ALCOOLISME CHRONIQUE
Forme convulsive. — De toute antiquité on a remarqué que les mouvements involontaires sont une conséquence de l'alcoolisme. La première manifestation est le tremblement, dont le degré le plus élevé est une espèce de chorée. Plus tard surviennent des soubresauts des tendons, et enfin des accès convulsifs, qui revêtent quelquefois la forme épileptique et peuvent dégénérer en une véritable épilepsie.
Si l'on voulait prendre ces phénomènes pour établir une classification nosographique, on verrait que cela est très difficile, vu que les accidents varient suivant les époques, et même d'un jour à l'autre.
^ On ne s'entend pas même sur les expressions, les uns appelant chorée ce que d'autres appellent épilepsie et convulsions, et vice versa.
Nous avons appelé forme convulsive celle qui présente, chez certains malades, des attaques de mouvements involontaires que l'on appelle généralement convulsions.
La forme convulsive est donc caractérisée par des accidents convulsifs survenant chez des individus qui ont eu antérieurement des symptômes certains de l'alcoolisme.
Ces convulsions peuvent être générales ou partielles. J'en exclus les tremblements; les soubresauts des tendons n'en font partie qu'autant qu'ils sont les prodromes de véritables convulsions.
Qu'il y ait eu ou non des soubresauts des tendons ou du tremblement les convulsions apparaissent, soit à la suite crime cause occasionnelle, comme 'une émotion, un effort, une très forte ivresse, une continence de liqueurs alcooliques soit (l'une manière inopinée. Elles sont quelquefois précédées d'hallucinations ou de perversions des sens.
Ordinairement les accès vont en croissant d'intensité et de fréquence Quelquefois le malade reste des mois sans en éprouver. D'autres fois il en a tous les jours plusieurs fois par jour, ou même plusieurs dans une heure. Quelquefois la connaissance subsiste pendant l'attaque, d'autres fois elle est plus ou moins perdue Puis il survient une prostration qui est en rapport avec l'intensité de l'attaque. Si I abus des alcools continue, les. convulsions peuvent dégénérer en véritables attaques d épilepsie.
11 y a quelquefois des traces d'irritation spinale traduites par une sensibilité à la pression sur la colonne vertébrale.
Forme épileptique. — Cette forme est connue, même des gens du inonde sous le nom d' 'épilepsie alcoolique ou des ivrognes. JI est quelquefois difficile' - Jour le médecin qui n'a pas assisté à l'attaque, de dire si c'est de l'épilepsie ou non' 14 diagnostic est d'autant plus difficile que l'on voit des accidents convulsifs passer >eu a peu à la forme épileptique. Je n'appelle épileptiques que les accès qui présentent réellement des convulsions tétaniques suivies d'un sommeil comateux.
Il ne suffit pas de constater qu'il y a des accès épilepliformes, car l'épilepsie 'lirait pu préexister à l'alcoolisme, pourrait être héréditaire ou provenir d'une naladie organique. Dans tous les cas d'épilepsic, on a toujours constaté comme rçbdrome du vertige et des lipothymies.
Les attaques se rapprochent peu à peu, souvent elles sont précédées d'une aura. m attaques ne se montrent pas constamment à la même heure du jour, mais elles
peuvent arriver la nuit, et alors le malade ne sait rien de ce qui s'est passé.
L'épilepsie alcoolique peut dégénérer en paralysie générale des aliénés. Kl]e peut aussi guérir, même assez facilement, par suite de la suppression des abus dos alcooliques. Enfin elle peut persister des années entières sans affecter beaucoup les facultés du malade.
Troubles de l'intelligence. — Les troubles de l'intelligence comprennent les illusions, le délire, l'affaiblissement de l'intelligence, l'insomnie et la tendance au suicide.
Les hallucinations s'observent fréquemment chez les malades; la nuit, les malheureux sont tourmentés par la vue d'objets effrayants ou repoussants; mais un caractère particulier à l'hallucination résultant de l'alcoolisme est, pour Magnus Huss, que les malades ont presque constamment, la nuit, la vue d'animaux qui les effrayent à un haut degré.
Le délire, si nous exceptons toutefois le délire aigu ou la manie alcoolique, est assez rare. L'intelligence, chez les dipsomanes, loin d'être exaltée, est déprimée, annihilée, et, pour nous servir de l'expression de M. Lasègue (1), c'est un véritable abrutissement, dont les malades ont conscience, et qui , lorsqu'il n'est point s arrivé aux dernières limites, les pousse, dans le but de s'y soustraire , aux extrémités les plus graves.
