PREFACE VII
•]Oo et même- S^o francs. Certes, cet ouvrage est charntaiil. Les iUiistrations et h texte i^ravés en taille-dotice sont exquis. Le papier est superbe, le tirage est parfait; c'est l'œmvre d'un libraire qui ne regardait pas à la dépense et demandait des pages entières à Meissonier, à Daubigny, aux grands entre les grands, aux illustres entre les illustres. Il s'y est ruiné, il est vrai. Un autre plus habile a profité de ses dépenses, mais s'il v a tin Paradis des Éditeurs, Delloye, du haut de sa demeure dernière, y assiste certainement au succès de son enfant chéri. Donc, pour ce livre, tout concourt à justifier l'engoùment des amateurs. Pourrait-on en dire autant des pi emières éditions des romantiques? Ici, évidemment, il faut se réchauffer à l'enthousiasme de ceux qui portent le feu sacré dans leur tête, et c'est à Charles Asselineau que je vais demander les raisons qui plaident en faveur de ces livres généralement asse^ laids comme papier et comme caractères, et qui sont à peine sauvés par une superbe vignette de Xanteuil, de Boulanger ou de Johannot.
« Les éditions originales, disait Ch. Assdi)ieau dins la préface de sa première Edition de la Bibliographie romantique (26 novembre 1866), sont déjà recherchées et méritaient de Tétre, comme monument d'un temps qui, indépendamment du génie des maîtres qui Tout illustré, eut un goût, des ambitions, une physionomie bien à lui. Quelques-uns des livres publiés à cette époque ont été réédités depuis lors à plus grands frais et avec un grand luxe. Ces dernières éditions, quelque soin et quelque argent qu'elles aient coûté, auront-elles dans l'avenir plus de prix que les premières? fe ne le crois pas. Il y a vingt-cinq ans, le libraire Perrotin a donné une splendide édition keepsaJce de Notre-Dame de Paris, enrichie de gravures sur acier d'après les compositions des premiers artistes contemporains. Croit-on que cette édition magnifique ait jamais, pour un amateur intelligent et lettré, l'intérêt et la saveur des quatre volumes in-12 publiés en 18 ji par Gosselin, imprimés par Cosson, et dont les yeux qui ont une bonne mémoire peuvent voir encore la couverture jaune, décorée, en guise de fleuron, delà tète de Ouasimodo, encadrée dans la lucarne de la Grand'salle du Palais ?
« // n'était pas, dès à présent, inutile de cataloguer ces éditions princeps, empreintes de la fraîcheur des premières inspirations. D'ailleurs la plupart, tirées à petit nombre, sont devenues rares — quelques-unes introuvables — par la grâce du cabinet de lecture et du bouquiniste. Ces exemplaires moisissaient sur les quais, il y a vingt ans, lorsque par piété littéraire je commençais à les recueillir. Tel volume que j'ai ramassé dans la case à cinq sous — que n'ai- je pu les ramasser tous! — se cote aujourd'hui dix et quinze francs sur les bulletins de librairie. Et eu vérité, il n'était que temps de se mettre en quête. Le soleil, la pluie, la poussière, le pouce des portières et des femmes de chambre ont bien vite raison d'un livre, voire d'une édition tout entière. Les estampes arrachées
Mil PRHIACE
lies vol mues se sont fanées dans V alcôve des grisettes et dans h pupitre des écoliers. Aussi, je k déclare, trouver un exemplaire de ce temps-là en bon état, épargné par le ciseau des cartonnieis et pourvu de ses vignettes, est un vrai quine à la loterie, surtout depuis que quelques amateurs à qui fai montré l'exemple — je puis le dire sans me vanter — se sont jetés sur le gibier romantique. »
Six ans plus tard, en iS/2, Théophile Gautier, commençant son Histoire du Romantisme, que la mort ne lui a pas permis d'achever, racontait qu'il avait possédé autrefois un exemplaire de Feu et Flamme, avec dédicace de l'auteur. » Nous ne l'avons plus, « ajoutait-il avec douleur. Ave^-vous remarqué que les livres curieux et devenus rares a ont des jambes comme les petits bateaux sur lesquels l'enfant consulte son père, car « s'ils n'avaient pas de jambes, ils ne marcheraient pas, et resteraient tranquillement « sur le rayon de bibliothèque où on les a précieusement serrés entre deux livres de mœurs « honnêtes et de reliure convenable. »
Gautier, le commandeur des croyants, le poète impeccable, le parfait magicien de la Langue Française, comme disait Beaudelaire, avait bien raison de regretter son exemplaire de l'œuvre unique de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), puisqu'il h vente de la Bibliothèque de Charles Asselineau (décembre iS-]4) il s'en vendit un au prix de joo francs. Trois cents francs un volume qui en i8j^ était entré dans le monde avec l'indication fictive de 7 francs Jo comme prix de vente! En quarante et un ans. il avait donc multiplié par quarante sa valeur primitive. Car ce ne fut point sa riche reliure, sortie des ateliers de l'artiste Cape, qui séduisit les amateurs. Non coupé, neuf — 'vierge comme une fiancée marchant à l'autel — // eût été vendu ^00 francs.
J'ajouterai qu'aucun exemplaire n'avait été vendu 7 fr. jo. Qu'imprimée aux frais de l'auteur, che^ l'oncle de Vauteur, l'imprimeur Dondey-Dupré, sans nom d'éditeur et tirée à ^00 exemplaires, cette œuvre du plus pur romantisme Bou\ingo fut distribuée aux amis et coreligionnaires littéraires, aux romantiques à tous crins, aux chevaliers du lustre d'Hernani, aux ennemis des Philistins, aux pourfendeurs des bourgeois, épiciers et gardes nationaux, comme les appelaient alors Gautier, Petrus Borel, Maquet, Bouchardy et tant d'autres.
Ce serait même peut-être la véritable histoire du Romantisme que celle de la vie des 295? amis de Philotée O'Neddy, qui reçurent Feu et Flanune encore humide des baisers de la presse et flamboyant de dédicaces ultra jeune France.
Le Guide du Libraire-antiquaire et du Bibliophile ne pourrait pas, évidemment, entrer pour chaque livre dans un développement aussi compliqué. Après tout, il n'est qu'un Catalogue très complet, très exact., très anecdotique de tous les beaux livres, et s'il fait la chasse aux exemjilaires rares, c'est principalement au point de vue plus réaliste