PREFACE IX
de leur valeur vénale. Il les décrit donc avec tin soin des plus minutieux, donne toutes les indications nécessaires pour qu'on puisse constater leur étal, leur complet relatif ou absolu. Cependant il tic recule pas devant une besogne plus intime et plus serrée, surtout lorsqu'il s'agit de livres modernes vraiment rares. Et les vraiment rares ne sont pas communs.
La Justice n'arrive jamais asse^ tôt, en effet, pour saisir tous h:, exemplaires d'un livre condamné; elle n'a ni asse\ d'expérience, ni asse^ de bonne volonté pour prendre du même coup dans ses filets toute une édition. Les premières éditions des Propos de Labienus de Rogeard, des Fleurs du mal de Beaudelaire et de la Justice dans la Révolution et dans l'Église de Proudhon ne sont pas rares et ne l'ont jamais été.
Un auteur ou un intéressé mettent vingt ans à ramasser le quart des exemplaires d'un ouvrage qu'ils veulent faire disparaître. M. Haureau, avant la restauration delà République, avait renoncé à racheter la Montagne, et un riche banquier ne songe plus à détruire ce qui reste des Juifs rois de l'Epoque de Toussenel. Quand on pense que des exemplaires du mémoire justificatif de la comtesse de Valois ont pu s'échapper en nombre des fours de la manufacture de Sèvres, il faut reconnaître que la destruction volontaire d'un livre est une chose impossible aux hommes et que le temps seid peut accotnplir. Et encore le temps ne se presse pas. Un volume a la vie dure; la pluie et le soleil sur les quais, l'humidité des caves, les rats des greniers n'en viennent pas facilement à bout.
Les seuls livres vraiment ra.res sont ceux qui ont été tirés à peu d'exemplaires. Ceuxlà, on pourrait les cataloguer facilement. La plupart d'ailleurs ne présentent d'autre intérêt que leur rareté même. Cependant quelques-uns sont de vrais trésors.
Quel amateur hésiterait à payer gros un des vingt-citiq exemplaires de l'édition originale de la fameuse brochure H. B., imprimée par Firmin Didot pour Prosper Mérimée et consacrée par ce dernier à la mémoire de son ami Henry Beyle ?
Une lettre de Mérimée constate qu'il en distribua dix-sept et qu'il brûla le reste. Sur les dix-sept exemplaires donnés, trois furent offerts à Mn^e Ancelot, à Armand Malitourne et à Sainte-Beuve. L'exemplaire de M'^'^ Ancelot est aujourd'hui dans les mains de M. le vicomte de Spoëlberch; celui de Malitourne a été vendu à un Anglais et M. Troubat a cédé, dit-on, celui de Sainte-Beuve à une personne qu'on ne connaît pas.
Un autre exemplaire — sans doute un des huit que Mérimée disait avoir détruits — fut prêté par lui à un ami pour en faire une copie. Une lampe bien maladroitement renversée gâta cette rareté, et si implacablement, qu'il fallut l'avouer à Mérimée .
Enfin M. Maurice Tourneux, l'érudit bibliographe, raconte que M^^<^ Rachel, dans un de ces moments de caprice indomptable qui étaient très fréquents chei elle, ayant