ÊLÉPHA.NT1AS1S DES GRECS. — SYMPTÔMES
mats, l’ichthyopliagie jouerait donc un certain rôle, et a l’appui de cette opinion, nous dirons que le spedalskhed a presque disparu des îles Féroë, en moins de quarante ans, depuis que les habitants ont abandonné à peu près la pêche et l’usage de la chair de baleine pour s’adonner à la culture, et par suite à une alimentation plus variée et plus substantielle.
M. le docteur Delioux (1), après avoir accusé l’alimentation défectueuse d’ôtre une cause prédisposante, insiste surtout sur l’absence du pain dans l’alimentation des peuples exposés à la lèpre. 11 est digne de remarque, en effet, que, dans l’extrême nord comme dans les pays tropicaux, le pain est presque banni de la nourriture des classes misérables et des races inférieures adonnées surtout aux boissons fermentées, aux féculents et aux viandes salées ou fumées.
Mais assurément, bien des influences mystérieuses nous échappent. Que pouvons-nous dire, en effet, de précis sur l’influence des âges, des tempéraments , du sexe, des passions dépressives, etc.
L’opinion de la contagion, née de la crédulité et de la terreur des masses, admise autrefois par beaucoup de médecins, n’est guère plus acceptée de nos jours. Nous n’en connaissons pas d’exemple bien avéré, tandis que des faits sans nombre combattent cette opinion. Les lazarets arrêtaient la propagation du mal en Europe au moyen âge, non pas en s’opposant à la contagion, mais bien à la transmission héréditaire, car si l 'hérédité n’est pas fatale, on ne peut au moins nier son influence dans beaucoup de cas.
§ III. — Symptômes.
Certains auteurs admettent que l’éléphantiasis grec n’est précédé d’aucun symt ptôme précurseur. Biett et Cazenave citent plusieurs cas d’individus qui, jouissant d’une parfaite santé, se sont aperçus, comme par hasard, de l’apparition de taches plus ou moins insensibles. Nous dirons pourtant que les dermatologistes les plus habitués à observer cette affection sont d’accord avec Robinson (2), pour lui reconnaître des prodromes très-bien accusés par les malades intelligents, et dont les souvenirs sont fidèles. Ces prodromes consistent dans une lassitude avec pesanteur et roideur des membres, il y a langueur, découragement prononcé, penchant de plus i en plus irrésistible au sommeil, inaptitude au travail manuel et intellectuel, caraci tère fantasque, humeur triste, frissons erratiques, fugitifs, quelquefois oppression c cardiaque, anorexie et nausées.
Nous décrirons d'abord l’évolution de l’éléphaniiasis tuberculeux dans sa forme la plus complète. On peut’considérer, en général, trois périodes dans le développement de cette maladie. La première comprend l’apparition des macules ou taches; la seconde, la formation des tubercules; la troisième, Y ulcération de ces tubercules ou des points occupés par les macules, si la tuberculisation a fait défaut. (C’est surtout à celte dernière période qu’éclatent les désordres graves menaçant directement la vie.
Au début, apparition de macules à aspect fauve, rougeâtre chez le blanc, de couleur plus foncée chez le mulâtre et le nègre, coïncidant fréquemment a\ec une
(1) Delioux, Mémoire cité.
(2) Robinson, On the Elephantiusùi us il oppears in Hindou tan ( M cd ko -chirurgical Trans- ; ictions. London, t. X., p. 27).
AFFECTIONS ET MALADIES DE LA PEAU
sensation de chaleur à la peau, quelquefois avec des formications douloureuses, surtout au milieu du jour et durant la nuit, dans les pays chauds du moins. Souvent la peau des pommettes, du nez, des oreilles, devient le siège d’une rubéfaction caractéristique, dont les nuances varient à plusieurs jours d’intervalle.
Ces macules présentent presque toujours une insensibilité complète, mais il ne faudrait pas attacher une importance trop exclusive à ce signe diagnostique. La sensibilité est quelquefois normale, et l’hyperesthésie a été aussi constatée, surtout quand la maladie doit parcourir rapidement ses périodes. Les taches, surtout celles qui sont caractérisées par l’insensibilité, peuvent rester longtemps stationnaires, mais les malheureux qui les portent n'en subiront pas moins tôt ou tard l’évolution du mal dont ils portent le germe indélébile.
Les tubercules peuvent survenir d’emblée là où aucune macule n’a été constatée; c’est à tort, selon nous, que Schilling a voulu regarder les macules comme constantes et précédant toujours les tubercules; le plus souvent, il est vrai, ces derniers succèdent aux taches, mais sans les recouvrir entièrement.
