PARTIE Vi
e Trésor comprend deux pièces, savoir le vestibule ou Antitrésor, et le Trésor proprement dit. Avant d'en parler séparément et en détail, il est convenable d'en tracer un aperçu sous le rapport historique.
Ce fut après la conquête de Constantinople qu' on destina le Sanctuaire et V Antitrésor pour y garder la plus grande partie des dépouilles de la métropole de TOrient; la salle du Trésor ne fut ajoutée à l'église que vers la fin du XlV.e siècle. Il faut noter, que dans les premiers temps on y gardait aussi des objets que quelques princes donnaient en gage pour obtenir de la Sérénissime des emprunts en argent. En 1231 un incendie y brûla plusieurs Reliques, et en 1449 un Candiot parvint à se frayer un chemin sous le pavé de
l'église, et emporta les plus riches objets du Trésor ; mais il fut découvert, et on récouvra le butin : il va sans dire que le voleur fut pendu.
Depuis son origine jusqu'à 1797 le Trésor s'enrichissait toujours de plus en plus; en effet :
1. "^ On peut affirmer, qu'il n'y avait pas de navire vénitien qui à son retour de TOrient n'apportât quelques dons à S.^ Marc ; les marbres servaient à embellir l'église, les petits objets étaient placés au Trésor.
2. ™ Souvent des papes, des rois, donnaient quelque joyau, etc., ou directement à l'église ou aux doges et à d'autres patriciens ; même ces derniers cadeaux devaient être déposés au Trésor après la mort des donataires. C'est ainsi, qu'y passèrent quatre Roses d'or (dons pontificaux aux doges André Vendramin, Aug. Barbarigo et Séb. Venier et à la dogaresse Morosine Morosini Grimani) la grande épée et le piléum gemmé et perlé que le Péloponésiaque reçut d'Alexandre VIII, trois gros diamants, un donné par Henri III et deux par le grand-duc de Toscane, François de Médicis, etc.
3. ^ Des legs pieux augmentaient de temps en temps les richesses du Trésor.
4. "i Enfin les Doges et les Procurateurs achetaient souvent des objets précieux pour le Trésor, ou garnissaient de pierreries ceux qui s'y trouvaient.
Mais en 1797 le Trésor fut saccagé et pillé par la Municipalité. Qu'il suffise de
dire, que de la fonte de Tor et de Targent de ses objets on tira Fv,^^ 229,000 ; que le poids des perles et des pierres précieuses, dont ils étaient ornés, montait à six chilogrammes et demi, et qu'on les évalua à Fr." 184,085. En y comprenant tout ce que les patriotes détournèrent à leur profit, on peut sans exagération fixer à six-cent-mille francs la valeur matérielle des métaux précieux, des perles
et des pierreries de l'ancien Trésor. Mais
et leur valeur, bien plus grande ou, pour mieux dire, inappréciable sous le triple rapport religieux, artistique et historique ! ! !
En 1832 on replaça dans la salle actuelle du Trésor tout ce qui avait échappé au pillage et au creuset, ou faute de temps, ou par l'ignorance des voleurs, ou par l'adresse de quelque bons et braves citoyens ; ensuite le Trésor s'enrichit de plusieurs objets, parmi lesquels je citerai la belle Rose d'or donnée par Grégoire XVI au Chapitre patriarchal.
Malgré tant de malheurs et de pertes le Trésor actuel de S.^ Marc est encore trèsremarquable, et il mérite d'être visité par tous ceux qui sentent le beau et qui apprécient dignement l'antiquité.
Je vais donc parler d'abord de l'Antitrésor, et ensuite du Trésor.
a) ANTITRÉSOR
C'est une petite pièce sans fenêtres et carrée (deux mètres par côté).
Vis-à-vis de la porte on lit Tinscr. suivante gravée sur marbre : Cum sanctorum hominum collecta ossa hoc in vestibulo vetustate iam collapso aegre servarentur Leonardus Mocenicus^ Aloishcs Pasqualicus, Laurentms Laitredanus, lacohiis Superantius^ Andréas Leonus^ Franciscus Priolus, loamies Legius, loannes Pisamis, Antonius Capellus^ Victo- 7nus Grimanus, Templi Sancti Marci Procifjrat ores vestibuhlm restituerunt ara addita, atque adytum in quo gemme Reip, assei-varentur concinaverunt Antonio Capello etiam Templi quaestore^ Andréa Gritto Priiicipe, XIIL Kls lan. MDXXX.
Dans Fantitrésor il n'y a qu'une chaire de marbre à laquelle sert de base un socle de pierre : c'est la chaire, qu'on appelle la Cattedra de S.^ Marc ou Alexandrine.
C'est un travail égyptien, sans doute antérieur au VI.^ siècle : ce beau monolithe de cipolin, haut de mètres 1,47, est presque entièrement orné de bas-reliefs qui représentent deux anges, deux Saints (on les ^ croit Marc et Mathieu) les emblèmes des Evangélistes, l'Agneau mystique, des croix ansées ou alexandrines, les quatre fleuves de la Génèse, des arbres égyptiens, dix cierges (probablement allusifs aux dix églises fondées en Afrique par les saints Marc et Mathieu) etc : en outre la chaire était incrustée d'ivoire à l'instar des chaises curules, mais cette décoration d'ivoire était très-endommagée au commencement du XVI.® siècle.
L'empereur Héraclius envoyait à peu près
en 630 cette chaire, déjà transportée à Constantinople d' Alexandrie, au patriarche de Grade, Primigénius, et elle resta dans cette dernière ville jusqu'à 1520 ; ce fut alors, qu'on la porta à Venise, où elle fut placée derrière le grand autel de l'église S.' Marc et peu après dans la chapelle du Baptistère sur l'autel; elle y demeura plus de trois siècles, mais en 1829 on la déposa sur le pavé.
