LES SAVANES
La grande forêt équatoriale est enveloppée de tous côtés par des savanes : une savane boréale au nord de TUbangi et de l'Uelle; une savane orientale qui se continue jusqu'à l'océan Indien à travers les possessions allemandes; au sud les savanes du Kassaï, du Katanga et du Tanganika; à l'ouest la savane occidentale limitée vers la côte par les forêts du Mayombe, du Gabon et du Kamerun.
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Dans les savanes, la végétation arborescente cesse d*être continue : elle existe en bandes, le plus souvent étroites (galeries) le long des cours d*eau, au fond des ravins humides ; on la retrouve à Tétat d'arbres de grande taille, parfois gigantesques, dans les plaines qui séparent le Lomami du Lualaba au niveau du 4« degré de latitude sud. Mais presque partout dans les savanes africaines, exposées à des sécheresses de longue durée, la végétation ligneuse est réduite à de petits arbres à cime arrondie, qui atteignent tout au plus 6 mètres de hauteur. La plupart perdent leurs feuilles pendant la saison sèche ; ils ont du reste à souffrir des incendies annuels qui sévissent dans ces contrées. Souvent les feuilles sont très divisées et les rameaux épineux, deux particularités fréquentes dans les régions sèches. Les écorces des tiges sont ordinairement épaisses, pourvues d'une couche abondante de liège. D'autres structures préservent les feuilles d'une transpiration trop abondante. Tels sont les tissus coriaces des feuilles persistantes, leur surface supérieure luisante, leur surface inférieure brune, rougeâtre lorsque les limbes s'enroulent sur eux-mêmes pendant la saison sèche. Nulle part peutêtre, au Congo, la végétation des savanes n'est aussi caractérisée que dans les territoires montagneux qui séparent Matadi de Léopoldville, le long des deux routes de caravanes, surtout aux endroits recouverts par les formations latéritiques, au delà de l'Inkisi. Car dans les sols sablonneux (près de Léopold ville, forêt de Ma samba), une flore forestière spéciale, que l'on ne saurait comparer aux formations équatoriales, finit par recouvrir ces terrains, en apparence moins favorables au développement des arbres. Quelques espèces sont extrêmement communes : Sarcocephalus sambucinus ou esculentus, Anona af ricana^ divers Acacia,
On retrouve la plupart de ces végétaux dans toute l'Afrique tropicale, au nord et au sud de la grande forêt, de la côte occidentale à la côte orientale.
Vue de loin, la savane ressemble soit à un verger planté de noyers de grande taille, soit à un verger de pommiers et de pruniers en mélange ; dans les situations les plus arides, elle est comme une plantation de buissons envahies par les hautes herbes. Celles-ci l'emportent assurément par leur abondance et par la masse de leur feuillage. Tantôt ce sont de grandes Graminées touffues séparées les unes des autres, aux tiges de 2 à 4 mètres dures et raides, portant de longues feuilles rubanées. Ailleurs, d'autres Graminées forment des masses plus serrées qui rappellent l'aspect de nos prairies européennes, mais atteignent i à 2 mètres de hauteur. Dans les situations les plus sèches, au sommet des collines, les herbes ont encore au moins un demi-mètre, tant est énergique la poussée de la végétation dès le retour des pluies.
Aux diverses Graminées qui peuplent les savanes se mêlent d'autres
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plantes herbacées; des Légumineuses, des Malvacées, des Composées et quelques Monocotylédones à périanthe coloré. Une Orchidée, un Lissochilus dresse ses tiges à grandes fleurs violettes et des Aroïdées [Amorphophallus] étalent comme des parapluies leur unique feuille, gigantesque, au sommet de supports de grande taille.
Tandis que beaucoup des herbes sont vivaces et se maintiennent par leurs souches pendant la saison sèche, d'autres sont annuelles et s'empressent de germer dès le retour des pluies. Le Lissochilus et Y Amorphophallus appartiennent à la catégorie des plantes tuberculeuses, assez nombreuses dans la savane. Très répandues aussi les Liliacées bulbeuses, parmi lesquelles j*ai observé Y Ornithogalum candatum, leScilla Ledieni, le Gloriosa virescens, près desquelles les affinités botaniques permettent de ranger le Sanseviera guineensis et cylindrica^ diverses espèces d'asperges et un Smilax très commun dans la savane occidentale. La famille des Amaryllidacées, qui s'en rapproche tant par ses organes de végétation, est représentée par le Crinum :{eylamcum que Ton trouve aussi dans les clairières des forets, les Crinum scabrum, Laurenti, etc., Y Hœmanthus Lindeni très fréquent sur les berges des rivières.
