MASSACRE DES INNOCENTS
La Fuite en Egypte prdcéila nécessairement le Massacre des saints Innocents; après l'avoir fait observer, nous n'en étudierons cependant les représentations qu'en second lieu, afin d'y rattacher sans interruption le peu que nous pourrons dire du séjour dans cette terre d'exil et du retour. Le massacre des Innocents, dans l'ordre d'antiquité des représentations consacrées à ces deux mystères, apparaît d'ailleurs de beaucoup le premier. Au v« siècle, nous en avons pour exemple la mosaïque de Saiiite-Marie-Majeure, et probablement le couvercle d'un sarcophage de Saint-Maximin, en Provence ^\ au vi^, une tablette en ivoire de la Biblio-
1. C Ëmraericli nomme tes Mages : jlfensor, Saïr et Théokéno.
i. Mon. de Sainte-Madeleine, T. 1, col. 135. RosUn, Monumenitde Saint-Maximin, pi. vu.
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thèque nationale, et la couverlure d^évangéliaire deMilau '. La composition de la mosaïque est unique dans son genre, ce qui tendrait à constater son antériorité. Le massacre n'a pas lieu encore, il est seulement ordonné par Hérode, désigné par son nom; et les mères^ avec leurs enfants sous leurs bras, sont là présentes : procédé iconographique pour dire quel ordre donne ce roi impie.
Sur les trois autres monuments, la composition est foncièrement la même. Hérode est assis et lève la main; ses sicaires n*égorgent pas les enfants, ils les soulèvent et les précipitent contre terre pour les écraser; les mères éplorées sont par derrière. Nous n'avons pas retrouvé ce mode d'exécution dans la suite, si ce nest peut-être, autantque la planche de Ciampini permet d'en juger, sur la porte de Bénévent ^. On observera que, sur le sarcophage, la scène est donnée pour pendant à l'Adoration des Mages, et que, sur la tablette d*ivoire de la Bibliothèque nationale, elle lui est également associée , avec une préférence marquée : ce petit monument n'offrant qu'un troisième sujei , l'Annonciation par laquelle commence la série. Sur l'évangéliaire. de Milan, la corrélation s'étend encore à cette même Adoration et à la Nativité, représentées dans la partie supérieure des deux tablettes, et en même temps à la scène de Joseph retrouvant sa coupe dan:^ le. sac de Benjamin, qui, avec le massacre des Innocents, occupe la place correspondante dans le bas de chacune d'elles. A Sainte-Marie-Majeure, l'ordre du massacre est aussi présenté comme ayant une grande connexion avec les Mages, c'est le seul sujet qui suive les deux scènes oîi ils figurent. Il y a évidemment là autre chose que l'idée de la succession historique, et cela semble vouloir dire: cet enfant est votre Roi et le nôtre; vous exercez votre cruauté contre d'autres victimes... lui, vous ne pouvez Tatteindre. Et quanta la correspondance avec un trait de l'histoire de Joseph, elle rappelle Rachel, humainement inconsolable, mais divinement consolée: car ses deux fils, Joseph et Benjamin, apparaissent comme sauvés dans la scène figurative de la coupe r^^trçuvée, de même-que Jésus est sauvé lorsque apparaît la scène du Massacre. Rachel, dans cette circonstance, neserailelle pas prise pour l'Église?
L'esprit du temps autorise certainement ce mode d'interprétation; nous ne l'appliquerions pas aux monuments des autres périodes. Le Massacre des Innocents se retrouve dans le Ménologe de Basile; il s'agit là de célébrer leur fête, c'est le fait qu'on a représenté. Hérode est sur son trône, les enfants sont égorgés , une mère entre en lutte
1. Labarte, Arts imlmtrUls, pi. iv, v ; Moulages de la Société d'ArundeL t. Ciampini, Vet, mon.^ T. il, pi. ix.
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avec les bourreaux. Au xii» siècle, sur les portes de Pise et de Monreale , les enfants sont aussi égorgés en présence d'Hérode. 11 en est de même, très-ordinairement, jusqu'à la lin du xv* siècle ^ Nous n'en concluons aucunement que ce soit avec la pensée que tous les enfants auraient été amenés devantlui, et que le massacre seserait fait effectivement sousses yeux; s'il en était ainsi, comment expliquer la présence des mères? Dans les bas-reliefs du chœur, à Notre-Dame de Paris, on en voit deux qui luttent avec désespoir contre les meurtriers, au pied môme du trône, où le tyran est conseillé par deux démons. A Chartres, Texigutté de l'espace a fait que l'on a mis en scène seulement une mère, son enfant et un bourreau; la mère inconsolable s'est jetée sur la malheureuse victime immolée.
