ÉLÉPHANTIASIS DES GRECS
[ La dénomination de lèpre, appliquée par les médecins grecs, et plus tard par les médecins latins traducteurs des Grecs et des Arabes, à diverses affections cutanées, la plupart squameuses, servit aussi à désigner deux maladies essentiellement différentes, et pourtant souvent confondues ensemble comme deux variétés d’une même maladie : 1° l’éléphantiasis des Grecs; 2° l’éléphantiasis des Arabes.
Le nom d’éléphantiasis conviendrait surtout à cette dernière maladie, car elle seule produit le pied d’éléphant, et nous dirons bientôt, quand elle nous occupera, qu’elle était très-probablement connue de l’antiquité. Quoi qu’il en soit, Arélée, traçant un tableau remarquable d’une maladie tuberculeuse de la peau et des muqueuses, se sert, après Lucrèce, du mot éléphantiasis pour la désigner, parce que cette maladie , dit-il, et l'animal nommé éléphant ont beaucoup de propriétés communes (2).
Avant Arétéc, on se servait aussi du mot leontiasis , d’où lèpre léonine. La comparaison établie par ce mot nous paraît plus juste que la première, et mériterait de faire garder le nom de lèpre léonine pour désigner la lèpre grecque, si cette maladie se présentait toujours sous la forme tuberculeuse.
Pour éviter toute confusion, il vaudrait peut-être mieux, comme le proposent Schedel et Cazenavc, garder le mol hébreu tsarâth, que les traducteurs latins ont rendu par celui de lepra, et Ton distinguerait le tsarâth en phymatode et en aphyrnatode (de fup-n, tubercule), variétés que l’on pourrait encore diviser en anaistliète et hyperaisthète , suivant qu’il y au ait perte ou exaltation de la sensibilité. Il ne faut pas oublier, en effet, que les formes de l’éléphantiasis grec sont devenues multiples sous l’influence des lieux, des climats, des races et d’une foule de causes’ inconnues. C’est à tort que des auteurs de tous les temps ont pris ces formes variées pour autant d’entités morbides, et créé ainsi plusieurs maladies d’une maladie toujours une dans son essence, malgré ses manifestations les plus diverses. Danielssen et Wilhelm Bœck nous ont donné un traité des plus complets de cette maladie connue en Norvège, où ils l’ont observée sous le nom de spedalskhed (3).
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
L’éléphantiasis des Grecs revêt des formes si diverses, qu’il nous est difficile d’en donner une définition s’appliquant à tous les cas.
Nous dirons cependant que l’élépbantiasis des Grecs est une maladie ordinairement caractérisée par des taches, le plus souvent insensibles, auxquelles succèdent
(1) M. le docteur Brassac, médecin de ire classe de la marine, qui a été chargé du service de la léproserie de la Désirade (Antilles), a bien voulu rédiger cet article.
(2) Aretæus Cappadox, De causis et signis morborum , lib. Il, cap. xui.
(1 2 3) Danielssen et Wilhelm Bœck, Traité de la spedalskhed ou éléphantiasis des Grecs traduction de M. Cosson (de Nogarel). Paris, 1848, 1 vol. in-8, avec un atlas in-folio, 24 pi. coloriées.— Voyez aussi l’article deM. Delioux de Savignac, in Archives générales de nié devine, juillet 1860.
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AFFECTIONS ET MALADIES DE LA I’EAU
tics tubercules variables de forme et de volume ; par des paralysies partielles d’un ou de plusieurs membres, et des déformations qui en sont la conséquence; par. l’ulcération à peu près fatale des tubercules ou des taches boursouflées et épaissies quand les tubercules n’apparaissent pas, ulcérations produisant des désordres graves, tels que perte de portions de membre, carie des os du crâne ou de la face. Si l’on ajoute à cela certaines altérations dans le système pileux et l’apparition de squames (psoriasis) qui accompagnent presque toujours l’éléphanliasis ; enfin des complications organiques qui terminent souvent l’existence du malheureux lépreux, on aura un tableau en raccourci de cette hideuse maladie, cachexie radicale présentant de graves altérations du sang, étudiées surtout de nos jours par les médecins norvégiens.
On trouvera dans l’ouvrage de Danielssen et Bœck les dénominations nombreuses sous lesquelles la maladie a été désignée dans les divers pays depuis les temps les plus reculés. Ces auteurs, nous l’avons dit, adoptent la dénomination de spedalskhed de préférence à celle d’éléphantiasis. Ils excluent du cadre des variétés de lèpre la rndezyge, maladie également endémique de quelques provinces du nord de l’Europe, et démontrent que les médecins français, qui ont employé ce mot comme le synonyme d’éléphantiasis grec ou de spedalskhed, se sont appuyés sur l’opinion d’auteurs norvégiens qui n’avaient pas observé la radezyge.
Ainsi quel’a démontré J. Rollet (l),la rndezyge de Norvège, le sibbens d’Écosse, le scherlievo des provinces illyriennes, la lèpre des Kabyles, ne sont que des manifestations profondes de la syphilis.
L’éléphantiasis a reçu différents noms, suivant les pays où il a été observé, et suivant les formes principales qu’il a présentées : ainsi ceux de léontiasis, lèpre léonine , lèpre du moyen âge , ladrerie, mol rouge de Cayenne , maladie de Crimée, mal de Saint- Lazare, lèpre tuberculeuse d’ A liber t, etc.
L’éléphantiasis des Grecs est rare de nos jours en France; on l’observe un peu plus dans les pays méridionaux de l’Europe ; il est assez commun dans l’Amérique du Sud, dans quelques contrées de l’Afrique, dans l’Inde, et, suivant les recherches de Danielssen et Bœck, n’est pas moins fréquent dans la Norvège et l’Islande.
§ IL — Causes.
L’étiologie de cette affection est fort obscure. Il faut assurément faire une part à l’influence des climats tropicaux, équatoriaux cl polaires, puisqu’ils nous présentent la maladie, non-seulement d’une manière plus fréquente, mais encore dans sa plus grande gravité; en outre, la plupart des Européens qui en sont atteints l’ont presque tous contractée dans ces régions.
Les médecins des pays intertropicaux invoquent l’action de la chaleur humide, une alimentation mauvaise ou insuffisante (poisson fermenté ou salé, huile rance, dans quelques provinces du Brésil, usage exclusif des pignons, de la viande eide fa graisse de porc) ; enfin les excès vénériens et alcooliques.
Dans le nord de l’Europe, les conditions de température sont opposées, il est vrai, mais la maladie sévit aussi dans les lieux bas et humides. Les Norvégiens et les islandais atteints de spedalskhed sont en général des pêcheurs dont la nourriture insuffisante est presque uniquement composée de poisson. Sous tous les cli-
m Vov Recherches sur plusieurs maladies de la peau, réputées rares ou exotiques, qu’il envient de rattacher à la syphilis ( Arch . gèm de rriéd 5U série, 1801.)