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CHAPITRE TROISIÈME

On désigne sous le nom d'herborisations les promenades faites dans les champs et les bois pour y recueillir des plantes destinées à composer un herbier.

Au début de ses études, l'herborisateur peut borner ses recherches au voisinage de la localité qu'il habite. Là, sur un espace restreint, aux bords des chemins, le long des haies, dans les moissons, les prairies et les bois, il trouvera un nombre suffisant d'espèces pour occuper ses loisirs pendant une année entière.

Dans ses premières herborisations, il sera sobre et se contentera de recueillir quelques-unes des fleurs

(1) Ce chapitre est la reproduction presque littérale de celui qui se trouve en tète de la l'-'^' édition du Manuel de la Flore de Belgique.

qui ne lui sont pas tout à fait étrangères et dont il peut connaître les noms vulgaires. Souvent, sur le théâtre de ses récoltes, il fera une halte pour déterminer les plantes qu'il aura choisies. Commodément assis à l'ombre d'un arbre, d'un buisson ou d'une haie, le manuel d'herborisation ouvert sur les genoux, il analysera les caractères présentés par les divers organes et tâchera de suivre exactement, dans son livre, les indications qui doivent le conduire au nom de l'espèce. Avec un peu de patience, il réussira bien souvent dans ses essais de déterminations, pourvu qu'il ait soin de choisir des plantes dont les organes floraux sont assez grands et faciles à distinguer les uns des autres. Quelle ne sera pas sa joie de revenir au logis avec une poignée de fleurs qu'il aura pu dénommer scientifiquement ! Quel est le botaniste qui ne se rappelle avec un vrai bonheur ses premières déterminations et qui ne se souvienne de sa fierté lorsqu'il pouvait nommer une Anémone, une Renoncule ou distinguer la Bourse-à-Pasteur parmi les autres Crucifères ? Quel est celui qui n'a pas conservé le souvenir de ses premiers mois d'études, alors qu'il commençait à balbutier le langage scientifique, à parler d'étamines, de pistil, de corolle, de feuilles caulinaires et de feuilles radicales?

De retour dans sa chambre de travail, l'apprenti-

botaniste doit revoir attentivement les déterminations qu'il a faites pendant sa promenade et s'assurer si les descriptions détaillées de ses flores s'appliquent exactement aux espèces quMl est parvenu à -nommer d'après les tableaux analytiques du manuel d'herborisation. Il vérifiera si les caractères du genre et de la famille concordent avec ceux des plantes recueillies.

Les premiers pas dans la science ne sont pas sans offrir quelques difficultés, surtout si l'étudiant est seul et livré à ses propres forces. Ce qui est devenu simple et tout à fait élémentaire après quelques mois de travail paraît extrêmement ardu et compliqué au début; les termes de calice, de corolle et d'étamines, si fréquemment répétés dans les livres, sont même assez difficilement interprétés. Pour arriver à la connaissance des premiers noms spécifiques, on employera tous les moyens : usage des tableaux dichotomiques, recours aux noms vulgaires, revue des ouvrages à figures, etc. Les deux ou trois premières douzaines d'espèces bien connues serviront de jalons, pour se guider au milieu de cette foule de végétaux qui parent les champs et les bois, et ce noyau de connaissances laborieusement acquises fera bientôt la boule de neige. Les cent premières déterminations coûtent plus de peines que les cinq cents qui suivront. Si l'amateur débute en compagnie d'un

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botaniste expérimenté, les premières difficultés seront moindres ; en effet, lorsqu'il ne parviendra pas au nom exact d'une espèce, il pourra avoir recours à la science d'autrui. Mais qu'il n'abuse pas de la facilité que lui offre un compagnon plus instruit que lui, car il pourrait ne jjas s'exercer suffisamment aux difficultés des déterminations.

