CHAPITRE IV
AFFECTIONS PUSTULEUSES.
Les affections pustuleuses de la peau doivent être placées au rang des plus fréquentes. Dans ce chapitre, nous n'aurons pas à nous occuper de plusieurs d'entre elles qui sont de la plus grande importance , ce sont : la variole, la vaccine, et les éruptions qui tiennent à ces affections. Nous entrerons donc en matière par la description de l'impétigo, puis de l'ecthyma, du porrigo et des autres maladies pustuleuses non fébriles.
Les affections pustuleuses sont caractérisées par de petites collections purulentes qui soulèvent V épidémie sous forme de boutons blancs, et qui reposent sur une base enflammée.
ARTICLE I"
IMPÉTIGO.
Le terme impétigo, qu'on trouve dans les anciens auteurs employé dans beaucoup d'acceptions différentes, doit être consacré, d'après les travaux de Willan et de Bateman, à désigner une éruption pustuleuse psydraciée bien distincte des autres affections dont la pustule est l'élément caractéristique.
Les auteurs anglais admettaient cinq espèces d'impétigo : 1° impétigo figurata, 2° impétigo sparsa, 3° impétigo scabida, h° impétigo erysipelo.todes, 5° impétigo rodens. Cette division, qui ne repose guère que sur des différences de forme ou de gravité delà maladie, n'a pas été adoptée par les médecins modernes; de plus, Biett, et, à son exemple, MM. Cazenave etSchedel, ont fait rentrer dans l'histoire de l'impétigo deux variétés comprises avant eux dans l'étude du porrigo, et désignées généralement sous les noms de porrigo larvalis et de porrigo granulato. Nous nous contenterons de distinguer l'impétigo en aigu et en chronique, en rattachant à ces deux grandes formes toutes les variétés principales; puis,!cn raison de leur importance, on décrira à part Y impétigo larvalis et V impétigo figure la, qui ne doivent plus être compris dans l'histoire de l'éruption contagieuse appelée porrigo.
§ I. — Définition, synonymie, fréquence,
Avec "Willan, Biett, M. Cazenave, on définit l'impétigo comme il suit: c'est une maladie caractérisée par des pustules psydraciées (petites pustules), conduentes, donnant lieu à la formation de croûtes molles, jaunâtres, épaisses, irrégulières, qui
IMPÉTIGO.
— SYMPTÔMES
se renouvellent par la dessiccation d'un suintement plus ou moins abondant, et
laissent après elles des empreintes assez persistantes. L'impétigo a reçu un assez bon nombre de noms divers : il nous suffira de dire ! qu'il a été décrit sous les dénominations de dartre croûteuse, gourmes, croûtes
de lait; que Sauvages l'a appelé tinea lactea, Alibert dartre crustacée. achore, ' tinea muciflua.
Sans pouvoir indiquer d'une manière précise le degré de fréquence de l'impétigo, on. peut dire que cette affection, la plus commune des maladies pustuleuses, est très fréquente, ce qui sera facilement admis, aujourd'hui qu'on a fait rentrer ' dans cette éruption quelques variétés assez communes cl qui lui appartiennent véritablement.
§ IX. — Causes.
1° Causes prédisposantes.
On peut être affecté de l'impétigo à tout âge, mais il est une forme qu'on ob- • serve plus particulièrement chez les très jeunes enfants, à l'époque de la première et de la seconde dentition : c'est Yimpetigo larvalis, appelé vulgairement croûtes de lait.
Le sexe féminin, surtout à l'époque critique, le tempérament lymphatique, une peau fine et blanche, doivent, suivant les auteurs, être rangés parmi les causes | prédisposantes de cette affection. Vautomne et le printemps seraient aussi, d'après i eux, particulièrement favorables au développement de l'impétigo, et quelques in- ! dividus en seraient périodiquement atteints à ces époques pendant plusieurs années i consécutives.
Viennent enfin ces conditions que nous avons si souvent occasion de citer, telles i que la misère, la malpropreté, l'ivrognerie, etc., etc., et qu'on retrouve dansl'étiologic de toutes les affections cutanées, sans qu'on puisse apprécier l'action réelle de chacune d'elles en particulier.
2° Causes occasionnelles.
Ces causes sont mal connues. Il n'est pas rare de voir l'éruption pustuleuse se développer chez des individus qui, dans les travaux de leur profession, sont en contact avec des substances irritantes, telles que le sucre brut, la chaux, les poussières métalliques. Quelquefois à la suite d'une émotion morale, d'un excès de table, de l'exposition à une chaleur brûlante, on a vu apparaître les pustules d'impèiigo. Celte maladie, qui complique souvent d'autres affections cutanées, telles que le lichen et la gale, ne se transmet pas par contagion.
§ III. — Symptômes.
1° Impétigo aigu. — Rarement précédée d'un peu de malaise, de céphalalgie, d'inappétence, l'éruption débute par des taches rouges, assez distinctes et un peu saillantes, qui sont le siège d'un sentiment de chaleur quelquefois très douloureux.
