RUPTURE DE L'OESOPHAGE
La rupture de l'œsophage diffère de la perforation en ce que les parois du canal sont déchirées tout à coup ; mais il n'est pas nécessaire qu'il n'y ait aucune altération antérieure de leur substance, comme le veut Boyer (1), puisque des faits recueillis par M. Mondière il résulte que le ramollissement, et surtout le ramollissement gélatiniforme des parois, a précédé ordinairement la rupture. Les deux faits les plus remarquables que nous connaissions sont ceux qui ont été rapportés par Boerhaave et M. Bouillaud. Le premier a été reproduit dans la plupart des traités, et le second est exposé avec assez de soin dans le mémoire de M. Bouillaud (2) sur la rupture de l'œsophage, la perforation de l'estomac et la déchirure de ce dernier "organe.
Comme l'affection qui nous occupe est grave, et qu'il serait difficile, avec le petit nombre de faits que nous possédons, d'en donner les caractères généraux, nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que de rapporter ces deux observations. Nous allons d'abord donner l'analyse de la première, telle qu'elle a été faite par Boyer :
« Le baron de Vassenaer, grand amiral de la république de Hollande , d'une excellente constitution, mais sujet à la goutte, avait contracté l'habitude de se faire vomir par l'ipécacuanha et l'infusion du chardon-bénit, pour se débarrasser d'un poids incommode qu'il sentait à l'orifice supérieur de l'estomac, toutes les fois qu'il avait fait quelque excès de table, ce qui lui arrivait assez souvent. Cette méthode lui réussissait si bien, que toutes les représentations ne purent la lui faire abandonner.
» Un soir, quelques heures après un repas copieux, comme la dose de son émétique tardait un peu trop à produire le vomissement, il l'excita en buvant une grande quantité de son infusion accoutumée, et en faisant des efforts extraordinaires. Tout à coup il ressentit une douleur atroce, et il se plaignit qu'il avait quelque chose de rompu ou de démis vers la partie supérieure de l'estomac; que la situation des viscères de la poitrine était changée, et que la mort la plus prompte allait terminer ses jours. Cet homme, qui avait toujours supporté avec une patience héroïque les attaques les plus vives de la goutte, criait, se roulait par terre. Une sueur froide, la petitesse et la concentration du pouls, la pâleur du visage et des extrémités, annonçaient d'ailleurs l'excès des souffrances. Transporté sur son lit,
(1) Traité des maladies chirurgicales, 4" edit. , 1831, t. VII, p. 15t.
(2) Archives de médecine. Paris, 1823, t. I, p. 531.
il n'y pui rester que debout, soutenu par trois hommes, et fortement courbé eu avant. Toute autre position et le moindre mouvement augmentaient .ses douleurs Pans cet état, il but environ douze onces tant d'huile d'olive que d'une bière mé' dioamenteuse qui aggravèrent encore les accidents. Le médecin ordinaire arrivé au bout d'une heure, prescrivit une boisson adoucissante et des fomentations émollientes et anodines. Boerhaave, appelé ensuite, y ajouta, de concert avec lui des potions anodines, des saignées, des lavements, etc., dans l'idée qu'un rétrécissement spasmodique de l'estomac était la cause de ces symptômes; conjectures d'autant plus vraisemblables, que la région épigaslrique s'élevait de plus en plus et que le malade, après avoir pris une si grande quantité de boissons , ne rendail que quelques gouttes d'une urine épaisse et fort odorante.
» Tout fut inutile; le pouls s'affaiblit sans cesser d'être régulier; la respiration devint de plus en plus laborieuse et prompte, et le malade périt après dix-huit heures environ de souffrances inexprimables.
» Boerhaave fil lui-même l'ouverture du cadavre.
» Le péritoine, les intestins et l'estomac étaient distendus par une grande quantité d'air : ce dernier organe ne contenait qu'une très petite quantité des liquides que le malade avait avalés. La vessie était complètement vide, et tellement contractée sur elle-même, qu'elle formait une masse solide. Du reste, tous les viscères abdominaux et le diaphragme lui-même ne présentaient rien de contraire à l'état naturel.
« La cavité de la poitrine contenait une grande quantité d'air qui s'échappait avec impétuosité, en produisant une espèce de sifflement, aussitôt qu'on eut fait une petite ouverture à la plèvre. Les poumons, affaissés et décolorés, nageaient dans une liqueur semblable à celle qu'on avait trouvée dans l'estomac; on en tira cent quatre onces, poids de Hollande, des deux cavités de la poitrine. Dans la cavité gauche, on voyait, à trois travers de doigt du diaphragme, une sorte de tumeur de trois pouces de diamètre, formée par un tissu cellulaire lâche et comme soufflé , auquel on remarquait une crevasse d'un pouce et demi de longueur et de trois lignes de largeur. On voyait dans l'intérieur de ce renflement l'œsophage divisé en totalité transversalement, et ses deux bouts rétractés et retirés vers leurs attaches respectives. Les recherches les plus attentives ne firent découvrir ni ulcère ni érosion dans aucune partie de cet organe. »
On voit combien, dans ce cas, les boissons prises par le malade et les potions administrées par Boerhaave étaient contre-indiquées. Nous reviendrons sur ce point tout à l'heure dans quelques considérations générales; mais, auparavant, citons le cas recueilli par M. Bouillaud :
« Parechaut (Pierre-Louis), âgé de vingt ans, fortement constitué, quoique pâle et nerveux, sujet à des tremblements musculaires, affecté depuis l'âge de huit ans d'un écoulement purulent de l'oreille droite, entra à l'hôpital Cochin le 8 mars 1832.
» Depuis six semaines environ, il souffrait de l'estomac, surtout après les repas et pendant la nuit; mais il n'était alité que depuis quatre jours. A son entrée, il présenta les symptômes suivants : Langue un peu rouge, assez humide; anorexie, soif; région de l'estomac chaude et douloureuse; constipation ; pouls vif et fréquent, frissons passagers; céphalalgie sus-orbilaire, brisement des membres, rêves