Pendant une année au moins, il sera inutile de dépasser le voisinage de sa résidence ; les promenades étant courtes, on pourra, à la rigueur, se dispenser de l'usage d'une boîte. La boîte d'herborisation est, assez souvent, le cauchemar du novice, à qui il répugne de traverser les rues de son village ou de sa petite ville avec le 'oasculnm au dos. Après une saison entière consacrée à de petites excursions botaniques, le plus timide finit cependant par s'aguerrir ; on le voit, au début de sa seconde campagne, partir résolument avec la boîte de fer-blanc, ne redoutant plus le sourire railleur de ses amis et bravant le qu'en dira-t-on ? Dans une grande ville, le botaniste passe inaperçu dans la foule; mais, dans une bourgade, dans un village, il est remarqué et pris, bien souvent, pour une sorte de maniaque.

L'accoutrement de Therborisateur cause parfois de légers ennuis. C'est ainsi que, dans les campagnes, les botanistes peuvent être pris pour des marchands

ambulants, des arpenteurs, des tireurs à l'arc, des musiciens. Etes-vous occupé à déraciner une plante, il peut arriver qu'un paysan vienne curieusement examiner ce que vous faites et vous demander invariablement quelles sont les vertus de la plante que vous arrachez, à quel genre d'onguent ou de drogue elle doit servir. N'allez point vous piquer detre ainsi ravalé au rang de l'herboriste ou du chercheur de simples et vous ingénier à donner de longues explications sur le but réel de vos recherches : vous ne seriez pas compris et votre interlocuteur vous quitterait en souriant, vous faisant entendre ainsi que vous avez voulu le mystifier. Si la grosse boîte vous fait prendre de temps à autre pour un colporteur, que vous importe l'opinion des bonnes gens qui vous voient passer dans leur village?

Après une première saison employée à recueillir et à déterminer les espèces plus ou moins vulgaires qui forment, en quelque sorte, le fond de la végétation, on peut se disposer, dès le printemps de la seconde année, à étendre ses promenades à deux ou trois lieues à la ronde. C'est seulement alors que l'on commence à sentir que la véritable connaissance des plantes ne consiste pas seulement dans des noms, mais qu'il faut étudier chaque espèce sous différents points de vue et en préparer des échantillons bien complets et aux diverses phases de leur existence.

Pour satisfaire à ce dernier point, l'usage d'une boîte et des autres instruments d'herborisation devient, dès lors, une nécessité.

Arrêtons-nous ici quelques instants pour parler des objets nécessaires à l'herborisateur.

En première ligne, vient la boîte d'herborisation. Cette boîte (fig. 1), qu'on appelle parfois vasadum, est ordinairement en fer-blanc, rarement en zinc. Sa forme est celle d'un cylindre un peu comprimé. La porte doit en être assez grande, afin qu'on puisse

Fig. 1. — Boite iriierboiisation.

introduire facilement les plantes et les ranger en bon ordre. Certaines boîtes sont divisées en deux compartiments, dont l'un, fort petit relativement à l'autre, est destiné à recevoir soit des provisions ou des plantes délicates, soit divers petits objets nécessaires au botaniste. Quant à nous, nous préférons la boîte cà un seul compartiment. Les dimensions des boîtes d'herborisation varient, suivant les besoins. Si l'on doit faire d'abondantes récoltes, on

pourra se servir d'une grande boîte. Pour les petites herborisations, on pourra se servir d'une boîte de dimensions moyennes et même d'une petite boîte.

Il n'est donc pas inutile de posséder plusieurs boîtes de dimensions variées. Les dimensions moyennes des boîtes d'herborisation sont de 50 centimètres pour la longueur et de 15 centimètres pour le plus grand diamètre.

La couleur généralement adoptée pour l'extérieur de la boîte est le vert.

La boîte se porte sur le dos au moyen d'une courroie en cuir, qui peut s'allonger ou se raccourcir à l'aide d'une boucle.

Pour déterrer les plantes, il est nécessaire que l'herborisateur soit toujours muni d'une petite bêche en acier bien trempé, à manche en buis ou en charme. La bêche pointue (fig. 2 A) est très-commode. Sa lame, un peu concave, mesure 11 centimètres en longueur et 8 centimètres dans sa plus grande largeur. La bêche oblongue (fig. 2B) mesure 14 centimètres en longueur et 7 centimètres dans sa plus grande

, ., Fig. 2. — Boches (l'Lerbo-

largeur. La base de ces bêches doit risation.