Enfin en 1847 la chaire fut portée dans la salle du Trésor, et dans cette occasion on y mit au-dessus l'inscr. suivante : Cathedram. super, altare, sacelli. S, lo, Bapt, olim, locatam, Cicratores, Ecclesiae. B, Marci. in. cimeliarchio. sacro. transferri. cicrarunt. A. M.D.CCCXLVII.
Actuellement personne ne soutient plus, que cette chaire soit précisément celle dont S.* Marc s'était servi à Alexandrie. En effet aux premiers siècles de l'Eglise il n'y avait pas de temples chrétiens, et les ministres du Christ étaient contraints à célébrer les mystères divins, tantôt dans des grottes ou souterrains, tantôt chez quelques Fidèles, seulement là où l'on espérait soustraire les saintes cérémonies aux profanations, et les croyants aux persécutions. C'est pourquoi les évèques ne pouvaient avoir de belles chaires de marbre ; c'est tout au plus, s'ils en avaient de bois.
Il est donc fort probable, que cette chaire servît à renfermer les restes de la chaise de bois qui avait appartenu à S.^ Marc à Alexandrie, et que trois ou quatre siècles au-
raient énormément détériorée ; ces restes auraient été placés dans la petite niche qui a été ménagée dans l'intérieur du monolithe et qui communique avec les deux trous rectangulaires qu'on voit derrière et à g. de la chaire, niche et trous dont autrement on ne saurait pas bien expliquer l'origine et le but.
Il est notoire, qu'à S.^ Pierre de Rome l'ancienne chaise de bois du Prince des Apôtres est renfermée dans la magnifique chaire de bronze exécutée par Bernini.
À mon avis de cette manière on concilie une tradition très-ancienne et la science, quoi qu'en puissent dire certains demi-savants qui aiment à faire table rase de toute tradition sans se soucier de la critique et de la logique.
Il reste à parler de l'inscr. dont personne ne s'était aperçu pendant le cours de douze siècles (630-1830). Depuis cette dernière année neuf archéologues (notamment le Père J. P. Secchi) se sont elforcés à l'interpréter, mais en vain : ils ne sont tombés d'accord pas même sur sa langue et sur la manière de la lire.
Dans mon ouvrage II Tesoro di S. Marco (ed. Ongania. 1887.) j'ai laissé timidement entrevoir mon avis sur cette inscr., c'est-àdire, que les signes, creusés sur le devant de la chaire et qu'on a pris pour des lettres, ne soient que les traces des trous où étaient fixés les crochets qui y tenaient en place les petites pièces de la marqueterie d'ivoire. On sait, que cette marqueterie a eu plusieurs fois besoin d'être réparée et refixée à la
chaire : alors il fallait percer avec un foret de nouveaux trous pour y insérer d'autres crochets, et le marbre (comme il arrive toujours sous la double action d'un métal oxidé et du trépan) se serait gâté et feuilleté autour des anciens clous. Je note aussi, qu'on a dù sans doute réparer plus fréquemment les dommages du temps et reclouer les petites pièces d'ivoire sur la partie de la chaire la plus exposée, l'antérieure, là précisément où Ton a cru voir une épigraphe.
A la vérité c'est bien téméraire de ma part de m'opposer à tant d'estimables archéologues, mais je ne me sens pas la force de renier mon opinion, qui s'est toujours affermie de plus en plus jusqu^'à devenir une conviction.
Je viens de publier une Illustration sur le Trésor de S.^ Marc, et cependant je me trouve fort embarrassé a en parler succinctement dans ce Guide: cela paraîtra sans doute étrange, mais en voilà le motif. On avait si mal distribué dans la salle du Trésor les objets, que quelques-uns, ou par leur position ou par défaut de lumière, étaient presque invisibles. Or, on allait les placer autrement, et j'espérais beaucoup ( F. Il Tesoy^o di S, Marco p. 6.), quoique j'ignorasse du tout comment on s'y prenait. En attendant, comme le temps pressait, j'ai suivi pour le susdit ouvrage Tordre qui me parut, et qui est sans doute, le
meilleur, celui de les elassifier en deux catégories, les sacrés et les profanés, sans me soucier de la place qu'ils occupaient : mais cela ne conviendrait pas à un Guide, car le visiteur doit trouver sans difficulté l'objet qu'on y décrit.
On a en 1887 changé la disposition des objets du Trésor, en en plaçant un grand nombre dans deux longues caisses vitrées et montées en fer, mais ils s'y trouvent confusément mélangés. Il est vrai, que j'avais été invité à diriger leur placement, mais, comme c'était après coup, j'ai dû m'y refuser, parce qu'il était impossible de les disposer convenablement et en ordre dans ces malheureuses caisses qui ressemblent tout bonnement à deux cercueils. Voilà le cas, où il faut s'ecrier avec Horace : Qtcandoqice bonus dormitat Homerus, De plus j'ai entendu dire, qu'on va faire de nouveaux remaniements au Trésor.
C'est pourquoi j'ai résolu de suivre dans ce Guide le système que j'ai adopté pour le Tesoro, c'est-à-dire, de me tenir pour la distribution des objets (dont le nombre est de centquarante-huit) à deux catégories, les sacrés et les profanes, et, comme je viens de faire en décrivant le Sanctuaire, je ne parlerai en détail, que des plus considérables, en les marquant par {à d7\) ou {à g.) selon qu'on les a placés dans la caisse à droite de celui qui entre, ou dans l'autre. Quant aux objets gardés dans les armoires, et à ceux qui pendent des murailles ou qui y sont appuyés, ils n'auront aucune marque.