Le patbéliquc; c'est ce que l'on recherchait alors dans cette scène; sur ce thème se sont exerces tous ceux qui depuis , en très-grand nombre, se sont efforcés delà rendre. Nous nous arrêterons encore spécialement au Beato Angelico et à Raphaël. Maiscomment cette scène de violence rt de carnage pouvait-elle convenir au peintre des douces affections? Sous beaucoup de rapports, en effet, elle lui est défavorable; elle met en saillie ce qui lui manquait pour donner avec vérité du mouvement et de l'action à ses personnages, en des situations variées et d'un dessin difficile; mais pour dire ce qui se passe dans le cœur de ces mères, aucun autre pinceau n'a été plus vif et pénétrant, soit que, le crime consommé, elles se jettent sur leur enfant , soit qu'elles le considèrent en désespérées , soit qu'elles luttent encore pour l'arracher à la mort, qui déjà cependant Ta frappé, soit qu'elles s'enfuient avec un vain espoir de le conserver. Nous parlons du tableau qui occupe l'un des panneaux de la Vie de Notre-Seigneur^ à l'Académie de Florence. On en voit une sorte de réduction dans les livres de chœur de Saint- Marc, peints par Fra Benedetto, frère du peintre angélique; elle est peut-être mieux «composée d'cnjserable, mais les sentiments n'y sont pas portés à la même intensité. Hérode préside encore à Toxécution, mais avec cette différence que, dans la miniature, il occupe sur son trône presque la moitiédela composition, tandis que, sur le petit tableau, il est rejeté sur une sorte de balcon, au second plan.
Dans une des compositions de Raphaël (on en connaît quatre réputées de lui, sur ce sujet, exécutées en tapisserie ou gravées par Marc Antonio),
1. Dans le Ouiât de la Peinture du mont Atlios, il est encore prescrit de faire assister Hérode h rexécutton, Diais ce n'est évi>{emnient pas dans l'intention de faire croire que la scène se soit passée matériellenient devant lui, puisqu'il est dit, d'autre part, que cette scène doit embrasser des villes et des campagnes. D'.iprës le même Gttide, Elisabelh doit aussi être représentée portant son fîls ; elle s*enfnit ; un soldat la poursuit; un rocher s'ouvre devant elle, et va la dérober à la cruauté du bourreau (p. 161).
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on pourrait croire aussi à une intention de représenter Hérode, parmi les personnagesqui se groupent dans une position analogue à la description précédente, sur le devant d*an palais. Tous sont plus ou moins douloureusemcnt impressionnésduspectable horrible qui se déroule sous leurs yeux. Un homme à demi -couché derrière un vase de fleurs, est seulement allcitliret curieux; il n'aaucun insigne de royauté; il n'a l'air ni assez méchant, ni assez anxieux pour un Hérode tel que Raphaël aurait pu le peindre, et nous ne croyons pas qu'il y ait là d'intention bien déterminée; c'est un élément de pittoresque et 'de contraste, et c'est tout; cependant il y aurait peu de chose à faire dans cette ligure , pour la caractériser comme étant celle du sombre ordonnateur du massacre. Il s'agit d'ailleurs d'une tapisserie , dont il ne parait pas même que Raphaël ait peint le carton ; il n'en aura faiit que le premier dessin, et il a dû arriver deux choses dans l'exécution : les expressions tranquilles auront élé affaiblies , et les expressions fortes exagérées. Elles le sont en effet dans cette lutte échevelée entre les mères et les bourreaux , et il est facile de voir que le grand maître n'est pas l'auteur de ce qui va chez eux jus^|u'à la grimace. Quant au caractère géuéral de l'œuvre, il en assume bien la responsabilité, car nul autre que lui n'aurait su jeter ses acteurs , entremêler ses groupes, avec tant de vigueur et d'entrain ; mais aussi il suscite de reffi*oi et de l'horreur plus que de la compassion, ou si Ton veut entrer dans ce sentiment autant qu'il a voulu l'imprimer , et il l'a voulu certainement, il faut prendre quelques figures de mères isolément, les adoucir par la pensée, et faire abstraction du reste de la scène.