être assez solide pour résister au mouvement de levier qui se fait souvent pour amener au jour la

partie souterraine des plantes. Un trou est percé dans le manche pour y passer une ficelle destinée à suspendre la bêche au poignet ou pour l'accrocher à la boîte. Certains botanistes, au lieu d'une petite bêche très-portative, se servent soit d'une bêche fixée au sommet du bâton, soit d'une petite pioche ; mais l'usage de ces derniers instruments est assez incommode.

Comme bâton, nous recommandons le gourdin en bois de chêne à tête recourbée en crosse. La crosse sert utilement pour accrocher les plantes aquatiques un peu éloignées du bord des eaux ou pour abaisser des branches d'arbres dont on veut enlever des rameaux.

Pour les plantes aquatiques éloignées de la berge des rivières, des canaux ou des étangs, on peut les recueillir au moyen d'une sorte de petit appareil en fer, formé de plusieurs crochets réunis par leur base, fixé à une forte ficelle que l'on déroule à la longueur nécessaire.

Si l'on doit récolter des Roses, des Ronces ou d'autres arbustes épineux, il convient d'être muni d'un petit sécateur. Celui-ci remplace avantageusement la serpette.

La loupe est un instrument qui doit toujours accompagner le botaniste. La loupe à deux bouts ou celle que l'on désigne sous le nom de triloupe doit être

préférée aux loupes dont les lentilles ne sont pas protégées par une sorte d'étui.

Pour les dissections à faire en herborisant, un canif à lame bien affilée suffit.

Quoique le cartable soit très-peu employé pour la récolte des plantes, nous devons néanmoins en donner la description. Le cartable consiste en deux feuillets de fort carton, libres ou réunis par un dos en cuir comme la couverture d'un livre relié. Entre ces deux feuillets de carton, se trouvent des feuilles de papier non collé ou buvard, entre lesquelles on place les plantes recueillies, que Ton y étale comme on le fait pour la mise en presse. Avec le cartable, on prépare donc les échantillons sur place et on leur fait subir, pendant l'herborisation, un commencement de pression. Celle-ci se produit au moyen de deux courroies munies de boucle. Le cartable se suspend à l'épaule ou sur le dos au moyen d'une bretelle comme la boîte d'herborisation ; on peut le porter sous le bras à la façon d'un registre. Nous ne pouvons recommander le cartable à cause des nombreux inconvénients qu'il présente. C'est ainsi que les échantillons se préparent difficilement à cause de la mobilité des feuillets ; que le cartable ne peut renfermer qu'un nombre assez restreint de plantes ; qu'il ne peut presser celles-ci que d'une façon irrégulière, et qu'enfin

son emploi n'est guère possible en temps de pluie. Avant de se mettre en route pour une excursion qui doit durer une journée entière, il faut avoir soin de se munir d'une petite flore analytique ou manuel d'herborisation, d'une bonne carte routière et d'un calepin destiné à recevoir des notes. Trop souvent, on néglige le journal d'herborisation et nous ne saurions trop en recommander l'usage aux amateurs sérieux, qui désirent bien connaître la flore de leur canton, de leur province ou de leur pays. Le journal doit être tenu pendant la promenade même et les noms des plantes inscrits à mesure que les observations sont faites. Si l'on diffère les annotations, on risque de commettre des erreurs ou d'oublier des choses intéressantes. Rien n'est, du reste, plus aisé que d'inscrire, au crayon, tout en marchant, les noms des espèces, avec l'indication des lieux et la nature des stations. Si, quelque jour, on se propose de publier le résultat de ses recherches, soit dans une flore, soit dans un catalogue raisonné, on trouvera, dans les journaux d'herborisation, de précieux renseignements : on n'a plus, aloi^s, qu'à ranger méthodiquement les nombreuses annotations prises sur les lieux pour obtenir une statistique fidèle des régions explorées. Dans le cas où l'on ne voudrait rien publier soi-même, ces notes d'herborisation ne seront point inutiles ; car, tôt ou tard, un floriste pourra les