Sur ces taches apparaissent bientôt de petites pustules généralement assez rapprochées, parfois isolées, quelquefois confondues entre elles. Ces pustules, aplaties,
superficielles, ont acquis tout leur développement en trente-six ou quarante-huit 1 heures, et elles ont alors la grosseur d'un grain de millet; ensuite elles s'ouvrent! et laissent échapper un liquide purulent qui se dessèche et donne lieu à des ji croûtes jaunes sur lesquelles nous appellerons l'attention.
Les croûtes de l'impétigo, comme le fait très bien remarquer M. Gazenave (1), J ressemblent assez, dans les premiers temps, à des larmes d'ambre; puis elles s epais-1 sissent, deviennent rugueuses, inégales, et conservent toujours un certain degré I de transparence qui les a fait comparer à des fragments de miel desséché {melita-\ gra flavescens, d'Alibert), aux grains jaunes et brillants du succin, au suc gom-I meux de certains arbres, etc.
Peu adhérentes, du reste, ces croûtes sont comme déposées à la surface de lai peau; leur cousistance molle est due au suintement continuel qui les accompagne, J en sorte que, parvenues à une épaisseur quelquefois considérable, elles se fendent! et laissent sourdre à travers leurs fissures un liquide ichoreux. Après leur chute, J on aperçoit une surface qui est le siège d'une sécrétion purulente, et qui se recou-J vre bientôt de croûtes nom elles.
Ordinairement, vers la fin du second septénaire, les croûtes deviennent moins! épaisses, se détachent en portions plus sèches et grisâtres, et le suintement se tarit 1 graduellement. Bientôt après, il ne reste plus de l'éruption qu'une empreinte bru-\ nâtre qui persiste assez longtemps.
« Chose remarquable, dit M. Cazenave, l'impétigo peut, alors que les pustules! ont cessé, se continuer pendant un peu de temps encore par une sorte d'état squa-J meux qui le fait ressembler à un eczéma : il semble que l'inflammation se décom- f pose et s'éteigne; que de tous les éléments morbides qui constituent l'impétigo, il! ne reste plus qu'une petite phlegmasie séreuse qui donne lieu à la desquamation il i que je signale ici, et qui d'ailleurs passe elle-même assez rapidement. »
2° Impétigo ergsipelatodes. — Il peut arriver qu'un plus haut degré d'inflam- l mation accompagne les phénomènes de l'éruption, ainsi que son développement; ;l alors l'impétigo est annoncé par des troubles généraux plus marqués ; la douleur il locale est plus vive ; les pustules reposent sur des taches érysipélateuses largement il développées : c'est ce que "NVillan appelait impétigo erysipelatodes. Ces cas, d'ail- -I leurs, ne sont pas fréquents, et ne diffèrent en rien, pour le reste de la descrip- -I tion, de l'impétigo aigu.
3° Impétigo chronique. — Celte forme peut s'établir de deux manières : tantôt i constitué par une série d'éruptions aiguës successives, l'impétigo se comporte, à chaque nouvelle attaque pustuleuse, comme nous venons de le dire, et se renouvelle incessamment, soit dans le même point, soit dans un autre; tantôt, au cou- ' traire, l'affection se perpétue sur place, sans aucune trace d'acuité. Dans ce dernier cas, il n'y a plus, pour ainsi dire, d'éruption, et les croûtes, continuellement grossies par le suintement purulent, acquièrent un certain volume et une j coloration noirâtre. Peu adhérentes, elles se détachent facilement, mais se reforment vile et de toutes pièces, sans succéder à des pustules détachées.
h" Impétigo scabida. — Dans certains cas, et surtout chez les individus dont la constitution est détériorées les croûtes peuvent devenir ('normes: rugueuses et
(t) Leçons sur lesmaladies de la peau, p. 68.
IMPÉTIGO. — SIÈGE. ^,7
rerdâtres, elles enveloppent parfois un membre tout entier. A travers leurs fissures, s'échappe un liquide icliorenx et brunâtre, exhalant souvent une odeur fétide : c'est là Y impétigo scabida deWillan.
A ce degré, l'impétigo peut se compliquer d'œdème, d'ulcérations, etc. Il peut aussi, lorsqu'il siège aux orteils, entraîner la chute des ongles, les déformer, les rendre ternes, cassants.
5" Impétigo figurata. L'éruption pustuleuse, telle que nous venons de la décrire, peut se présenter sous deux aspects dont Willan a cru devoir faire deux variétés. Dans l'une, les pustules, plus ou moins agglomérées, occupent une surface variable, mais assez exactement circonscrite, ovale ou circulaire : c'est Yimpetigo figurata.
6° Impétigo sparsa. — Dans l'autre, au contraire, les pustules sont disséminées, éparses, et n'affectent aucune forme particulière; c'est Yimpetigo sparsa. Entre ces deux formes, il y a de nombreux degrés intermédiaires.
