‹ Guide du chasseur de pelleterieChapitre 10 sur 40 · LE CASTOR · texte numérisé non relu

LE CASTOR

MONÏAGNAIS, AMIUIKIT. — AN<M,AIis, ISKAVKR

Le castor est a])pelé y? /'('/■ par Linnée et /■'/'£■;• canaiiensis ]3ar Kiilh.

Il a quatre pieds, r.age dans la iiert'ection et ne connaît pas de rivaux quand il s'agit de couper un tronc d'arbre avec ses dents. Ces facultés précieuses ont été caractérisées en trois mots : " quadrupède-rongeur-nageur." Il a vingt-deux dents, quatre incisives en forme de croissant et seize molaires composés. Il possède enfin une queue magistrale, aplatie horizontalement et toute recouverte d'écaillés imbriquées, cette dernière description ou plutôt cet empaillement, appartient à la science pure.

Monsieur Larousse nous en fait un portrait court, plein de clarté, dans son petit Dictionnaire abrégé, page 131. La voici : " Castor, n. m. — Mammifère rongeur; chapeau fait de son poil." Dans son grand Dictionnaire, l'illustre encyclopédiste semble rompre avec la concision éblouissante de son petit Dictionnaire pour se livrer à une agréable fantaisie. Pendant l'été, dit-il, les castois du Canada vivent seuls dans des terriers qu'ils creusent le long des fleuves et des rivières, mais, quand l'hiver approche, ils quittent ses retraites et se réunissent souvent au nombre de deux à trois cents pour construire leurs demeures d'hiver et former de véritables villages."

" Ce n'est, ajoute-t-il, que lorsqu'ils ont endigué

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tiu'ils procèdent à la consiruction de leurs cabanes.

Les castors se creusent, il est vrai, des caches le long des fleuves et des rivières, mais, la confection de ces " retraites," connues sous le nom de ouaches par les chasseurs n'est pas autre chose qu'une précaution que la prudence inspire à cet intelligent animal. Il ne quitte sa cabane et ne se réfugie dans son terrier que lorsqu'un danger lui parait imminent. Aussitôt le péril disparu, il regagne sa demeure, qu'il n'abandonne, ni l'hiver, ni l'été. Quant aux villages de castors, je n'y contredis pas ! Des villes mêmes, si l'on veut, j'y consens, mais, je puis avouer que je n'en ai jamais vues depuis bientôt quinze ans que je persécute ce rongeur.

Tous les chasseurs de profession avec lesquels je me suis trouvé en contact n'ont pas été plus heureux que moi, et les agglomérations de castors assez considérables pour constituer des villages me paraissent être les fruits quelque peu forcés de l'imao-ination de naturalistes très bécarres, mais fort crédules.

Cependant, dans certaines circonstances exceptionnelles, il peut y avoir jusqu'à dix et douze familles dans un même lac. Ce cas, très rare, se présente lorsque le lac choisi par ces animaux est très grand, très isolé et très éloigné de toute autre pièce d'eau. Un des plus vieux et des plus habiles trappeurs que j'ai connu, n'a vu pareille chose qu'une seule fois pendant toute la durée de son existence de chasseur. Il trouva, bien au loin dans l'intérieur, un lac écarté, solitaire, de plusieurs lieues d'étendue.

Nul canot n'avait encore sillonné ses ondes, aucun chasseur ne semblait, jusque-là, avoir foulé ses rives. Dix cabanes de castor s'appuyaient sur les bords de ce réservoir inconnu. Moins heureux et surtout moins entreprenant que le vieux chasseur, je ne me suis pas enfcncé aussi loin que lui dans les terres et n'ai jamais vu plus de deux ou trois familles de castor dans un même lac.

Peut-être, autrefois, tout-à-fait autrefois, a-t-il existé des villages contruits par ce mammifère-rongeur, nageur, mais il doit y avoir de bien longues années ; et son entraînement pour la société de ses semblables a dû éprouver de singulières modifications sous l'influence des traverses de tout genre qu'il subit depuis que l'homme au crâne chauve et à l'épiderme délicat a inventé les palatines, les pelisses et les toques, harmonieusement appelées casques en Canada.