Le point occupé par-la macule se boursoufle, s’œdémalie, et le noyau tuberculeux apparaît. Ces tubercules, d’après leur forme et leur volume, peuvent être divisés en tubercules charnus plus ou moins sphériques, ce sont les plus nombreux, et en tubercules plats.
Les tubercAilcs charnus se montrent surtout sur les régions riches ou capillaires sanguines, le nez, les joues, le front, les oreilles. Dès le début, on ne peut guère constater cette forme globuleuse, saillante, qui les caractérisera plus lard. Le toucher ferait croire à une papule sous-épidermique, papule qui grossit et devient bientôt bosselée, saillante, inégale.
Ce développement sur la face est quelquefois considérable, presque confluent, et donne au malheureux lépreux un aspect hideux et repoussant. Cette face tuméfiée, largement dilatée avec ses rides frontales, a bien l’aspect léonin, qui a fait donner à la ma’adie le nom de léontiasis. Sur le blanc ou le mulâtre clair, les taches sont quelquefois d’un rouge vif, et les tubercules arborisés gardent cette nuance : de là le nom de lèpre rouge donné à cette variété.
Le tubercule charnu est toujours facilement isolable du tissu cellulaire souscutané; c’est un tubercule dermique, et la maladie n’est pas ici localisée dans le tissu sous-dermique, comme dans l’éléphantiasis des Arabes. Sur le tronc apparaissent aussi des tubercules, mais ils sont toujours moins volumineux que ceux dont nous venons de parler. Ils ont à peu près le volume et la forme d’un pois, le docteur Duchassaing (1 ) les appelle pour cette raison piriformes, et nous 11e pouvons mieux les caractériser qu’en les comparant avec cet observateur distingué à des gouttes de suif, dont la surface serait recouverte par une membrane sèche et transparente.
Les tubercules plats s’observent surtout aux coudes; ce sont, dit Duchassaing, des tumeurs plates à surface écailleuse, mais leur saillie est trop considérable, et l’altération des parties profondes de la peau est trop prononcée pour qu’on s’arrête à l’idée d’un simple psoriasis. Cette confusion a été pourtant faite souvent, et cela parce que les éruptions de psoriasis in cetera ta et diffusa coïncident presque toujours avec l’apparition des macules et des tubercules.
(I) Duchassaing, Spi/upluxie indienne (Archives générales de médecine, année 1855).
ÊLÊPHANTIASIS DES r.i’.HCS. — SYMPTÔMES.
En même temps que se développent les tubercules, se produisent des lésions fréquentes du système musculaire, consistant dans la paralysie et l 'atrophie de certains muscles, d’où résultent des déformations caractéristiques. Celte paralysie attaque surtout les extrémités, et frappe les extenseurs de préférence aux fléchisseurs. Nous nous servons du mot paralysie , et cependant ce n’est pas ordinairement une perte totale des mouvements, mais bien une diminution notable dans l’énergie des contractions. Nous voyons tantôt un membre seul attaqué en partie, tantôt plusieurs membres, et ce ne sont pas toujours ceux du même côté, ce qui prouve qu’il n’y a rien de pareil à ce qui se passe dans le casde paralysie par lésion des centres cérébraux. L'atrophie finit par suivre les paralysies; de plus, des déformations en sont toujours la conséquence. On voit alors les extrémités se plier dans le sens de la flexion. Les doigts surtout affectent une disposition en griffe que l’on n’oublie plus une fois qu’on l’a observée. Les interosseux participent souvent à cette paralysie, aussi les doigts restent-ils écartés les uns des autres. En même temps les ongles se relèvent par leur bord libre, finissent par tomber à la suite d’ulcérations; s’ils repoussent avant que des désordres plus graves se manifestent aux doigts, ils présentent un aspect rugueux, difforme et sans transparence. Duchassaing a appelé avec justesse omyxis spiloplaxique, cette période de la maladie.
Les poils participent aussi à cette dégénérescence ; ils blanchissent quelquefois, deviennent cassants, et tombent. Ce phénomène est encore plus fréquent quand des tubercules confluents ulcérés ou non ont modifié profondément le bulbe pileux. Si la maladie attaque un enfant, le développement du système pileux est peu prononcé : les poils sont rares au pubis comme à la tête; il existe même des lacunes où ils manquent complètement. Nous avons eu souvent l’occasion d’observer ces faits à l’hospice des lépreux de la Désirade.
Comme pour le cancer, l’ulcération est une phase fatale de la maladie, mais le malade peut être emporté auparavant par une complication, une maladie intercurrente, comme cela arrive fréquemment chez le lépreux.