réclamer pour les utiliser dans une flore ou dans un catalogue. Si on a négligé les calepins d'herborisation, quel embarras ne pourra-t-on pas avoir pour publier une flore ou pour fournir aux auteurs des notes précises! On pourra avoir recours à ses souvenirs, mais ceux-ci seront, assez souvent, trompeurs et les détails consignés de l'herbier ne pourront fournir les nombreuses remarques perdues. En ne tenant même aucun compte du côté purement scientifique, les journaux d'herborisation n'en restent pas moins des documents intéressants à consulter ou à revoir. En parcourant, après plusieurs années, ces longues colonnes d'annotations, de nombreux et chers souvenirs se réveillent chez le botaniste. Celui-ci se retrouve transporté dans les lieux qui lui ont été familiers ; il se rappelle les amis, les compagnons avec lesquels il a partagé la joie des heureuses trouvailles. Ces listes arides se transforment pour lui en une histoire détaillée, qui lui retrace jusqu'aux moindres incidents des courses d'autrefois.

Le calepin destiné à recevoir les notes peut se composer de 50 à 100 feuillets de papier assez fort et de petit format (in- 18°). Les pages d'une partie de ce mince volume seront divisées en trois colonnes verticales : la première, à gauche, contiendra les noms des plantes; celle du milieu, les indications des stations, et la troisième, les noms des hameaux,

villages ou villes. Chaque herborisation sera soigneusement datée. Il est entendu que les espèces trèscommunes et qui se rencontrent partout ne doivent être renseignées que dans des circonstances exceptionnelles. Ajoutons qu'il est prudent de renouveler le calepin chaque année, afin que, dans le cas oii celui-ci serait perdu, on n'ait à regretter que la •perte des renseignements d'une seule année ou de quelques mois.

Voilà enfin Therborisateur prêt à parlir avec armes et bagages pour se mettre à la recherche de l'inconnu. Il part avec l'espoir de rentrer à la nuit tombante avec sa boîte remplie d'espèces rares et curieuses. Dans ses excursions, qu'il ne craigne pas la fatigue et qu'il ne se borne pas à suivre les chemins faciles; car, semblable à un chasseur malheureux, il pourrait revenir bredouille; qu'il visite les profondeurs des bois, qu'il ne recule pas devant l'exploration soigneuse des ravins les plus impraticables, ni devant l'escalade des côtes rapides et des rochers les plus abrupts. Que lui importera la fatigue si, à la soirée, il se trouve chargé d'une abondante moisson ? Longtemps ses courses à deux ou trois lieues seront fructueuses, mais les découvertes deviendront moins fréquentes à mesure que le pays lui sera mieux connu.

Quand les trouvailles deviendront rares, il y. aura cependant pour lui une compensation, car il sentira

mieux alors le prix des nouveautés qu'il parviendra à découvrir. Quelle émotion n'éprouvera-t-il pas quand, après de longues recherches, il se trouvera tout à coup en présence d'une espèce convoitée depuis longtemps! Si, à pareil moment, il est seul, son bonheur sera concentré et silencieux; mais s'il est en compagnie d'un ami, sa joie sera vive et même bruyante. Les herborisations solitaires sont ordinairement le partage des amateurs habitant la campagne; car il est bien rare que, dans un village, dans une bourgade même, il se trouve deux botanistes pour associer leurs recherches et leurs travaux. Les excursions solitaires ont quelque chose de triste et de mélancolique, mais elles ne sont pas sans offrir certains avantages sur celles faites en compagnie et qui sont plus gaies. Seul avec ses pensées, en face du spectacle de la nature, l'herborisateur est plus attentif et observe beaucoup mieux : il ne cesse d'examiner et de peser la valeur des caractères distinctifs des plantes ; il réfléchit avec plus de suite sur les lois qui régissent les êtres organisés ; il médite et s'efforce de résoudre les problèmes que la nature lui pose à chaque pas. En outre, ce chercheur solitaire possède une grande liberté d'action ; il étudie à son aise, sans jamais devoir se préoccuper des impatiences d'un compagnon de voyage. Vient-il à faire une précieuse trouvaille,