Les cabanes des castors sont construites sur les rives des lacs et sur les bords des rivières affluentes et des mares qui les avoisinent. Elles ont deux étages, l'un au-dessus de l'eau, l'autre immergé. Les deux étages communiquent ensemble, ce qui permet à l'animal de sortir à son gré par l'une des portes de son habitation, porte toujours placée à l'étage inférieur et sous l'eau. Le compartiment supérieur est divisé en loges, où chaque habitant se fait un lit de mousse qu'il entretient avec la plus scrupuleuse propreté. Si une cause accidentelle vient influer sur le

niveau des eaux du lac, il sait lui faire reprendre sa hauteur normale à l'endroit où il est domicilié, en modifiant les barrages presqu'indestructibles qu'il jette en travers des ruisseaux et des rivières qui s'en écoulent.

A projios de ces barrages, l'opinion des chasseurs diffère de celle des naturalistes. Ces derniers croient, pour la plupart, que ces digues devenues célèbres, tant elles ont été chantées sur toutes les lyres et retracées par tous les burins, sont l'ouvrage d'une multitude de castors.

Les chasseurs, au contraire, pensent que, malgré leur dimension, elles sont l'œuvre d'une seule famille, dont les efforts et les travaux sont dirigés pendant une longue suite d'années vers le même but, et je suis déjà trop compromis aux yeux des savants pour hésiter à confesser que je me range de préférence à l'opinion des chnsseurs.

Je crois inutile de parler des moyens employés par le castor pour construire ces barrages. Ils sont si connus. La manière dont il érige sa demeure l'est moins.

Les matériaux qui servent à la construction de l'édifice sont le bois, la mousse et la vase. Il gâche la vase, y mêle la mousse et soutient le tout au moyen de morceaux de bois. Quelquefois, il place de petits cailloux dans ce torchis. Les cabanes sont arrondies au sommet et ressemblent assez, de loin, à de grandes ruches.

Le casior sait non-seulement construire, mais en-

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core remettre en état sa demeure, lorsqu'elle a été dégradée par les éléments ou défoncée par les chasseurs.

Pour accomplir toutes ces œuvres, je ne lui connais que deux instruments, ses pattes et ses dents. Il ne me parait pas démontré que sa queue plate et squameuse lui serve de truelle, ainsi que l'ont avancé certains auteurs trop bien renseignés. La structure de sa cabane indiquerait plutôt le contraire, et je crois que cette queue célèbre lui sert surtout à frapper l'eau, soit pour avertir ses congénères lorsqu'un danger les menace, soit tout simplement pour réjouir ses oreilles de castor d'un bruit qui lui paraît haimonieux. Après tout, peut-être lui sert-elle encore à autre chose, mais je n'en sais rien et la plupart des chasseurs que j'ai consultés n'en savaient pas davantage; quelques-uns, cependant, prétendent qu'il s'en sert très habilement pour casser la glace qui le gêne.

Le castor se nourrit de liranches d'arbres II a surtout une prédilection bien marquée pour les jeunes pousses de bouleau et de tremble. Vers la fin de l'automne, il accumule autour de sa cabane les branches nécessaires à sa nourriture pendant l'hiver. C'est un animal partait, et s'il lui manque une vertu c'est qu'elle n'existe pas. Ses mœurs obéissent aux lois de la plus pure morale. 11 n'a qu'une moitié, et cette moitié il l'aime avec constance, avec fidélité, peut-être même avec passion. Il n'est pas à l'abn du malheur, et s'il lui arrive de la perdre, alors il se

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lemarie, mais toujours après les délais qu'exigent les plus strictes convenances. Il est hosjjitalier, rempli de délicatesse pour l'infortune. C'est ainsi que, lorsqu'un castor poursuivi par le guignon se trouve sans asile, il est sûr d'obtenir abri, nourriture et cordial accueil à la cabane prospère la plus voisine.

Il est travailleur, comme chacun le sait et les travaux qu'il accomplit sans faiblir feraient reculer une pléiade de maçons résolus. Cependant il y a une ombre à ce tableau.