Un des premiers symptômes de l'alcoolisme chronique est le défaut de sommeil, et un grand état d'inquiétude nocturne. Le malade se tourne en tout sens sur sou lit, et dès qu'il ferme les yeux, des visions extraordinaires et pénibles se déroulent devant lui. S'il parvient à dormir, son sommeil est troublé pat des songes effrayants! qui paraissent souvent indiquer un profond degré d'excitation mentale ; souvent il rêve qu'il était à son travail durant toute la nuit, puis il se réveille au matin épuisé et incapable de tout mouvement.
Tendance au suicide. — La tendance au suicide paraît être extrêmement marquée chez les malades alcoolisés ; mais presque jamais elle ne se manifeste au moment où le délire, les hallucinations existent. C'est au contraire lorsque les mal-! heureux reviennent à la raison, ayant la conscience de l'abîme qui est devant eux et. ne se sentant pas capables de renoncer à leur détestable vice, qu'ils ont recours au, s uicicIg
Dyspnée. - Un symptôme nerveux fort intéressant, signalé par M arec t .est la dyspnée qu'on observe fréquemment chez les malades atteints d'à coo hsme ciro-, nique, et elle constitue un fréquent symptôme de l'intoxication alcoolique chro-, nique qui est entièrement indépendante de toute lésion pulmona.re.
Toute maladie survenant dans le cours de l'alcoolisme chronique, est plus g» e et se termine plus promptement par la mort, que lorsqu'elle est sans compilation.*
IIe SECTION. — LÉSIONS ANATOMIQUES.
Il est incontestable que dans beaucoup de cas, à la suite de l'ivresse les «rtg nerveux sont sains, et ne décèlent présentement d'autre preuve d intox cauo qu'une odeur alcoolique. Quelquefois il y a un engouement sanguin de
(1) Archives générales de médecine, 5e série, 1853, 1. 1.
alcoolisme chronique.
système veineux in Ira- crânien, comme dans l'asphyxie. Enfin nous avons cité ces remarquables hémorrhagies méningée dont M. A. Tardicu a si bien établi les rapports avec les blessures.
Les auteurs qui ont écrit sur le delirium tremens ont trouvé tantôt un étal sain des centres nerveux, tantôt une légère infiltration de sérosité dans la pie-mère et dans les ventricules. Morgagni a trouvé, chez un homme mort le quatrième jour d'une ivresse profonde, un état de mollesse de la base du cerveau (1).
Nous ne pouvons pas mieux montrer l'incertitude qui règne sur ce point, qu'en citant le passage suivant de M. Calmeil (2) : « Des recherches microscopiques convenablement conduites prouveront vraisemblablement un jour que les accès qualifiés de delirium tremens doivent se compliquer la plupart du temps, au bout de quelques jours de durée, soit de lluxions inflammatoires, soit de fluxions- avec produciion de cellules granulées, au sein des éléments de la substance encéphalique. »
Pour ce qui est de l'alcoolisme chronique, les lésions sont plus constantes et rentrent dans cette forme désignée par le même auteur sous le nom de périencéphalite chronique diffuse. Mais encore sont-elles variables d'étendue, de siège, de degré. En analysant les observations du remarquable ouvrage de M. Calmeil (3), nous avons vu qu'on peut résumer ainsi les lésions, qui sont rarement simples, mais presque toujours multiples et diversement associées : congestion de la pie-mère ou des plexus choroïdes; granulations très fines et transparentes, épanchemenls séreux à la surface et dans l'intérieur du cerveau ; ramollissement léger de la surface des hémisphères ou dans leur profondeur, et quelquefois môme de quelques points delà moelle; induration partielle de la pulpe nerveuse; des traces de matière plastique; enfin, dans un cas, on a trouvé du pus (obs. 112, t. II, p. iyl\).
IIP SECTION. — Effets locaux de l'alcool.
Nous examinerons les lésions survenant dans les principaux organes : affections de l'estomac, du foie, des organes respiratoires, des reins, des organes génitaux, du système vasculaire, des organes des sens, etc.