n'aura-t-il pas à faire partager son bonheur par l'un ou l'autre de ses correspondants ? Quels que soient les ennuis de la solitude, que le botaniste évite la compagnie de personnes étrangères aux sciences ou cultivant une autre branche que la sienne. L'herborisateur ne peut guère s'accommoder des allures du géologue et encore moins de celles de l'entomologiste. Remarquons que si le botaniste est isolé dans son village, il peut exister dans le canton ou dans la ville voisine un confrère avec lequel il pourra organiser des courses en commun. Il est toujours à désirer que les botanistes de la même province aient des rapports suivis entre eux, afin qu'ils puissent associer leurs recherches et arriver à étudier avec méthode l'ensemble de la flore de leur province.

Revenons à notre herborisation et parlons, tout d'abord, des quelques soins à prendre pour conserver la fraîcheur nécessaire aux plantes destinées à l'étude et aux préparations.

Pendant les heures de la journée où la chaleur est intense, on aura la précaution de tenir la boîte du côté du corps opposé au soleil. Il est à noter que, par un temps très-chaud, les plantes se conservent d'autant mieux qu'elles sont plus nombreuses et plus étroitement pressées dans la boîte. En outre, un excellent moyen pour maintenir leur fraîcheur, c'est

de les humecter de temps en temps avec quelques gouttes d*eau ou de placer une poignée de mousse humide au fond de la boîte.

Si, pendant l'herborisation, il survient une ondée, qu'on ne cesse pas, pour cela, de récolter, dans la crainte de voir les plantes mouillées se dessécher mal et puis se moisir dans l'herbier. Quant à nous, nous n'avons jamais éprouvé la moindre difficulté pour préparer les échantillons trempés de pluie ou de rosée •* il suffit, pour n'avoir pas à redouter l'effet de l'humidité, de renouveler le papier peu de temps après la première mise en presse.

Lorsqu'on revient le soir, harassé de fatigue et incapable de s'occuper des soins à donner aux plantes, il est avantageux de déposer sa boîte dans un lieu frais, par exemple dans une cave. Durant la nuit, les plantes qui, la veille, auraient pu être flétries, reprennent leur fraîcheur et se trouvent ainsi, le lendemain, dans des conditions plus favorables pour leur préparation.

Avant de passer aux herborisations destinées à se prolonger pendant plusieurs jours consécutifs, nous devons attirer l'attention des novices sur quelques moyens propres à rendre leurs recherches fructueuses et intéressantes. Une bonne carte routière découpée et collée sur toile sera d'une grande utilité à l'herborisateur pour s'orienter dans des lieux

nouveaux pour lui, pour bien connaître les noms des localités, le cours des rivières et des ruisseaux, la position des lieux boisés, des marais, des étangs, etc. Déplus, en étudiant sa carte, il verra quels sont les points qui lui sont connus et ceux qui lui restent à explorer. Une habitude des botanistes jeunes ou vieux, c'est de suivre trop souvent les mêmes itinéraires. Quand ils se rendent d'un lieu à un autre, presque toujours ils prennent les mêmes chemins, les mêmes sentiers ; et cependant, ils savent qu'en changeant quelque peu leur route, ils auront à traverser un champ, une prairie ou un taillis qu'ils n'ont point visité encore et qui récèle peut-être une espèce rare ou nouvelle pour leur canton. Il arrive parfois qu'on a passé, durant plusieurs années, à côté d'une localité restreinte qui présentait des plantes qu'on était loin d'y soupçonner. Cette sorte de manie explique comment des botanistes étrangers viennent faire des découvertes dans un champ d'herborisation qu'on croyait être parfaitement exploré. Qu'on varie donc autant que possible les itinéraires, de façon à parcourir le pays dans tous les sens.