Le castor paresseux existe. On nie l'a affirmé dans mes courses, je le crois, et cet aveu, que je ne puis entourer d'artifice, m'est bien pénible, mais je le dois à la vérité, cette divinité court vêtue, toujours idolâtrée du chasseur.

Dans ce cas très rare, je me hâte de le dire, la punition est sans merci et ne se fait point attendre. Le coupable est impitoyablement chassé de la cabane commune et condamné, sans doute, jusqu'à amélioration, à ])oiirvoir seul à ses plaisirs et à son bienêtre.

Le castor n'est effrayé, ni par la vue de l'homme, ni par le bruit du fusil. On dirait qu'il n'a qu'une confiance médiocre dans le témoignage de ses yeux et de ses oreilles. Il s'en rapporte exclusivement à son odorat. Aussitôt que ce dernier lui signale un danger, il plonge, disparaît dans sa cabane ou va se réfugier dans ses ouaches avec la plus grande rapidité.

Les cabanes sont ordinairement habitées par cinq

castors, quelquefois par sept : deux vieux et deux de l'année précédente, auxquels les chasseurs donnent le nom de moyens, puis, trois jeunes de la dernière portée.

On trouve assez souvent, néanmoins, huit et dix castors dans une cabane. Il en a été pris jusqu'à onze dans une même demeure. Je ne ])ense pas que ce nombre ait jamais été dépassé.

Un gros castor adulte pèse jusqu'à soixante livres et sa peau seule peut atteindre le poids de trois livres. La moyenne des peaux séchées varie d'une demi-livre à trois livres. "

Sa chair est estimée des chasseurs blancs et des sauvages. Son foie, sauté au beurre, est un mets fort agréable. Sa queue passe pour un morceau des plus délicats.

Le castor possède quatre glandes, dont deux, appelées ?ognons huileux, %oriX. remplies d'un liquide sirupeux et musqué que les chasseurs emploient pour attirer aux pièges certains animaux à fourrures, tels que, le loup-cervier, etc.; les deux autres, de texture spongieuse, répandant une odeur de musc sui generis servent d'appât pour le castor, etc., et sont connues sous le nom de rognons tondreux ; ces glandes ont encore des propriétés médicinales particulières.

Les chasseurs s'appliquent les rognons tondreux sous forme d'emplâtre pour guérir leurs coutusions, et boivent une infusion de cette substance faite dans du whisky et de l'eau tiède, lorsqu'ils sont atteints de certaines affections des bronches et de l'estomac.

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La femelle, aussi bien que le mâle, est munie de ces appendices précieux.

D'après le docteur Sarazin, cet animal n'aurait qu'une seule ouverture, comme les oiseaux, pour expulser les excréments solides et liquides. (Brochure de Monsieur l'abbé J. C. K. Laflamme, Québec, 1887). Cette anomalie si curieuse m'a échappé, mais je me propose de l'étudier et de la constater le plus tôt possible avec tout le soin qu'elle mérite !

J'ai parlé des vertus du Castor et sa beauté morale ne laisse rien à désirer. Physiquement on ne saurait hélas ! le comparer à l'Apollon du Belvédère et encore moins à la Vénus Callypige.

Il n'est pas beau. Il est même très laid.

Ses formes sont lourdes et ramassées. Ses jiieds de derrière palmés, son pelage roux-maron, et sa queue dénuée de grâces et dont je ne veux plus parler, en font un animal étrange et d'aspect peu séduisant.

Comme chez presque tous les animaux, l'albinisme se rencontre chez le Castor, mais très rarement. Parmi le grand nombre de peaux qu'il m'a été donné d'examiner, je n'en ai vu qu'une seule qui fût blanche.

On le chasse de bien des manières mais surtout au piège de fer, au fusil et à l'attrappe passagère.

Ix piège que l'on emploie est le piège No 4. Il faut le choisir à ressorts solides et à mâchoires minces Trop épaisses elles auraient le défaut grave de saisir imparfaitement la patte trapue de l'animal. Plus on

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a de pièges mieux cela vaut, cependant, ceux-ci étant assez lourds, le nombre que peut en emporter un homme se trouve nécessairement limité.