Le genre Aloe^ de la famille des Liliacées, si abondant dans l'Afrique australe, existe dans les savanes congolaises sous Taspect de rosettes de feuilles tachetées et charnues. C'est une plante grasse, type auquel appartiennent diverses Euphorbes, les unes de grande taille (£*. Tirucalli, un arbre vénéneux planté près des villages, r^*. Hermentiana, qui les entoure d'une ceinture hérissée). Il y en a aussi dispersées dans les plaines, les unes peu élevées, les autres rappelant par leur port les célèbres cierges du Pérou.
Quant aux Orchidées, elles ne font pas défaut non plus aux savanes congolaises. On en retrouve de terrestres comme les Lissochilus; quelques-unes abondent dans les dépressions marécageuses que l'on rencontre du Lomami au Lualaba; j'en ai vu un jour une espèce munie de bulbes qui vivait sur le sol argileux de la route des caravanes; un certain nombre sont épiphytes sur les arbres dispersés dans les plaines, surtout sur ceux (Elœis, Canarium Saphu^ Cola) qui accusent l'emplacement des anciens villages. Elles m'ont paru peu variées et ne peuvent par leurs fleurs rivaliser avec leurs sœurs de l'Amérique tropicale.
Chose étrange, loin de la grande forêt centrale, au milieu des savanes, les rives de la plupart des cours d'eau la rappellent par leur végétation. C'est souvent le même aspect grandiose des arbres, les mêmes genres de lianes, les mêmes épiphytes et les mêmes plantes de sous-bois. Il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait, que les vastes territoires intermédiaires aient été autrefois couverts de forêts, que celles-ci, depuis les temps historiques, auraient disparu à la suite de défrichements. Une telle opinion peut paraître vraisem-
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blable lorsqu'on ne considère qu'une région restreinte dominée par le climat de la savane du Bas-Congo. Un lambeau de forêt que Ton fait disparaître pour établir des cultures y est condamné à agrandir plus tard le domaine des herbes et des arbres rabougris. Mais de là à conclure que la savane a partout la même origine, c'est une opinion que rien ne justifie et qui ne peut résister à l'examen attentif d'une région assez vaste.
A une époque géologique antérieure, aux temps lointains où une mer intérieure occupait une grande partie du bassin, le régime des précipitations atmosphériques a dû être tout autre que de nos jours dans les savanes de l'Afrique. Et sans doute alors la végétation forestière, grâce à l'humidité, n'était pas limitée aux régions équatoriales déjà émergées, mais se continuait loin de Téquateur jusqu'au voisinage des tropiques. Ainsi s'expliquerait la grande dispersion de maintes espèces africaines, que l'on retrouve à travers l'immense territoire qui s'étend de la côte de Guinée à celles de la Zambézie. La mer équatoriale disparue, les espèces qui en couvraient primitivement les rives se sont progressivement avancées vers l'équateur, abandonnant les régions dorénavant condamnées à la sécheresse périodique par suite de leur situation géographique. Mais dans leurs migrations vers la ligne équinoxiale et les forêts marginales du continent, beaucoup d'espèces sont parvenues à se maintenir le long des rivières, autour des lacs et dans les ravins toujours humides. Ce sont des îlots de la grande sylve qui recouvrait à une époque antérieure une grande partie de l'Afrique tropicale.
Quoique le climat de la forêt équatoriale soit beaucoup plus favorable à la végétation, la grande forêt est rarement aussi peuplée que les savanes. Ainsi, à l'est du Lualaba, un immense territoire est presque désert ou seulement habité par ces populations de petite taille qui paraissent avoir été les premières à occuper l'Afrique tropicale. La race bantu, qui s'est répandue jusqu'aux confins du continent, occupe surtout les savanes et y a atteint en beaucoup de points, surtout au sud et au nord, un développement remarquable.
Il ne faut pas s'en étonner, la savane a un climat plus sain et est favorable à la culture. Les défrichements y sont moins pénibles et pendant la saison des pluies diverses plantes alimentaires de premier ordre, maïs, millet, riz, patate, peuvent donner leurs produits.
Les nègres semblent avoir emporté avec eux un petit nombre d'espèces d'arbres qui partout témoignent de l'existence de villages, ou en indiquent les anciens emplacements. Tel est surtout le baobab, ce colosse difforme qui est très répandu dans les savanes occidentale et orientale. Il ne pénètre pas dans le domaine forestier équatorial ni dans les savanes méridionales. D'autres espèces ont également suivi les nègres dans leurs migrations : VElœis^ le Cola^ le Canarium Saphu, divers Ficus au Congo, le Parkia a/ricana
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dans le bassin du haut Nil et partout les Euphorbes arborescentes.
Exposés aux longues sécheresses annuelles, ces végétaux résistent par les structures particulières de leur feuillage s'il est persistant, ou bien ils perdent leurs feuilles ou encore, comme l'élaïs, sont réduits à un développement beaucoup moindre que dans les endroits humides.
Bien que d'aspect très uniforme, les savanes africaines présentent cependant des différences dans la composition de leurs flores, ce qui a permis d'y établir un certain nombre de divisions ou régions botaniques.