‹ Guide du chasseur de pelleterieChapitre 39 sur 40 · CRITIQUES DES LOIS DE CHASSE · texte numérisé non relu

CRITIQUES DES LOIS DE CHASSE

PCni.IÈK l.K 2S NllVEMBUS ISOl.

Il n'existe pas de pays au moi\de où les lois destinées à réglemeulcr la chasse soient d'une utilité plus incontestable qu'au Canada. Il n'existe pas de pays au monde où ces lois soient plus im])arfaiiement comprises, plus complètement stériles. La chasse qui n'est plus qu'un exercice, qu'un plaisir pour la plupart des régions du globe est restée pour notre Canada, non seulement la plus pure, mais encore la plus fructueuse des joies cynégétiques. Pour nous, quoiqu'on en dise, la chasse est encore une industrie, légèrenienl déchue, sans avoir cessé d'être florissante.

La pelleterie diminue. Le gibier s'en va ! entend-t-on crier de toute part. Certes il est quelque chose de vrai dans ces deux allégations, où l'exagération prend, néanmoins, la plus grande place.

La pelleterie diminue peu, elle se défie, elle se déiilace, elle se celle. Il en est de même du gibier d'eau, qui cherche à échapper aux persécutions constantes dont il est l'objet, en modifiant ses habitudes de nidification. Quelques espèces moins bien douées ne sauraient se soustraire aussi facilement que les autres aux poursuites du chasseur et vont, il n'est que trop vrai, s'atténuant de l)lus en plus chaque jour, mais elles sont peu nombreuses et la majeure partie des oiseaux nageurs a

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toujours été et restera toujours à l'abri de toutes les entreprises de destruction.

C'est ainsi que Vantarde (bernicla canadeusis — Boie), la bernache (bernicla brenta-steph :), le gibier noir (œdemia americana — Leach), le canard basque œdemia fusca — Sw :), les canards plongeurs, cailles ou goriots (bucéphates d'Amérique ou d'Islande), les huarts (colymbus torquatus et C. septentr'onalis), les harles, si connus sous le nom de bec-scie et enfin les canards noirs et les sarcelles échappent à toute déprédation continue. L'éloignement des réglons qu'ils choisissent pour leur ponte, les difficultés d'accès que l'on rencontre pour atteindre leur nid, s'opposent à toute exploitation pratique du commerce de leurs œufs et s'y opposeront, sans doute, toujours.

Les races les plus exposées appartiennent aux •' ciders " ou " moniacs " aux " gods " et aux " marmettes " (pingouins), aux " perroquets " (macareux) et aux "goélands" (larinés). Cependant, à l'exception des cïders, espèce précieuse entre toutes qui finira par s'éteindre si l'on n'y prend garde, ces oiseaux ont su modifier leurs habitudes de façon à se garder très suflisamment contre les attaques des chercheurs de nids. Les " gods" et les " marmettes " qui plaçaient autrefois, le plus souvent, leur nid sur les roches découvertes, savent aujourd'hui les cacher au fond d'anfractuosités rocheuses où il est, la plupart du temps, très difficile de les atteindre.

Les " goélands à ailes grises " pondent en grande quantité sur les sommets aplatis des épinettes ététées par les grandes brises du large ou par les givres pesants de l'hiver, et les cïders eux mêmes, malgré leur naïveté de race, commencent à abandonner les îlots du large pour les lacs du littoral.

Quoiqu'il en soit des modifications que la rapacité humaine apporte dans les habitudes des oiseaux nageurs et des animaux à fourrures, il est asiei difficile, on !e conçoit, d'obtenir des données précises sur les fruits des chasses de terre et de mer. La compagiûe de la Baie d'Hudson, la plus vaste institution philanthropique du siècle écoulé et de celui qui s'écoule, ne reçoit plus de fourrures, et, si l'on en croit ses employés, ne conserve ses comptoirs de la péninsule labradorienne que par pure sympa' hie pour les montagnais, les maskuapis et les esquimaux instruments de sa prospérité passée. Ce merveilleux exemple de reconnaissance et de charité inéluctables, que je recommande aux méditations de toutes les grandes compagnies, ne saurait, à mon grand regret, fournir l'ombre d'un chiffre à la \aleur vénale des produits de la chasse : la reconnaissance et la charité n'ayant, comme chacun doit le^avoir, ni statistique, ni comptabilité! — Néanmoins, l'on peut dans une certaine mesure se faire un idée de l'iinportance de cette branche de l'industrie canadienne dans la portion de la province de Québec comprise entre le 57ème et le 68me méridien, seule partie de cette province dont les

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ressources me soient aussi iamiliéres que les besoins m'en sont connus.

L'on peut admettre, sans trop de difficultés, qu'entre ces deux points extrêmes il existe 2,500 chasseurs blancs ou rouges. On peut également admettre, sans effort insurmontable, que chacun de ces chasseurs prend tous les ans, en moyenne, pour une valeur de 70 à 80 dollars de pelleterie, ce qui porte à 200,000 dollars le revenu moyen donné annuellement par la chasse des fourrures, (r.) L'enlèvement des œufs d'oiseaux de mer pour la consommation ou pour le trafic ne saurait, en l'état actuel des choses, donner des résultats aussi considérables.