L'emploi d'une carte géologique (l) sera également

(1) Pour la Belgique, nous recommandons la grande carte géologique d'André Dumont. Les botanistes doivent savoir qu'il existe deux cartes géologiques de Dumont : l'une du

très-avantageux. Si l'herborisateur exploro une province variée dans sa composition géologique, il reconnaîtra de bonne heure la préférence marquée de certaines espèces soit pour les terres ou les roches calcareuses, soit pour les terres ou les roches siliceuses. Il sera frappé du contraste que présente la flore si riche et si variée des collines calcaires avec la flore si monotone et relativement si pauvre des côtes schisteuses ou sablonneuses. Il se demandera la cause de ces différences et sera ainsi amené à s'occuper des rapports du sol avec la végétation. Il étudiera, sur la carte géologique, la configuration des divers étages au point de vue minéralogique; il suivra ces mêmes étages dans leur prolongement au delà des limites de son canton, de sa province ou de son pays, et il tâchera de voir, en compulsant les flores, si ces divers étages présentent chacun une florule plus ou moins spéciale sur tout leur développement. L'étude des flores étrangères lui ayant renseigné l'existence de certaines espèces dans un terrain géologique quelconque, il sera curieux de rechercher si, dans son pays, le même terrain ne nourrit pas les mêmes espèces.

sous-sol et l'autre des affleurements. C'est cette dernière qu'ils doivent se procurer. Cette carte est devenue très-rare et d'un prix élevé ; mais elle sera prochainement réimprimée.

Comme on le voit, le but de Therborisateur est donc devenu multiple. Ce n'est plus uniquement pour étudier les plantes en elles-mêmes qu'il herborisera; car il a, de plus, en vue les relations qui peuvent exister entre la végétation et le sol. Il ne tardera pas à s'apercevoir que ces dernières recherches le conduisent nécessairement à l'étude de la géographie botanique. Dès lors, ses herborisations prendront à ses yeux un plus grand intérêt lorsqu'il aura remarqué combien seront utiles, à l'avancement de cette branche, les renseignements qu'il pourra recueillir. Dans son canton ou dans sa province, il parviendra peut-être à constater la limite vers le nord d'une espèce méridionale ou la limite vers le midi d'une espèce boréale. A un point de vue plus restreint, il sera encore stimulé dans ses recherches par le désir de coopérer aux progrès de la géographie botanique de son propre pays.

Une bonne pratique, que nous conseillons à l'herborisateur, est celle de dépouiller les flores et les catalogues des renseignements qu'ils contiennent concernant la contrée qu'il se propose d'explorer ; de ranger ensuite ces renseignements par dates de floraison des plantes et par localités. Afin d'avoir plus présentes à l'esprit les espèces à rechercher, il fera bien d'en lire les descriptions, d'en voir des figures ou des échantillons desséchés. S'il n'existe pas de

flore de la région à explorer, il consultera les ouvrages publiés sur les régions voisines. Quand on herborise sans méthode, c'est-à-dire sans avoir étudié les cartes avec soin, sans avoir pris des notes, on risque beaucoup de laisser échapper des espèces intéressantes.

Il n'est pas inutile de prémunir ici les commençants contre la crainte de voir s'épuiser leur champ d'étude au bout d'un petit nombre d'années. Pareille appréhension ne doit pas refroidir leur zèle et ralentir leurs efforts; car, à mesure qu'ils connaîtront mieux la végétation de leur canton ou de leur province, à mesure que la flore leur deviendra plus familière, ils s'apercevront d'autant mieux qu'il leur reste beaucoup à étudier. Ils auront sans doute, après quelques années, recueilli un millier de types spécifiques avec un certain nombre de variétés ; mais n'auront-ils pas encore à étudier et à collecter ces variétés et variations sans nombre que produisent les quelques centaines de types connus? L'examen approfondi des variétés et des variations est une mine en quelque sorte inépuisable pour les travailleurs les plus laborieux. Il est vrai que les herborisations ordinaires pourront devenir, avec le temps, moins intéressantes et n'offriront plus aussi souvent l'occasion de découvrir l'une ou Tautre de ces bonnes espèces qui font la richesse d'un herbier ; mais ces

herborisations pourront alterner avec des excursions faites en petit comité dans les cantons éloignés du pays. Ceci nous conduit à dire quelques mots des herborisations qui peuvent durer une huitaine de jours.