Six pièges bien employés suffisent pour ic/ii/re une cabane. — Tendre une cabane, c'est placer autour d'elle une certaine quantité de pièges ou d'attrapes.

Pour trouver cette cabane il faut marcher, c'està-dire suivre tous les cours d'eau, grands ou petits, qui sont sur le terrain de chasse de votre élection. En général, tous ces cours d'eau servent de charges et de décharges, à des lacs ou à des mares fréquentées par le Castor. L'examen des travaux d'endiguement jiiacés, pour l'ordinaire, sur les décharges fournissent de précieuses indications.

Si les digues sont soigneusement entretenues, vous avez lieu de penser que vous êtes très près de l'objet de vos recherches. Vous suivez alors la rive et, si des tronçons de bois ronds, aux extrémités rongées en cône ou en bec de flûte, frappent vos regards ; si la trace des incisives y est de date récente, vous pouvez presque affirmer, la présence du Castor dans le lac. Mais, si continuant vos investigations vous tombez sur un portage, c'est-à-dire, sur un sentier large d'un pied à dix-huit pouces et battu jusqu'à la terre, vous pouvez crier. Eurêka ! Vous êtes à quelques mètres de l'animal. N'avancez, désormais, qu'avec précaution, car, sa cabane doit être bien près de vous.

Avant d'aller plus loin, je veux dire quelques mots de la singulière faculté que les chasseurs prêtent au castor.

Ou appelle bois de castor certaines portions d'arbres abattus que ces animaux rongent aux deux extrémités. Ces fragments appartiennent à des essences dont la pesanteur spécifique est peu considérable et, il semble que, jetés à l'eau, ils doivent toujours flotter. Il n'en est rien cependant, lorsqu'ils ont été placés sous l'eau par le castor. Aucun lien visible ne les retient immergés et pourtant ils ne surnagent point.

Emparez-vous de l'un de ces morceaux de bois, essayez de le replacer, dans des conditions identiques, il reviendra immédiatement à la surface. A quelle cause attribuer ce i)hénomène ? Comment expliquer cette étrange histoire, dans laquelle il peut, il doit même y avoir quelque chose de vrai ? Je laisse la solution du problème à de plus habiles, et je reviens à mon sujet. — Une fois la cabane trouvée, il est bon de se rendre compte du nombre et de l'âge des habitants. L'e.xamen des/"«;«m qui sont grisâtres, cylindriques, peu allongées et toujours caractérisées par des particules de l'écorce ou des pousses d'arbres ingérées, vous apprennent ce qu'il importe que vous sachiez. Avec un peu d'habitude, on arrive facilement, par la' comparaison du volume des fumées, à donner à chaque producteur l'âge qui lui convient. Il peut se présenter trois éventualités :

Ou la cabane est occupée par un couple de castors adultes ; ou elle contient ce couple, et les jeunes de l'année précédente, appelés moyens, sont restés avec leurs parents, et la famille se compose au moins

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de sept individus. Dans ces deux derniers cas, vous êtes presque assuré d'une chasse heureuse.

Le piège de fer doit être placé à l'extrémité des portages, à deux ou trois pouces sous l'eau, si vous tendez pour la patte de devant ; à cinq ou six pouces, si vous avez fait choix de la patte de derrière. Ce résultat s'obtient en rapprochant ou en éloignant lo piège de la rive où débarque l'animal.

La chaîne du j^iège doit être fixée par l'organeau (jui la termine, a un ]iiqiiet solidement enfoncé. (^ueUjuefiiis on se ((intente d'attacher un caillou d l'extrémité de la chaîne. 1/: poids de cette pierre doit être lel, que le castor ])iiisse l'entraîner au large, mais tro]) lourde, pour (pi'il puisse remonter respirer à la surface, t'e m .iven est assez bon, lorsque la rive se jirolonge en pente douce sous l'eau ; dans le cas contraire, il a l'inconvénient de forcer à des recherches prolongées et quelquefois infructueuses.

