LES TOMBEAUX DES MARTYRS. II
trative que l’Église romaine dans les hommages rendus à ses saints. Leurs cryptes étaient magnifiquement ornées; on entretenait devant leurs tombeaux des « lucernae », grands vases remplis d’huiles balsamiques dans lesquels plongeaient des mèches allumées; les « loculi » voisins des leurs devenaient des sépultures privilégiées, ardemment ambitionnées et achetées souvent à très haut prix. C’est à cela que font allusion les expressions que nous lisons sur certaines inscriptions :
— « Depositus ad martyres », — « Ad sancta martyra »,
— « Emptum locum rétro sanctos quem multi cupiunt et rari accipiunt. »
Cette dévotion devint même excessive et blâmable, à cause des prétentions qu’elle faisait naître, et du dommage qui en résultait souvent pour les monuments eux-mêmes. La belle inscription du diacre Sabinus, qui voulut par humilité être enseveli près de la porte de la basilique de Saint-Laurent : « Elegi sancti janitor esse loci », donne une très juste leçon à ceux qui ambitionnaient ainsi de se rapprocher des martyrs plus par leur corps que par leurs œuvres :
NIL • IVVAT • IMO • GRAVAT • TVMVLIS • HAERERE • PIORVM SANCTORVM • MERITIS gf OPTIMA • VITA • PROPE • EST
CORPORE • NON • OPVS • EST • ANIMA ■ TENDAMVS • AD • ILLOS QVAE • BENE • SALVA • POTEST CORPORIS • ESSE • SALVS
Les manifestations déplorables de cette indiscrète dévotion se reconnaissent en effet dans plusieurs cryptes des catacombes à côté des marques d’une piété très légitime.
Dans les angles de quelques chambres, près des arcosoles, se voient encore ce qu’on appelait les « tables des huiles ». Ce sont des colonnes grossières, taillées dans le tuf, sur lesquelles on plaçait les « lucernae » qui brûlaient devant les tombeaux. Cette table est souvent un indice qu’un martyr a reposé là, indice qui devient plus probable encore s’il se trouve dans une crypte ornée de marbres, et s’il est accompagné de «graffiti » des anciens visiteurs, comme cela se voit dans une chambre du cimetière de Domitille.
INTRODUCTION
Dans celui de Saint-Calixte, on voit, au-dessus d'un arcosole, une peinture du IIIe siècle qui fut coupée au IVe pour ouvrir un « loculus ». Évidemment, l’auteur de cet acte de vandalisme avait un grand désir d’être enseveli près du corps qui reposait dans l’arcosole. Or une autre peinture de la même crypte fut aussi coupée pour creuser une niche destinée à mettre les huiles. De ces faits nous avons le droit de conclure que celui qui attirait ainsi l’attention et la vénération des fidèles, à une époque déjà éloignée de sa mort, ne pouvait être qu’un martyr.
Enfin un dernier exemple, emprunté au cimetière de Saint-Sébastien et à la région voisine de la crypte où saint Philippe de Néri venait se recueillir dans la prière. On a découvert en cet endroit, il y a quelques années, un « cubiculum » avec un arcosole au-dessus duquel se trouve une peinture assez singulière. Elle représente le bon Pasteur placé au centre, accompagné de l’agneau et de la mystérieuse figure de l’Orante près de laquelle brille l’étoile, symbole du ciel où l’âme a été accueillie ; de l’autre côté, se trouve la figure très rarement usitée d’un robuste athlète en repos, qui signifie, dans le langage symbolique ancien, la force du chrétien et ses victoires. En comparant ce groupe avec d’autres peintures et avec la célèbre vision des Actes de sainte Perpétue, on peut conjecturer, non sans fondement, qu’un autre martyr de la persécution de Dioclétien avait reposé dans le « cubiculum » de St-Sébastien.
Ces tombes de martyrs inconnus ont été retrouvées en très grand nombre déjà dans les catacombes, et bien d’autres encore pourront réapparaître. Les reliques des martyrs furent vénérées dans les catacombes jusqu’aux translations du VIIIe et du IXe siècle. Après cette époque on ne visita plus que les cryptes attenantes aux grandes basiliques suburbaines : les autres, peu à peu ensevelies sous les ruines, tombèrent pour des siècles dans le plus complet oubli.
Le premier qui, dans les temps modernes, tourna son attention vers les cryptes primitives des martyrs, fut S. Philippe de Néri. Il passait de longues heures, quelquefois des