent si profondément aux approches du snnctuaire, que ^ra-ce des trois Mages euxmémesy qui sont arrivés, on peut le dire, jusqu'au Saint des saints?

Âvez-vous vu quelquefois toute la population d'une paroisse, an jour de communion générale, à la fin d'une mission? Toutes les affections ont été détournées des intérêts de la terre , tous les cœurs sont à Dien, tous s'avancent vers la Table sacrée, sans hâte, sans encombrement,* chacun à son tour, d'un désir calme, car la satisfaction en est assurée. Mais à mesure qu'on approche de l'autel, la grâce se fait plus vivement sentir, les visages s'éclairent, ils s'illuminent; les cœurs voudraient palpiter, mais ils sont contenus par le respect; les physionomies n'en ont que plus placides et plus sereines, et les bouches sont presque sans haleine.

Nous avons vu, dans les tableaux précédents, un échange de pieuses tendresses entre Jésus et les Mages; ici, il y a plus que de la tendresse, ou c'e?*t une tendresse de communiant, relevée par un plus grand respect. Le divin Enfant ne bénit pas, ce serait trop donner à la dignité; il n'attend pas la tôte du Mage pour la caresser, ce serait trop donner à la familiarité; mais il tend les bras, et l'on comprend mieux qu'il se donne lui-môme. Le M^ge prêt à baiser ses pieds, ne les baise pas, et l'on comprend ainsi qu'il le possède mieux encore, s'il est possible, par la contemplation.

Dans toutes \eî Adorations des Mages du Beato Angelico, saint Joseph, maintenu dans un rôle subordonr:é, se fait remarquer cependant par sa douce bonhomie, et, surtout à Cortone, par un air d'honnêteté, nous devrions dire un parfum d'honnêteté vraiment exquis. Et que dire de la sainte Vierge? Le peintre angélique la représente si douce, si simple, si modeste, alors même qu'il se plaît à orner son manteau d'élégantes • broderies, comme sur le relicjuairo de Santa Maria Novelfa, à Florence, que son rôle se fond , nous ne voudrions pas dire s'efface, dans le ton générjildu tablcai|. Il semble qu'elle-même, inspirantson pieux serviteur, là où elle est tout, veuille cependant se faire oublier. On peut dire en efft't qu'elle est tout, Jésus étant avec elle, dans l'unité d'un seul groupe; et quand on y pense, on sent que ce rôle presque effacé, — le mot i-evient malgré nous —est, dans la circonstance, le caractère de sa beauté. Elle est Reine, mais Reine dans une étable pour palais; son si«'ge est toujours simple, et dan? la fresque du couvent de Saint-Marc, c'est assise sur le

bat de son âne qu'elle reçoit den rois. Quand on connaît l'esprit du pieux artiste, on ne peut guère douter qu'il n'ait eu dessein de mettre ainsi, sous les yeux de ses frères, une leçon incessante de sainte pauvreté. Plusieurs Admatians des Mages sont données comme provenant de Rapliaôi; celle des Loges et colle des tapisseries, au Vatican, ont été dessinées sous sa direction; mais y reconnaît on sa main? Dans quelle mesure même Témpreinte de son génie s'y laisse-t-elie apercevoir? Elles ont sans doute, l'une dans un petit espace, l'autre encore sous le masque d'un mode d'exécution nécessairement intérieur, une grandeur de style, une liberté de mouvement, auquel nul des élèves de Raphaël •n*aurait jamais atteint, s'il n'eût été sous l'impulsion du maître. Tous ces hommes jetés à genoux ne sont pas sans produire un effet puissant, efl'et de vénération, par la simultanéité de leur mouvement. Mais c'est là ce qui peut s'apprendre sans qu'on ait besoin de sentir, et la chute de ces compositions au point de vue des affections de l'âme, est bien grande, si l'on tixe les yeux sur Jésus, Marie et Joseph; c'est-à-dire là où l'on ne peut se passer d^une élévation divine ou presque divine, qu'à force de simplicité pure et naWe. Joseph ne montre plus qu'une curiosité vulgaire, ou bien un ébahissemsnt qui ne l'est pas moins. Et l'Enfant Jésus, grandi sans dignité, et par conséquent sans raison, nu sans pureté enfantine , que fait- il? Il lève ici la jambe, et un Mage la saisit par le milieu sans beaucoup de délicatesse; là, il considère d'un regard qui n'est que ( urieux, s'il y a quelque belle chose dans le vase précieux qui vient de lui être donné. La sainte Vierge est mieux dans les convenances; si sa pose n'associe pas lé charme de la simplicité à celui de la grâce, elle n'est pas trop contournée pour obtenir le mouvement exigé par le goût du jour, et sans lequel une œuvre d'art n'aurait pas été réputée mériter l'attention. Modeste et attentive, son expression peut satisfaire^ sans avoir ni beaucoup de profondeur ni une grande élévation.