Le piège en place, vous fichez e.i terre ferme, à quelques pouces en avant, un bout de bois sec, portant à son extrémité un morceau de r(\;io:i .ondreux. Toute l'oifération doit être exécutée en silence, et le plus possible, saiis quitter le canot. Lorsque vous êtes obligé de mettre pied à terre, il ne faut pas négliger d'arroser à plusieurs reprises, en vous retirant, les endroits oii vous avez dû poser le pied, ('ette précaution est toujours excellente à prendre, car elle contribue beaucoup à détruire ou à atténuer les émanations qui s'échappent des vêtements du chasseur.

Après avoir lendu les portages, il esl toujours bon de placer un ou deux pièges sur la digue de la décharge.

Si votre tenture a été faite avec soin et avec prudence, il est à peu près sûr que vous aurez un cistor ou deux le lend;main mitin.

Mais ce procédi, d'un^ complète efficacité pour se saisir des moyens et d;s jeunes, devient insuffisant pour cajiturer un vieux castor, sartout s'il est fiitc ou s'il a déji eu affaire au chasseur. — On dit ((u'iui animal est fii'c ou dompte, quand son intelligence est parvenue A son ])lus grand degré de perfection.— Lorsque rien ne viendra plus à votre piège tendu au bord de l'eau, ce sera une marque que l'aninial a en connaissnnce de vos agissements et, dès lors, vous n'avez plus rien à ménager. Vous allezdroit à sa cabane. .-Vussitôt qu'il vous entend, il plonge et se dérobe. Vous placez alors un premier piège, dans le couloir servant d'entrée, et un second, un ptu en arriére du premier.

Le vieux castor, à son retour, découvre le premier piège et le fait adroitement décliquer, en y introduisant une branche d'arbre qu'il tient entre ses dents, puis, rassuré, va quelquefois se prendre dans l'autre. Mais le plus souvent, il déjoue toutes vos embûches et fait partir les deux pièges, les déplace, les retourne, les culbute de toutes manières, et vous en êtes pour vos frais de finesse et de rouerie, ainsi qu'il m'est advenu avec un vieux castor futé que j'ai rencontré im jour dai'.s le lac des Cnneçoîif, très voisin du Lie des Cti-

lottes, tous deux réservoirs de la rivière au Canard, comté de Saguenay.

Je n'ai pu, aidé de mes deux engagés, habiles chasseurs cependant, parvenir à m'emparer de sa personne.

Dés le jour de notre arrivée, nous lui avions ravi son épouse, à laquelle je tenais beaucoup à le réunir. Je dus partir sans le prendre, emportant avec moi la plus haute opinion de son intelligence, les dépouilles de sa moitié, et la conviction de mon ineptie.

Dans cette aventure, je constatais une fois de plus la supériorité de la bête sur l'homme. La douleur atrophie nos facultés ; elle semble au contraire exalter les siennes. Qu'il vous arrive de tuer la femme d'un de vos amis. Pendant quinze jours et plus vous le rendrez, peut-être, incapable de continuer son métier d'épicier, de maire ou même de ministre. Voyez mon castor dans le même cas : au lieu de hurler sa douleur à tous les arbres de la forêt, de faire croître les eaux du lac, en versant des torrents de larmes, de ne plus être bon à rien en un mot, il me berne, me roule et me conspue jiendant huit grands jours. Quelle leçon !

Une tenture excellente pour le castor est l'attrape passagère, — figure 4.

Cette attrape se compose essentiellement de quatre poteaux, P P P P, liés à leur sommet, deux à deux, et maintenus à l'écartement nécessaire par une pièce de bois (6) d'un diamètre égal à celui de la tombe {ï) — cette pièce (6) est représentée moins

grosse que la tombe (i) afin de laisser voir le jeu de la languette (3) — ; d'une tombe {i)que vous chargez à votre gré ; d'une contre-tombe {2) destinée à recevoir le choc de la pièce (i) ; de deux fiches (5 5) fixées par deux poteaux (P P) par leur extrémité supérieure et enfoncés en terre par l'extrémité inférieure — " ces deux fiches doivent être dans la réalité plus rapprochées des poteaux que ne l'indique la figure.