§ IV . — Siège.
L'impétigo peut occuper tous les points de la surface cutanée; cependant on voit plus particulièrement Yimpetigo sparsa affecter les membres et le pli des articulations. L'impétigo figurata se développe de préférence à la face, et aux joues en particulier. Tantôt il recouvre un membre tout entier, tantôt il reste borné à une seule région. En général, Yimpetigo figurata n'occupe au visage qu'une surface limitée, la lèvre supérieure, par exemple, les paupières, etc.
Ici se place naturellement la description des deux formes que Biett et MM. Cazenave et Schedel ont retranchées du genre porrigo; elle complétera l'étude des symptômes de l'impétigo, dont il faut les considérer comme deux variétés.
a. IMPETIGO LARVALIS, VULGAIREMENT CROUTES DE LAIT ET TEIGNE MUQUEUSE.
Celte forme de l'impétigo, qu'on observe surtout chez les jeunes enfants, se manifeste par une éruption de pustules plus ou moins confluentes, et réunies en groupes.
Croûtes de lait. — Tantôt cette éruption occupe la presque totalité du visage, comme le ferait un masque, d'où lui vient le nom de larvalis, et tantôt elle est bornée aux joues, aux lèvres, aux oreilles, à une portion du cuir chevelu.
Aux pustules succèdent bientôt des croûtes jaunes et verdâtres, le plus souvent minceset lamelleuscs, qui, en se détachant, laissent à découvert une surface rouge, enflammée, se recouvrant bientôt de nouvelles concrétions croûteuses. Quclcpiefois \e suintement est si abondant, qu'il ne se concrète pas, et l'on voit un liquide visqueux, Acre, s'écouler par une foule de petits points.
Ne consistant souvent, chez les très jeunes enfants, qu'en un petit nombre de croules minces répandues sur les tempes, et ne donnant lieu qu'à un suintement peu abondant, Yimpetigo larvalis constitue une affection bénigne qu'on a désignée souvent sous le nom de croûtes de lait. Si l'éruption est plus intense, les surfaces se recouvrent d'incrustations jaunes, épaisses, exhalant une odeur nauséabonde.
Alors les démangeaisons sont vives; souvent les ganglions lymphatiques voisins s'enflamment et suppurent; il y a coryza, otite, ophthalmie.
Teigne muqueuse. — Lorsque l'affection gagne le cuir chevelu, les cheveux sont collés ensemble et enfermés dans des croûtes irrégulières, jaunâtres, recouvrant une surface variable. C'est cet état qu'on trouve, dans certains auteurs, décrit sous le nom de teigne muqueuse (achor muciftuus).
Après un certain temps, le suintement diminue; les croûtes, plus minces, plus blanches, reposent sur une surface moins rouge, et finissent par être remplacées par une desquamation légère, qui annonce la terminaison heureuse de la maladie. « Et, chose remarquable, dit M. Cazenave (1), là où existait une éruption en apparence si grave, souvent sillonnée de fissures, de crevasses, d'où l'on voyait souvent, sous l'influence de l'action des ongles des enfants , le sang ruisseler, mêlé à un liquide séro-purulent, non-seulement on n'observe jamais de cicatrice, mais on ne retrouve plus qu'une teinte rosée qui ne tarde pas à se dissiper. »
b. impétigo granulata [teigne granulée).
Il a pour siège exclusif le cuir chevelu, et se trouve désigné souvent sous le nom de teigne granulée (porrigine granulée, Alibert) ; c'est, comme nous l'avons dit, le porrigo granulata de Willan.
Cette forme est caractérisée par la présence, au milieu des cheveux, de petites croûtes séparées, grisâtres, d'une figure très irrégulière. L'éruption s'accompagne d'une inflammation assez vive et de beaucoup de démangeaison. Puis apparaissent des pustules d'un blanc jaunâtre, traversées à leur centre par un cheveu, et s'ouvrant au bout de deux à quatre jours.
Le suintement qui s'établit alors est assez abondant ; il donne lieu aux croûtes caractéristiques dont nous venons de parler.
Ces croûtes, qui deviennent dures, bosselées, prennent une couleur brune ou gris foncé; elles ont été comparées par Alibert à de petits grains de mortier. De petites granulations sèches, friables, se détachent et restent éparses çà et là dans les cheveux, qui en sont comme hérissés.
Les cheveux, qui ne sont jamais détruits, se trouvent réunis en groupes par une agglomération de croûtes; en même temps il s'exhale de la tête une odeur nauséabonde, et, dans certains cas, des poux pullulent au milieu des croûtes et des cheveux. Cette odeur, selon MM. Cazenave et Schedel, n'existe pas chez les individus qui ont recours aux soins de propreté, et même alors, le plus souvent, les croûtes ne présentent plus leurs caractères distinctifs, et ressemblent à celles de l'impétigo situé sur un autre point de l'enveloppe cutanée. Cette variété est d'ailleurs peu fréquente.