Cherchant parmi les contemporains de Raphaël ou parmi les artistes des temps postérieurs, on trouve difficilement une Adoration des Mages où ils se soient élevés plus haut que les compositions auxquelles est attaché son nom. Il y en eut 'cependant qui le tentèrent. Se relever par la délicatesse des pieux sentiments, au point de pouvoir rivaliser avec les peintres du xiv* et du xv« siècle, était alors en dehors de toutes les pensée^, et plus encore de toutes les habitudes; il était moins difficile d'aspirer à la dignité. Nous citons volontiers les vignettes de Sébastien le Clerc, parce qu'elles montrent assez bien comment on entendait, chez nous, l'iconographie chrétienne au xvn* siècle. Or, voici de quelle manière cet artiiiteacoDçu X Adoration des Mages : lasainte Vierge est assise,— assise

474 GUIDE DB l/ART CHRETIEN.

sur une simple pierre, pour dire l'état de pauvreté de la sainte Famille; mais elle est adossée aux soubassements d'un riche édifice^ temple ou palais, qui rappelle les droits de Jésus pour habiter Tun et Tautre. Marie, avec pleine connaissance de sa digpité, le porte en avant pour le présenter à ses illustres visiteurs ; le divin Enfant est tout rayonnant de lumière, et il bénit; saint Joseph le montre. Les Mages se prosternent à distance, comme si on avait craint que, plus rapprochés, ils ne fussent pas assez respectueux ; et pour dire la lumière d'en haut, l'artiste a essayé de rendre Tefifet d'un rayon de soleil jaillissant au travers des nuages.

Ce trait montre Tesprit du temps : on avait la prétention de ne rien dessiner dont la vue ne fût réputée possible dans Tordre des effets naturels; mais le besoin de dire l'emporte sur les prescriptions d'une véracité trop étroite, et l'édifice au pied duquel se passe la scène, ne saurait être vrai historiquement.

Qui prétendrait atteindre une exactitude plus sérieusement approximative de la réalité des faits , exclurait aujourd'hui ces draperies de fantaisie qui recouvrent les Mages. Rien ne justifie, dans l'histoire, la pratique de ceux qui attribuent aux temps évangéliques et patriarcaux les costumes modernes de l'Orient. Les peuples de ces contrées ont sans doute une singulière ténacité de mœurs ; mais ils n'ont pas traversé tant de révolutions sans que bien des choses chez eux-mêmes n'aient changea la longue. Et l'on aurait, sous ce rapport, des chances de se rapprocher du vrai, en recourant au costume oriental en usage pour les Mages dans l'art chrétien primitif. Quant au théâtre de la scène, à prendre les choses à ce point de vue, si l'on entend à la lettre ces paroles de saint Matthieu : et intrantes domum, « et entrant dans la maison * », on admettra facilement que la sainte Famille habitait alors un logement modeste, mais plus convenable que l'étable, — du moins l'étable dans son état primitif. Selon Catherine Emmerich, saint Joseph aurait continué d'habiter, jusqu'à la venue des Mages, un lieu si hautement sanctifié, mais après y avoir fait des arrangements que sa profession d'artisan lui avait rendus faciles. L'artiste qui veut entrer dans la réalité des faits, devra surtout se pénétrer de ces paroles: Gavisi sunt gaudio magno valde Si, en revoyant rétoile, les Mages furent ravis d'une si grande joie, ils en étaient donc tout pénétrés lorsqu'ils s'avancèrent vers Jésus et sa

1. Matlh., II, 11. Ayala établit que, probablement, lors de la venue des Mages, la sainte Famil e liabitait une maison dans la ville de Bethléem. Cependant il ne bifimppas les peintres qui chuisissen'i l'étable pour lieu de la scène. — c ils font bien », dit-il ; i ceux qui choisisseot c un lieu plus décent », ajouie-l-il, • font peut-élre mipui encore. » {Piet.ehriit.t L. Ill, cap. m, § 3.]

Mère, et que, se prosternant^ ils adorèrent le divin Enfant, procidentes adorave7*unt eum. Or, nous ne connaissons pas de paroles plus capables d'iuspirer un peintre que la description de rhumble sœur de Dulmen: « Quand ils.s*avancèrent, » dit-elle, a ils étaient comme ivres de joie « et d'émotion, inondés de la lumière qui remplissait la grotte; et

« pourtant il n*y avait là d'autre lumière que la Lumière du monde

« La sainte Vierge se mit sur son séant (elle était à moitié étendue sur « un tapis, selon l'usage de TOrient, et Tauge qui servait de berceau à « TEiifant Jésus, était élevéesur uneestrade et couverte aussi d'un tapis), « se voila et prit dans ses bras l'Enfant Jésus, enveloppé dans son large « voile. Mensor ^ s'agenouilla, et, mettant les présents devant lui, il « pronouça de touchantes paroles par lesquelles il lui faisait hommage, « en croisant ses mains devant sa poitrine, et inclinant sa tête décou- « verte. Pendant ce temps, Marie avait mis à nu le haut du corps de n l'Enfant, qui regardait d'un air aimable du milieu du voile dont il 'c était enveloppé. Sa Mère soutenait sa petite tête de l'un de ses bras et « Tentouraitde l'autre. Il avait ses petites mains jointes devant sa poic trîne, et souvent il les étendait gracieusement autour de lui. d

Admettez, avec le pieux auteur, que les deux autres Mages sont restés à rentrée de la grotte, attendant respectueusement leur tour; que saint Joseph, après les avoir accueillis amicalement, se charge de les introduire; qu'ils sont revêtus par-dessus leurs vêtements ordinaires, de grands manteaux traînants de soie brute, et vous aurez tous les éléments d'un tableau ravissant, sans vous écarter aucunement des données fournies par le texte sacré.

Page 1