Isolez, sur le devant du tableau, la mère inconsolable gémissant sur son cher enfant étendu sans vie sur ses genoux: c'est foncièrement la même que le BeatoAngelico avaitpeinte, et dontOverbeck, dans la suite, afait lepriocipal motif de son tableau, dans les dessins de la Vie de Noire-Seigneur. Le Poussin, pour éviter la confusion et rendre la composition plus pathétique en la rendant plus distincte, a eu recours à ce système d'isolement. Chez lui , le groupe principal ne comprend qu'un bourreau , une mère et un enfant; l'autre mère éplorée qui occupe le second plan, s'en détache assez pour lui laisser toute la puissance de son effet. Impossible aussi de peindre un massacreur plus décidément impitoyable, de porter plus loin le paroxysme de la passion maternelle , impuissante et blessée à mort. C'est beau comme fureur; mais la nrialheureuse a perdu toute sa beauté comme femme, et dans son désespoir il ne lui reste plus qu'à devenir une furie. Ce n'est point là pourtant la pensée qu'un chrétien devait retirer (le ces scènes de martyre. Ces enfants occupent une place privile^giée au festin des noces éternelles, tout auprès du divin Agneau, en haine duquel ils furent égorgés. On est fondé à croire qu'alors ils furent éclairés
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d'un rayon de la grâce divine, et rendirent volontaire le sacrifice imposé à leurs mères. Que l'impression ainsi communiquée & leurs âmes n'ait pu être aperçue que des anges, qu'importe? puisque c'est celle que nous devons avoir , pourquoi le peintre ne ferait-il pas en sorte de nous la suggérer, pourqiH>i quelqu'une des mères n'aurait-elie pas fait ce que toutes auraient dû faire : lever les yeux au ciel, pour réclamer de Dieu, non la vengeance, mais la consolation. Et Ton sentirait qu'elle obtient plus qu^elle n'osait demander : la gloire avec le bonheur pour le tendre fruit de ses entrailles.
Ces pensées plus chrétiennes nous ramènent au souvenir des autels où les Saints Innocents sont honorés, «i^^oiis ne pouvons mieux faire» en nous séparant d'eux afin de suivre dads^on exil le divin Enfant pour lequel ils étaient morts, et qui devait mourir pour eux, que d'emprunter â Mme Jameson, ou plutôt à Lady Eastlake, la description du tableau d'autel.peint par le Ghirlandajo pour l'église et l'hospice des Innocents, à Florence : « Au centre, la Vierge est assise sur son trône; le Sauveur « enfant, sur ses genoux, jette un doux regard sur les sages de l'Orient, « aux magnifiques figures, à la barbe vénérable , chargés de joyaux, qui a ont déposé leur couronne à ses pieds. A la droite du trône, et un peu en a avant, saint Jean-Baptiste, le patron d^ Florence, s'est agenouillé, et « il présente un petit Innocent, martyr. A gauche, saint Galbo, le patron c originaire de rhôpital , lors de sa première fondation, agenouillé lui- « même, en présente un autre. Ces deux enfants sont d'une beauté « exquise, vêtus d'une légère étoffe à demi transparente; ils joignent « leurs petites mains et lèvent les yeux pour les fixer sur l'Enfant Jésus. « Dans la partie inférieure du tableau , on aperçoit une cité et le massa- « cre des Innocents , suffisamment distinct, sans être trop proéminent. Les « anges au-dessus chantent le Gloria écrit sur une banderole, d Le même auteur cite aussi un tableau attribué à Cosimo Roselli, mais qui semblerait plutôt de Piero di Cosimo, où, au-dessous du groupe qui représente Marie portant son divin Fjls au milieu de la cour céleste, on voit huitdei enfants de Bethléem qui se présentent à Jésus, lui montrant les blessures qu'ils ont reçues pour lui ; Jésus, en retour , leur donne sa divine bénédiction.
' VIH.