D'une lontre-kmguette (4) s'appuyant à la partie inférieure des fiches et maintenue contre ces dernières par la pression exercée par \z. langnette (3). Cette pièce est taillée en forme d'S très allongée. Une corde plus ou moins forte, suivant le poids que l'on veut appuyer sur la tombe, passe par la pointe supérieure de la languette et vient entourer la tombe, qui, sollicitant assez vivement la languette, la contraint à maintenir par son seul effort la contre-languette (4) appliquée sur les fiches (5 5).

On comprend facilement, si cette disposition a été prise d'une manière intelligente, qu'un animal venant, soit d'un côté, soit de l'autre, dans les deux directions indiquées par les flèches, fera baisser par son poids la contre-languette, lorsqu'il passera dessus ; cette dernière, n'étant maintenue que par l'extrémité inférieure de la languette, laissera échapper celle-ci, qui,

basculant rapidement, rendra à la tombe toute

liberté de choir sur le dos de la bête.

L'attrape passagère peut servir à capturer tous les animaux du bois, et l'on conçoit que la distance, entre la tombe et la contre-languette, doit varier avec la taille de ceux-ci.

Pour le castor, cette distance doit être verticalement de 6 pouces. Cette attrape se place dans les portages qu'il fréquente, et réussit surtout bien dans les voies qui lui servent à se transporter d'un lac dans un autre.

Il est assez difficile à un jeune chasseur de donner à toutes les pièces qui la composent les proportions exactes qui lui conviennent, mais il ne faut pas se décourager, et l'on parvient assez vite à bien faire, avec un peu de travail et de persévérance.

Il vaut toujours mieux un peu trop charger la tombe que de ne pas la charger assez, mais on doit éviter l'excès, pour ne pas raidir trop la languette ; cela nuirait à son échappement et pourrait même l'entraver complètement, lorsque l'animal passerait sur la contre-languette (4.)

Il existe encore bien d'autres attrapes, mais elles ne s'emploient guère pour le castor ; celle que je viens d'indiquer, est la seule, à mon avis, propre, pratiquement, pour ce genre de chasse, et je passe au fusil.

Quand vous, voudrez vous servir de cette arme,clioisissez, s'il est possible, une cabane dont les habitants ignorent encore votre présence dans le voisinage. Puis, un beau soir, au coucher du soleil, placez-vous en observant le plus complet silence, prés de celte dernière. Il va sans dire que vous avez dû vous ménager l'avantage du vent, sans cela votre présence serait révélée sur le champ et vous perdriez toute chance de réussite.

CHASSEUR DE PELLETERIE lo;,

Au bout de quelques instants d'attente, vuus apercevez sur les bords de l'amas de branches accumulées autour delà cab i i:;,le commensal obligé dti castor, son cousin germain, le rat musqué.

Quelques minutes après la disparition de celui-ci, NOUS verrez poindic la tête de l'animal que vous attendez. C'est le moment : portez à l'épaule, visez juste, tirez, il est mort, du moins je veux le supposer. Il est cependant assez probable que vous le manquerez. Le plus souvent c'est à peine s'il laisse voir le bout de son museau, et croyez moi, à moins d'une grande habitude, il est difficile de lui envoyer du plomb au bon endroit. Le castor supporte, sans trop de malaise, un maître coup de fusil. Mais enfin , vous l'avez manqué ; comprimez votre chagrin et ne bougez pas. Je vous l'ai déjà dit, le castor méprise le bruit du fusil et n'accorde qu'une importance relative à votre personne. Ce qui lui déplait, c'est surtouL de vous sentir. Je sais bien qu'il est blessant de ne pas être pris pour une cassolette, par cet hôte des rivières et des lacs, mais c'est comme çà, et si son adorât n'a point été affecté par les émanations que vous répandez nécessairement autour de vous, il reviendra au bout de peu d'instants. Cette fois, visL-z avec soin, au côté de la tête, et ne le manquez plus. Dans le cas où le découragement se serait empare de vous à la suite d'un nouvel insuccès, restez en place tout de même, et votre maladresse sera récompensée par le spectacle le plus curieu.x. Vous assisterez à l'arrivée des castors revenant de la cor-

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