TRAITE
'Etat du Congo hérita, dès sa naissance, de la tâche la plus lourde et la plus périlleuse dans l'ceuvre antiesclavagiste. Les territoires qui lui étaient échus avaient le triste privilège d'être dans leur majeure partie livrés aux razzias et de compter les principaux centres esclavagistes et les plus importants marchés de chair humaine. Quelle que fût la bonne volonté des Puissances qui, dans l'Acte de Berlin, condamnaient solennellement la traite des esclaves, les plus optimistes n'osaient espérer que dans un avenir lointain la disparition des pratiques abominables, du genre de celles dotit Stanley avait été le témoin sur les rives du haut Congo.
A vrai dire, la croisade contre la traite, en quelque sorte ordonnée par la Conférence de Berlin, resta, les années suivantes, à l'état de vœu, et le Gouvernement du Congo, qui pour sa part organisait déjàalors une chaîne de postes défensifs contre les envahissements des esclavagistes, était condamne à déplorer que, malgré certains succès partiels, une grande partie de ses provinces restassent encore en leur pouvoir. Telles étaient à cette époque les horreurs et les cruautés qui furent dénoncées au monde civilisé, telle était la situation déplorable où semblaient agoniser les peuplades de l'Afrique ceotrale, décimées et massacrées par leurs oppresseurs, que, mues par un sentiment de légitime indignation, les Puissances avisèrent de nouveau, par l'Acte de Bruxelles, à porter un coup décisif à la traite.
La Conférence de Bruxelles a caractérisé le rôle réservé à l'État du Congo dans la campagne antiesclavagistc, l'importance des charges qui lui incombaient, les difficultés de la tâche que lui assignait le périlleux honneur d'être à l'avant-garde sur le champ de bataille. Le nombre des ennemis à combattre, l'organisation de leurs bandes, leur installation d'ancienne date dans les régions qu'ils avaient terrorisées, leur approvisionnement en armes à feu et en munitions, l'asservissement même des indigènes, étaient autant de motifs d'appréhension et d'inquiétude sur l'issue finale de la lutte
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entreprise, et sur le sort définitivement réservé aux populations africaines. Il semble bien que, dans cette rencontre entre la civilisation et l'esclavagisme, dont l'enjeu était la vie et la liberté de millions d'êtres humains, l'insuccès eût à jamais ruiné l'espérance d'un avenir meilleur. C'est ainsi qu'entre les mains de l'Etat du Congo les circonstances placèrent la destinée de l'Afrique centrale et de ses tribus, et la situation était nettement définie par un missionnaire anglais, lorsque avec son expérience acquise par de longs séjours en Afrique, il disait, en 1893, au cours de la campagne militaire : (( J'ai la conviction que, à moins que les Arabes ne soient anéantis, « un massacre général se produira...; c'est le moment pour les « Européens de jouer leur dernière carte contre les Arabes. S'ils a l'emporteront ou non, je ne saurais le dire. »
La civilisation l'emporta, et l'histoire n'eût-elle à enregistrer que cette victoire pour l'État du Congo — due d'ailleurs à la bravoure des officiers belges — qu'il eût bien mérité de ceux qu'intéresse le sort des populations indigènes. Si, aujourd'hui, peut s'ouvrir pour elles une ère nouvelle de liberté et de régénération, si l'amélioration de leur condition matérielle et morale peut maintenant être poursuivie, elles le doivent à l'anéantissement et à la ruine définitive des esclavagistes.