L'on prétend, et je le crois volontiers, qu'une dizaine de goélettes de nationalité indécise se chargent tous les printemps des œufs enlevés sur le littoral nord du golfe St-Laurent. Chacun de ces petits navires peut embarquer à son bord deux cents barils et chaque baril contient environ 50 douzaines de ces œufs.

La consommation de ce comestible excellent par les familles de la côte absorbe une quantité plus considérable encore que celle qui nous est enlevée par le trafic. C'est donc 4 ou ^ mille barils, c'est à-dire, environ 2,500,000 ceufs, qui disparaissent annuellement sans profit pour la province.

(i). Note de l'auteur.

Ces cliifhes sont trop faibles surtout pour les aloiigines dont les chasses pioduisent presque toujours 150, 200 dollars et souvent beaucoup plus.

Cependant, malgré cette destruction relativement énorme, le gibier ne diminuerait que fort peu, si les chercheurs de nids ne détruisaient sans merci tous les œufs couvés afin de forcer les oiseaux à de nouvelles pontes, Il est presque impossible, on le voit, d'évaluer la valeur vénale des œufs détruits, mais j'espère ne pouvoir être accusé d'exagération en l'établissant à 25,000 dollars, (r.) Le commerce de la plume donne, à très peu prés, un revenu identique à celui que donne le commerce des œufs.

La chasse et ses produits n'est donc point,ainsi qu'il a plu de le dire, à quelques personnes bien renseignées une quantité négligeable, surtout si l'on voulait s'attacher quelques instants à cette pensée que son importance déjà très réelle ne pourrait que bénéficier de lois sagement comprises et fermement appliquées.

Mes lecteurs doivent avoir remarqué, en parcourant les lignes qui précèdent, que ks oiseaux regardés comme les plus agréablement comestibles, même pour les palais les plus délicats, n'interviennent en rien dans les produits de la chasse que je viens d'énumérer le " Canard," la " Sarcelle," " l'Outarde," la •' Bernache," etc., ne font encore l'objet d'aucun commerce d'alimentation. L'éloignement des marchés consommateurs n'est pas la seule cause d'une abstention ine.xplicable, lorsqu'il s'agit d'oiseaux se vendant partout avec la plus extrême facilité et tou-

(I). Kote de l'auteur.

Ces œufs se vendant couramment 15 cents la douzaine sur les marchés de New-York et de Boston.

jours à des prix rénumérateiirs, et l'on est contraint de rechercher, dans l'étrange manière dont les lois qui régissent la chasse sont conçues, las motifs d'une abstention qui ne saurait se comprendre sans cela.

A qui attribuer la paternité de ces lois ? Les uns veulent y voir l'œuvre d'un jeune ministre sans portefeuille, parfait galant homme, grand chasseur, mais peu au courant, semblerait-il, des mœurs des animaux qu'il ? voulu protéger. D'autres accusent les clubs de chasse, ce que je me refuse absolument à croire, d'avoir inspiré l'assemblage de règlements bizarres que l'on décore du nom de : Lois de la Chasse.

Quoiqu'il en soit, de l'origine de ces lois, je n'ai nullement l'intention d'en faire une critique acerbe et passionnée. Loin de moi la pensée de piétiner sur le cadavre de législateurs assez suavement intentionnés pour prohiber avec la slrychiiie l'usage des poisons délétères. Je les envie ! Participer avec eux à cette prohibition des " poisons " qui " empoisonnent " eut suffi à ma gloire et à la satisfaction de toutes mes vanités.

Mais le législateur n'a ])oint toujours été aussi bien inspiré et l'on peut difficilement comprendre les motifs qui l'ont poussé à éloigner de sa sollicitude et à priver de toute protection, •' l'ours," le " renard," le " lynx " et le " carcajou." Ces animaux sont-ils nuisibles et destructeurs à un titre plus élevé que le '■ vison," ia " loutre," la " martre " et le •• jjékan ? " Les méfaits et les déprédations qu'ils ont

commis — dans les bois du Labrador — inspiraient-ils assez d'horreur pour leur mériter une semblable exclusion ?

La dépouille de l'ours et du renard a-telle moins de valeur que celle de la loutre, de la martre et du pékan ? Le lynx et le carcajou se vendent-ils moins bien que le vison et le rat-musqué ? Puis, pourquoi cette loi qui ne protège pas des animaux si intéressants, protège-t-elle trop le castor, la loutre et le vison dont le poil est de saison bien avant l'ouverture de la chasse? Le législateur ignorait-il donc que les sauvagines, dont les habitudes sont essenliellement aquatiques, subissent plus vite et conservent plus longtemps les effets que produisent sur leur système pileux les variations de la température?