Avant d'entreprendre une excursion un peu lointaine, on doit étudier, sur les cartes, la nature du sol, la disposition des lieux et le cours des rivières du pays que Ton se propose d'explorer. Il faut aussi compulser les flores et extraire méthodiquement les indications qu'elles fournissent. Une fois le lieu et le jour fixés pour le rendez-vous, on prépare son bagage. En ce qui concerne les vêtements, il faut les réduire au plus strict nécessaire, afin que le tout puisse être renfermé dans une petite valise portative. Que surtout on n'oublie pas les pantoufles, chaussures toujours trouvées si commodes après de longues marches. On emportera une flore élémentaire et tout ce qui est nécessaire pour écrire et dessiner, ainsi que des instruments de dissection et une loupe montée ou microscope simple. Il faudra, en outre, se munir d'une ou deux presses avec une provision suffisante de papier à dessécher. Il ne serait pas prudent de partir sans sa provision de papier. Bien souvent, dans un chef-lieu de canton, il n'est pas facile de se procurer du papier propre à la dessic-

cation des plantes : à plus forte raison est-il malaisé d'en trouver dans un village où Ton sera peut-être forcé de séjourner pendant l'herborisation .

Nous supposons que le voyage doit se faire en compagnie de deux ou trois amis ; c'est ainsi que les excursions botaniques offrent le plus de charme. Ceux qui ont herborisé de cette façon reconnaîtront avec nous que ces courses leur ont laissé les souvenirs les plus frais et les plus charmants. Ne se rappellent-ils pas avec un vif plaisir ces journées où ils partaient dès le lever du soleil, cheminant paisiblement par monts et par vaux, en scrutant tout sur leur passage ? Ne se représentent-ils pas avec bonheur les sites pittoresques admirés en commun? Ne se souviennent-ils pas des émotions produites par les brillantes découvertes? Enfin, ne se plaisent-ils pas à se rappeler les haltes faites vers le milieu de la journée, à l'ombre de la futaie ou sur les bords gazonneux d'un frais ruisseau, pour manger sur le pouce un frugal déjeuner emporté au fond des boîtes? Ces souvenirs sont ineffaçables et sont réveillés chaque fois que les excursionnistes se rencontrent entre eux.

Partir le matin et rentrer le soir vaut mieux que de diviser la journée en deux courses. On prend ses dispositions pour dîner à la soirée. En excursion botanique, après s'être réconforté, au lieu de se reposer

immédiatement, comme il semble qu'on en ait bien acquis le droit, il faut s'occuper activement de la préparation des plantes recueillies pendant la journée. On ne dormirait pas tranquille si Ton sentait ses récoltes en souffrance. La préparation des plantes est une besogne qui ne peut guère être remise au lendemain ; car, dès qu'on est levé, il faut procéder au renouvellement du papier dans lequel se trouvent les plantes récoltées les jours précédents et faire sécher les cahiers humides : or, cette besogne exige déjà un temps assez considérable. Après une heure ou une heure et demie consacrée à ce travail, on déjeune, puis on se met en route dans une nouvelle direction. Les journées ainsi passées en excursions botaniques sont très-laborieuses, il faut bien le dire ; mais, de retour chez soi, on ne regrette pas lés peines qu'on s'est données et les soins qu'on a pris, quand on examine la richesse des récoltes.

Il nous reste maintenant à parler des herborisations organisées par les Sociétés botaniques.