On a dit autre part au prix de quels sacrifices d'honmies et d'argent, au prix de quelle vaillance toujours et parfois de quel héroïsme ces résultats ont été atteints. Les faits sont là pour attester que ces sacrifices n'ont pas été inutiles : les chasseurs d'hommes réduits à l'impuissance, leurs bandes dispersées, leurs chefs disparus, les forteresses de l'esclavagisme rasées, les indigènes réédifiant leurs villages à l'abri des postes de l'État, s'adonnant en paix aux cultures et aux plantations, une ère de calme, de tranquillité succédant aux sombres et sanglants épisodes du régime antérieur. Chacun des courriers d'Afrique porte la preuve des progrès de cette période de paci* fication et montre les indigènes, délivrés d'un joug odieux, renaissant à la confiance et vivant paisibles dans leurs foyers*
Disparition de la traite ne veut certes pas dire disparition de l'esclavage. Si l'une, avec tout son cortège de meurtres et de crimes, devait et pouvait être combattue, même par la force des armes, l'esclavage domestique, ancré de temps immémorial dans les coutumes indigènes, ne comportait pas de mesures de répression aussi radicales. La Conférence de Bruxelles, comme celle de Berlin, a marqué cette distinction, et les africanistes les plus expérimentés reconnaissent unanimement que l'extinction de l'esclavage domestique ne peut être amenée que graduellement et doit être l'œuvre du temps. L'État du Congo n'a pas, lui non plus, pensé que, dans ce domaine, il devait user de mesures de contrainte générale qui, en heurtant violemment l'état social indigène, eussent vraisemblablement pro-
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voqué des résistances et suscité des révoltes* Mais tout au moins, durant le cours de ses premières années d'existence, s'est-il constamment attaché à saper cette institution coutumière. Il Ta fait d'abord par sa législation civile, laquelle ne connaît pas le statut servile et n'accorde aucune sanction aux transactions dont un esclave serait lobjet. En cette matière, la loi coutumière ne pourrait être d'application, comme contraire à l'ordre public. L'esclave- domestique, qu'il soit assujetti à un autre indigène ou à un non-indigène, est donc, en tout temps, maître de sa personne et assuré de voir consacrées par l'autorité les revendications qu'il ferait de sa liberté. — Il Ta fait par une réglementation rigoureuse du contrat de louage de service, qui notamment n'autorise que les engagements à durée limitée, de manière à éviter que ce contrat ne dégénère en esclavage déguisé. — Il l'a fait par sa législation pénale qui punit tout acte attentatoire à la liberté d'autrui, et, en cette matière, il appartient au tact et à la circonspection du Parquet d'intervenir entre indigènes d'une manière progressive et de graduer les ménagements : « Est puni « d'un à cinq ans de servitude pénale celui qui, par violences, ruses « ou menaces, a enlevé ou fait enlever, arrêté ou fait arrêter arbi- « trairement, détenu ou fait détenir une personne quelconque. » — « Est puni des mêmes peines, celui qui a enlevé ou fait enlever, « arrêté ou fait arrêter, détenu ou fait détenir des personnes quel- « conques pour les vendre comme esclaves, ou qui a disposé de per- « sonnes placées sous son autorité dans le même but. » — Il l'a fait encore en édictant une surveillance minutieuse sur le personnel et la composition des caravanes; il l'a fait, enfin, en s'attaquant aux sources mêmes du mal, c'est-à-dire en travaillant à la disparition de ces coutumes qui, conmie l'anthropophagie et les sacrifices humains, constituent pour la plus grande part la raison d'être de l'esclavage intérieur.
D'après leurs instructions, les agents s'appliquent, soit par la persuasion, soit, quand l'exemple est nécessaire, par l'application de la loi pénale, à détourner les indigènes de ces usages barbares, et il est satisfaisant de constater que ces pratiques vont en diminuant* Les guerres intestines de tribu à tribu, cette autre cause de nombreuses réductions en servitude, tendent aussi à décroître en raison du rôle d'arbitre que les agents de l'État sont appelés à remplir entre les chefs, et les rapports administratifs montrent que cette intervention bienfaisante se fait sentir davantage, au fur et à mesure que l'influence de l'État se développe et se consolide.