On voit au sommet ou à la base des tubercules, ou même aux environs, la peau rougir, se crevasser, le tubercule se ramollir. L’ulcération qui en résulte donne issue à une sanie sanguinolente. Cette suppuration de mauvaise nature a de nombreux temps de repos, mais la cicatrisation est toujours trompeuse, s’il faut appeler cicatrisation la croûte mince qui recouvre le fond de l’ulcère; bientôt une recrudescence de suppuration creuse l’ulcère et l’étend aussi en superficie.
C’est alors que surviennent les phénomènes les plus graves de la terrible cachexie , les troubles fonctionnels les plus divers. Le premier retentissement a lieu sur les muqueuses, et parmi elles les muqueuses du nez, du pharynx, du larynx, semblent avoir le privilège de ces manifestations. A.u palais, sur la luette, les piliers, on voit de petits tubercules gros comme des grains de blé. Le laryngoscope en montrerait aussi sur les cordes vocales et à la partie postérieure de l’épiglotte.
La voix devient rauque, nasillarde, caractère connu de l’un des apôtres qui reconnaissait les lépreux au timbre nasonné de la voix. La respiration est plus ou moins gênée, suivant l'épaississement ou le degré de tuberculisation de la muqueuse laryngienne.
L’ ulcération succède à ces tubercules, et les progrès sont souvent rapides
GM AFFECTIONS ET MALADIES DE LA PEAU
désastreux. Un écoulement sanieux el fétide occupe toute lu muqueuse des fosses nasales, envahit les sinus ; bientôt survient la carie des cornets, des sinus même, la destruction des cartilages.
Le malheureux éprouve alors les douleurs atroces, lancinantes du cancer, et devient un objet d’horreur pour tous ceux qui l’entourent.
C’est surtout sur le système locomoteur que les altérations vont se produire d’une manière rapide. Nous avons parlé des déformations des doigts et des orteils. Les articulations des extrémités deviennent le siège de gonflement, l’ulcération envahit ces parties. Les phalanges peuvent se détacher sans maladie des os par la seule destruction des ligaments et des cartilages; mais quand la destruction est moins rapide, la portion spongieuse des os est affectée de carie.
La terminaison varie sur un même membre; ainsi tous les doigts peuvent être affectés en même temps, plusieurs phalanges peuvent se détacher, d’autres au contraire s’ankylosent indéfiniment ou temporairement jusqu’à un nouveau travail destructeur.
Les troubles fonctionnels augmentent à mesure que les manifestations morbides dont nous venons de parler font des progrès. De tous les sens, un seul semble rester intact. Nos observations du moins ne nous ont rien appris sur les troubles de l’ouïe.
La vision s’affaiblit toujours plus ou moins; l 'odorat, on le comprend, doit être singulièrement altéré avec les complications fâcheuses signalées du côté de la muqueuse et du squelette des fosses nasales. Il en est de même du goût; les troubles de la sécrétion salivaire, les lésions de l’arrière-bouche, des compressions nerveuses probables, doivent produire des altérations graves, sinon une abolition à peu près complète de ce sens. Quant au toucher , il est facile de se figurer les modifications qu’il peut subir, si l’on se rappelle qu 'indépendamment des manifestations cutanées diverses, les instruments spéciaux de ce sens peuvent totalement ou en partie être emportés par le mal.
La perversion ou la perte du goût a un retentissement général immédiat, h' appétit devient capricieux, bizarre, se perd complètement. Les digestions sont très pénibles, et les malades accusent des crampes douloureuses et des pincements d’estomac produits probablement par l’abstinence volontaire qu’ils s’imposent.
L 'instinct sexuel diminue , en général , en raison des progrès du mal, et pourtant les médecins , ceux de l’antiquité surtout et du moyen âge, ont presque tous signalé une très-grande tendance au coït chez les lépreux. Nous croyons ces cas bien exceptionnels de nos jours, et lorsque la maladie est avancée, l’abolition des facultés viriles est un symptôme constant.
Qu’il y ail ou non lésion des os, la locomotion reçoit une profonde atteinte. Vers la dernière phase de son existence, le lépreux se traîne péniblement, et finit par garder la position horizontale, tant le moindre déplacement est fatigant.
Tels sont les symptômes de l’éléphantiasis tuberculeux dans sa forme la plus complète, mais, de même que le tubercule peut apparaître d’emblée sans être précédé de taches, de même les taches peuvent se montrer sans jamais être suivies de tubercules. Les désordres les plus graves n’en surviennent pas moins , c’est cette variété qu’ont voulu décrire Danielssen et Bœck après Robinson sous le nom di é léphanti as is andisthétique.