Mais, avant d'aborder ce sujet, nous croyons utile de placer ici un conseil dont tout botaniste pourra faire son profit. Assez souvent, l'herborisateur est obligé de fouler l'herbe des prairies pour explorer l'un ou l'autre point éloigné des sentiers qui semble, à distance, lui promettre quelques bonnes trouvailles ; ou de se glisser entre deux champs pour jeter un coup

d'œil dans les moissons. S'il ne veut pas avoir maille à partir avec le garde champêtre ou les propriétaires, il faut qu'il prenne soin de ne pas causer trop de dégcàts et qu'il n'ait surtout pas l'air d'un maraudeur en se hâtant trop dans ses allées et venues. Qu'il manœuvre paisiblement et qu'il se donne l'apparence d'un homme très-préoccupé dans ses recherches. Le paysan, en lui voyant prendre des notes et examiner des plantes à la loupe, craindra de lui faire un mauvais compliment au sujet de son champ piétiné Si le botaniste rencontre sur sa route des campagnards, qu'il soit toujours poli et même prévenant; qu'il entame même la conversation d'une façon amicale. En agissant de cette manière, il préviendra en sa faveur et il n'aura pas à craindre d'être tourmenté, si on le voit explorer les champs ou les prairies. Ces recommandations doivent surtout être observées quand on herborise en nombreuse compagnie. Pour les avoir négligées, maints botanistes ont parfois éprouvé de sérieux désagréments.

Après cette digression, revenons à notre point de départ. Les herborisations des Sociétés botaniques ne se font ordinairement qu'une fois par an ; elles durent plusieurs jours et ont lieu sur les points du pays les plus riches en plantes rares et intéressantes. La circulaire qui invite tous les membres de la

Société à faire partie de l'excursion porte l'itinéraire

détaillé jour par jour et indique, assez souvent, les espèces les plus rares qu'on peut s'attendre à recueillir. Ces herborisations sont généralement bien suivies et cela s'explique par l'attrait et l'intérêt qu'elles offrent aux amateurs. Ceux qui y ont assisté savent combien sont nombreux les avantages que l'on en retire au point de vue tant des récoltes que des relations qui s'établissent entre les membres de la Société. Tous j mettent en commun leur savoir et leur expérience ; les débutants s'instruisent au contact familier de leurs aînés ; on s'entretient de ses travaux ; on propose et on accepte des échanges de plantes. Que ceux qui craignent de faire partie de ces herborisations, parce qu'ils ne se croient pas suffisamment instruits, bannissent, sous ce rapport, toute espèce de crainte ; qu'ils soient bien persuadés que la plus grande bienveillance les attend et qu'ils n'ont pas à redouter la moindre critique. Les jeunes amateurs sont accueillis avec le plus grand plaisir par les anciens, qui se font un devoir de les aider dans leurs recherches et dans leurs déterminations.

Si une large part est faite à la science, si les botanistes sont sérieux dans leurs études, qu'on n'aille pas s'imaginer que la gaieté et le plaisir sont exclus de ces excursions. Les disciples de Flore savent à merveille unir l'agréable à l'utile; ils savent se dérider et devenir, par moments, de joyeux

touristes. Il n'est guère besoin de rappeler, aux vieux botanistes, la bonne humeur qui les anime dans ces courses, le charme des haltes, la gaieté qui règne au repas du soir et le plaisir d'explorer en nombreuse compagnie des régions pittoresques ; mais il n'est pas inutile de dire ces choses à ceux qui n'ont pas encore assisté à ces excursions. Nous insistons surtout près des jeunes gens et nous les engageons à prendre part aux herborisations organisées par les Sociétés. Certes, les livres instruisent et Ton peut devenir un savant botaniste sans avoir suivi ces excursions; mais il est des choses que les livres enseignent mal ou n'enseignent même pas du tout : certaines pratiques, certaines méthodes qu'on apprend à connaître et à saisir dans la compagnie des gens expérimentés. Ceux-ci, dépouillant les faits des accessoires et des développements dont ils sont forcément accompagnés dans les traités scientifiques, vous instruisent rapidement des choses essentielles, et on est tout surpris, après quelques jours de voyage passés dans leur compagnie, d'avoir tant appris, non-seulement sur les choses, mais aussi sur les hommes de science que l'on ne connaissait que par leurs travaux.

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