L'acte de 1887, créé dans le but à'ame/ide'' la loi promulguée en 1884, repousse au premier novembre la chasse du lièvre. Pourquoi cela ? Quelle idée protectrice a présidé à cette décision ? Sur quels faits s'est-on basé pour priver jusqu'à cette date la population de la côte d'un animal nécessaire à son alimentation, à ses chasses; d'un animal dont les vertus prolifiques sont telles, qu'il deviendrait un danger, même au Labrador, s'il n'était systématiquement dévoré par l'homme et par toutes les bêtes du bois ? Je sais bien que cette mesure est parfaite dans les environs de Montréal, mais la province de Québec est assez grande pour que l'on s'étonne à bon droit de voir le législateur ignorer qu'une mesure exquise au 4sme parallèle peut être complètement idiote au fo me.

A l'article 3, sous le vocable àe proviso, on autorise les sauvages à se soustraire au frein de la loi s'ils ont besoin de manger. J'applaudis à ce proviso, puisque cette mesure paternelle se désigne par cette épithète prestigieuse.

Cependant, je me demande pourquoi seulement les sauvages ? Les chasseurs blancs ont-ils l'appareil digestif autrement constitué que leurs collègues à peau bistrée ? Sont-ils moins utiles .1 la prospérité de l'Etat ?

N'eut-il pas mieux valu supprimer ce proviso et laisser la loi suivre son cours avec la même impartialité pour tout le monde, sans distinction de race? Il est bien entendu que cette critique n'a de valeur qu'autant qu'il n'existe aucun traité accordant aux sauvages un modus vivendi différent de celui qui nous régit. S'il n'en est pas ainsi, cette disposition est une faute. Elle donne aux sauvages des immunités particulières dont ils sont quelquefois disposés à trop user, au détriment des chasseurs blancs, et dont ils mesureraient, sans aucun doute, plus souvent, si leur douceur naturelle et leur honnêteté n'atténuaient le très vif désir qu'ils ont de se débarrasser d'une rivalité qu'ils sont portés à considérer comme attentatoire à leurs droite sur la forêt et sur les animaux qui la peuplent.

La chasse des oiseaux semble avoir été mieux comprise des législateurs. Cependant il y existe qufrlques lacunes et des dispositions invraisemblablement contradictoires.

C'est ainsi que la loi défend l'eiilévement des leufs de l'oiseiiu et qu'elle permet, à celui-là même qu'elle menace de toutes ses rigueurs, de tuer le mâle qui féconde et la femelle qui pond, sur le nid même qu'elle à voulu protéger. A quoi bon défendre l'ieuf, si vous autorisez le meurtre de l'animal qui le [jroduit? Avez-vous donc pensé que ce dernier en prévision d'un trépas prochain placerait ses œufs dans des appareils à éclosion artificielle? Les eiders surtout, dont la chair succulente est d'un puissant attrait pour les sauvages, qui s'en nourris sent tout l'été, souffrent beàncoup de cette étrange contradiction,

Les époques d'ouvertuie et de fermeture de la chasse du canard, de la bécasse, etc., sont judicieusement choisies et l'on ne peut qu'y applaudir.

Mais pourquoi ne pas permettre la chasse du canard 'a nuit ? Pourquoi prohiber l'emploi des filets et des fusils de gros calibre une fois aeptembre arrivé ?

La loi, qui dans sa mansuétude m'a permis encore, par un proviso de l'article 7, de manger, sans ^tre passible d'aucune pénalité, les poulets les dindes et les canards, que j'élève dans ma basse-cour, a-t-elle jugé que cette inqualifiable condescendance devait suffir à tous mes besoins ? Si ce n'est point cela, quel est le but de ce proviso trois fois comblé, par le nom, par le ridicule et par le mystère ?

Le canard nous arrive en avril et nous quitte en novembre. Pendant toute la durée de sa repro-

duction, nous ne saurions le tuer, d'autres soins impérieux nous tiennent au large et je comprends et j'apprécie la loi qui nous impose l'obligation de le laisser pulluler. Ce que je comprends moins, ce que je ne comprends même plus du tout, c'est qu'une fois que nous l'avons laissé venir à bien il nous soit interdit d'employer tous les moyens pour nous approvisionner de sa chair délicate, saine et savoureuse, si facile a conserver dans nos régions froides.

Le législateur ne pouvait ignorer que cet oiseau ne voit dans notre Labrador qu'un lieu qui lui agrée momentanément et qu'aussitôt son œuvre reproductrice accomplie il nous abandonne pour alimenter les marchés de voisins moins scrupuleux que nous ? Certes, il est en soi on ne peut plus louable de sauvegarder ainsi le " harnois de gueule " de son prochain, mais, " Rabelais " eut ajouté que rien ne pouvait être tant moult bâte et insain iteux

Pour en finir avec la loi de chasse il me reste à exprimer la seule vérité agréable qui puisse lui être appliquée. Elle est heureusement pour elle, pour le législateur et pour nous, totalement impuissante ! Puisse le tardif flot de lait que je mélange à taint d'amertume lui faire pardonner ma trop inoffensive et trop inutile critique.

H. DE PUVJALON.

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