Appareil digestif. — L'estomac éprouve une succession de troubles fonctionnels et organiques, dont nous ne pouvons donner que la simple énumération : tels sont la perte de l'appétit, les vomissements, particulièrement le matin, les sécrétions muqueuses, abondantes et souvent acides {pituite), h gastralgie, la dyspepsie; et ensuite la dilatation de l'estomac (Morgagni) ; peut-être les altérations de la' gastrite chronique, Yulccre simple (Cruveilhier) et le cancer. Relativement à cette dernière lésion, nous avons déjà fait nos réserves, en disant que l'alcool ne devait pas être considéré comme la cause productrice, mais comme l'agent de localisation de la diathèse.
Ici encore, pour éviter toute objection, nous devons dire qu'il y a deux manières U) Lettre Xiv, 25.
(2) Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Paris, 1859 t I n
(3) Ihid., t. II. ' ' " °"
de considérer quelques-unes de ces altérations fonctionnelles t-l organiques. Sontelles des effets purement topiques ; sont-elles le résultat d'une action en retour de l'alcoolisation de toute l'économie ? C'est ce qu'il serait très difficile de décider. Ainsi, la dilatation est très probablement un effet mécanique dépendant de l'ingestion de grande quantité de liquide ; mais en est-il de même des sécrétions muqueuses? Nous ne saurions nous prononcer. Quoi qu'il en soit, nous ne devions pas oublier de parler de ces affections stomacales, quelque soit leur mode de production, puisqu'elles viennent toujours, plus ou moins, compliquer l'alcoolisme.
Les mêmes observations s'appliquent, avec de semblables réserves, aux maladies du fuie. Quelques-unes peuvent être le résultat d'une simple action locale. Ainsi, selon M. Beau (1), chez les personnes prédisposées, c'est-à-dire ayant un certain degré de congestion habituelle du foie, l'usage du vin, même étendu d'eau, peut produire de violentes douleurs névralgiques (hépatalgie), que l'on peut confondre souvent avec la colique hépatique produite par des calculs biliaires. Ce médecin pense que l'alcool agit alors comme topique irritant, après avoir pénétré dans le foie avec le sang de la veine porte; il n'agirait pas autrement, d'ailleurs, que le v inaigre, les sauces épicées, les condiments acres, le remède de Durande (lequel augmente souvent les douleurs), et même l'eau de Vichy.
S'il en était réellement ainsi, ne pourrait-on pas croire que la cirrliose est due à ce mode d'action? Nous savons bien que cette affection s'observe souvent en dehors de toute influence alcoolique, et que, par cette raison, on pourrait être engagé à nier toute influence des spiritueux dans sa production ; mais il nous semble que, considéré comme simple irritant, il peut être cause de cirrhose concurremment avec d'autres influences. Alors il produirait une congestion sanguine, l'augmentation du volume de l'organe et une inflammation véritable, laissant pour preuve de son existence des épanchemenls fibro-plastiqucs et l'augmentation delà trame cellulo-fibreuse. Et alors on verrait se dérouler, comme il suit, les altérations de la cirrhose.
Ces épanchemenls engendrés par l'inflammation deviennent cause à leur tour, et, joints à la congestion préexistante, ils compriment les parties environnantes. Les vaisseaux sanguins s'atrophient, s'oblitèrent. Les acini sont atrophiés; les par- ' des où la congestion seule existait sans épanebement laissent quelques granulations hypertrophiées. Il y a cessation plus ou moins complète de la sécrétion biliaire. Au-dessous du foie, le tronc de la veine, porte est considérablement, dilaté. Celle dilatation est causée par l'atrophie de ses rameaux. Mais la circulation tend à se rétablir par les anastomoses existant dans la scissure du foie entre la veine porte et le système veineux général (Sappey, Ch. Robin) (2), et l'on voit, en effet, dans la cirrhose, la dilatation variqueuse de ces groupes veineux.
La gêne de la circulation abdominale et la défibrinalion du sang par suspension des fonctions du foie causent des hémorrhagies et l'ascilc, etc. La cirrhose alcoolique ne peut être combattue victorieusement que lorsqu'elle est bornée a la période congeslive ; lorsque l'affection est plus avancée, les phénomènes morbides préexistants semblent appeler l'accomplissement du cercle nosologique de la cu-
(1) Eludes sur l'appareil splcno-hrpalique (Ârch . gén. de n>éd., 4° série, 1851, t. XXV).
(2) Ch. Robin, Rapport à l'Académie de médecine, 31 mai 1856 (Bulletin, t. XXIV, p. 94).