C'est en effet dans l'extension continue et toujours plus effective de cette autorité de l'État et de l'influence de la civilisation que nous estimons qu'on doive rechercher le seul moyen efficace d'abolir complètement ces coutumes. La preuve en est faite aujourd'hui, car partout où sont établis des postes suflisamment organisés, l'indigène
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rompt peu à peu avec les usages que réprouve le blanc. C'est ainsi que les actes de cannibalisme ou que les sacrifices à l'occasion de naissances ou de décès deviennent de plus en plus rares dans le voisinage des stations. De semblables résultats ne peuvent encore être espérés là où l'indigène reste entièrement livré à lui-même. Ce n'est que peu à peu que cette œuvre d'éducation morale produira tous sea effets (i).
u milieu de cette grande lutte contre les Arabes, menée à si bonne iîn, l'État a été puissamment secondé parla SOCIÉTÉANTIESCLAVAGISTE DE BELGIQ.UE, , société émanant de l'CEUVRE AN TI ESCLAVAGISTE I en Europe et dont nous allons brièvement rappeler I l'histoire depuis ses débuts.
C'est en 1876, sur l'initiative de notre Roi, que \ le mouvement anticsclavagiste, né depuis la tin du siècle dernier, a pris l'extension la plus considérable. Vers 1888, au nomdu pape Léon XIll, le cardinal Lavigerie fit un appel à l'Europe, organisant la croisade antiesclavagiste, ■ engageant les gouvernements à mettre un terme au hideux trafic appelé la traite des nègres et à employer tous les moyens pour que cette plaie ne continue pas davantage à déshonorer le genre humain ».
L'Angleterre créa des comités spéciaux dans le but de réprimer la traite ^sur le Nyasa ; des sociétés antiesclavagistes se fondèrent en Allemagne, en France, en Espagne, en Autriche, en Portugal, en Suisse, en Suède et Norwège.
En Belgique, le cardinal Lavigerie lui-même installa la Société antiesclavagisfe dont le but était de poursuivre, concurremment avec les gouvernements ayant des possessions africaines et sous la surveillance de ces gouvernements, l'œuvre de l'abolition de l'esclavage et de la traite des nègres.
Le plan de la société était de constituer au Tanganika une barrière infranchissable aux caravanes qui venaient de l'est ravager le Manyema et retournaient à la côte chargées de butin, conduisant de lugubres convois d'esclaves.
En 1890 partit la première expédition ; elle prit la voie du Congo, mais fut arrêtée sur le Lomami par le soulèvement des Arabes et dut rebrousser chemin.
Le commandement de la deuxième expédition antiesclavagistc fut confié au capitaine Jacques qui gagna le Tanganika par la voie de Zanzibar et rejoignit au grand lac le capitaine Joubert (27 oc-
(i) Ed. Vak Estvsldb, Happoit au Roi-Souverain.
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tobre 1891). Une expédition de renforts fut conduite par le lieutenant Long; enfin le 16 avril iSgS, une quatrième expédition confiée au capitaine Descamps quittait l'Europe emportant deux canons et des munitions et gagnait Albertville (la station fondée par Jacques) par la voie du Zambèze.
Notre cadre ne nous permet pas d'aborder ici le détail des quatre expéditions ni de citer les noms de ceux qui y furent adjoints, apport tant à l'œuvre antiesclavagiste le concours de leur énergie et de leur dévouement. Le « MOUVEMENT ANTIESCLAVAGISTE », bulletin publié par les soins de la société, pourra être utilement consulté à ce propos.
Tandis que les armes de l'État combattaient victorieusement les Arabes à l'ouest, les antiesclavagistes ruinaient à jamais les espérances de l'ennemi à Test, empêchant celui-ci de reconstituer ses forces en lui enlevant définitivement sa base d'opérations et l'arrêtant dans sa retraite. Et, rappelant ce qui est écrit plus haut :
« Si aujourd'hui peut s'ouvrir pour le Manyema une ère nouvelle de liberté et de régénération, on le doit à l'anéantissement et la ruine définitive des esclavagistes. »
Notice de A. de HauUeville.