LE MANIOC
Une des plantes alimentaires caractéristiques du Congo, pour être plus exact, du Congo occidental et central (i), car on ne le rencontre plus ou exceptionnellement au delàdel'Uelle, aux grands lacs et au Katanga.
Originaire d'Amérique, il fut introduit par les traitants, il y a peut-être deux siècles ; les indigènes de la côte en ont vite fait leur nourriture favorite et l'ont emmenée avec eux en pénétrant vers
(i) Le manioc est une plante essentiellement tropicale; on ne la rencontre en Afrique que depuis la province d'Angola, au sud, jusqu'au golfe de Guinée, au nord.
Produits Alimentaires. 35 1
Test. C'est là une des preuves de Toccupation récente du Congo central qui, n'ayant presque pas de Graminées alimentaires, ne pouvait abriter, avant l'introduction du manioc, que des sauvages se nourrissant de chasse et de pêche, vraisemblablement les pygmées. Le Congo se divise ainsi en RÉGION DU MANIOC, où les graines sont rares (sauf à la côte), et en RÉGION DES GRAINES, où le manioc n'est pas encore cultivé.
Le manioc, Manihot utilissima^ est une Euphorbiacée dont deux variétés sont connues dans la colonie : l'une douce et inoffensive, l'autre amère et vénéneuse, mais d'une croissance beaucoup plus rapide, ce qui fait qu'on la perpétue. La première se reconnaît à ses tiges vertes, la seconde à ses tiges rouges et doit ses principes toxiques à l'acide cyanhydrique que renferme surtout l'enveloppe de sa racine. Cet acide cyanhydrique se volatilise aisément et une simple préparation permet d'en débarrasser les racines, qui deviennent alors d'une innocuité complète.
Le manioc n'exige pas beaucoup de travail pour sa culture, mais demande une terre riche que peuvent surtout fournir les déboisements. Pour établir leurs champs, les indigènes élèvent en terrain défriché, de mètre en mètre, de petites buttes dans chacune desquelles sont piquées obliquement trois boutures convergentes, simples morceaux de tige d'une plante déjà formée. Ceux-ci prennent racine avec une extraordinaire facilité. A des époques, fréquentes au début, puis plus rares, les femmes qui, on le sait, assument le dur labeur des cultures, procèdent à des sarclages. La plante devient rapidement un buisson peu massif de 2 mètres de hauteur. Au bout de huit mois les racines grossissent, elles continuent à croître pendant trois années, devenant une botte suffisante pour faire la charge d'un homme. Certaines carottes atteignent des dimensions extraordinaires, comme le montre celle exposée, récoltée dans le Mayombe ; encore celle-ci s'est elle rétrécie en séchant.
Le rôle du manioc est, chez les indigènes, comparable à celui du pain chez les Européens. On le consomme cru après lui avoir enlevé sa pelure, ou bouilli ; il rappelle ainsi le navet. Plus souvent, on le met tremper dans la rivière pendant trois ou quatre jours, prudemment dérobé à la perspicacité des voleurs, en l'enfermant dans des paniers cachés sous l'eau; la racine perd par ce procédé l'acide cyanhydrique et subit une légère fermentation qui la rend malléable et lui communique une odeur rance. On peut consommer le produit tel quel, rôti légèrement; alors il est sec, mais avec de l'huile de palme pour les nègres et du beurre pour les blancs, il est mangeable. Si les carottes fermentées sont pétries à l'état frais, on arrive à séparer la pulpe des fibres; ces dernières sont enlevées avec une patience minutieuse par les boulangères noires ; reste la pulpe grasse et humide qui, formée en pains serrés dans des
352 La Flore.
feuilles de bananiers et cuite à la vapeur, forme la CHIKWANGUE. Autant de peuplades, autant de modèles de chikwangue différents. Il en est formant d'immenses saucissons, d'autres, minces comme des bâtonnets, les plus communs sont des pains ronds ou allongés pouvant peser de 200 granmies à 2 kilos et plus.
Les noirs mangent la chikwangue avec de Thuile de palme et du piment ; n'étant pas salée, elle est fade ; n'étant pas levée, elle est massive et indigeste. Les blancs la découpent en tranches et la font rôtir, conmie des biscottes. Frite au saindoux ou au beurre, saupoudrée de sucre, elle est très appréciée.
Si le manioc fermenté est séché au soleil, puis réduit en poudre au mortier et tamisé, on obtient une farine très blanche, la CASSA VE, qui a peu de saveur. Dans le sud, les indigènes font avec cette farine une bouillie à l'eau qui constitue leur principale nourriture. Livingstone compare ce mets à une colle nauséabonde formée par de l'empois d'amidon provenant de pommes de terre malades.
Les jeunes pousses de la plante, bouillies, font un excellent légume.
Le tapioca, cette source de richesse pour le Brésil, est un produit du manioc. Voici conmient on le prépare, d'après Livingstone : « Dans la province d'Angola, dit l'illustre voyageur, on place sur une toile les râpures que l'on a obtenues de sa racine, on les frotte avec la main, tandis qu'on les arrose à grande eau, séparant ainsi la matière glutineuse qu'elles renferment; celle-ci, entraînée dans un vase placé au-dessous de la toile, retirée de l'eau, exposée au soleil et séchée complètement sur un feu doux au moyen de plaques de fer, où elle est étendue et remuée avec une petite baguette, se réunit en globules et forme le tapioca du commerce. »
Industriellement, le procédé est plus perfectionné, tout en restant basé sur les mêmes principes.
La farine de manioc, très nutritive, sert à faire la « Revalenta arabica ».
Si le manioc donne un fort rendement qui atteindrait 5o,ooo kilos de fécule à l'hectare (i), elle épuise rapidement le sol et ne permet pas pratiquement un second terme de croissance sur le même terrain, mais celui-ci peut être employé alors avantageusement à d'autres cultures.