ÉLÊPHANTIASIS DES GRECS. — LÉSIONS ANATOMIQUES
On le reconnaît à ses taches livides ou brunâtres surmontées de bulles de pem- I phigus; il se fait un retrait atrophique de la peau qui donne au faciès surtout un aspect caractéristique. Ces deux variétés se compliquent souvent l’une l’autre; i dans toutes les deux , même tendance à l’ulcération et à l’élimination des portions i de membres. C’est toujours la même cachexie se traduisant par les mêmes résultats, aussi sommes-nous étonné que Yalleix ait hésité à rattacher cette deuxième va- ! riété à l’éléphantiasis grec.
§ IV. — Siège.
Nous avons parlé de la face cîunme siège habituel des tubercules. C’est là, en i effet , ce qui frappe le plus à l’aspect des malheureux atteints de cette maladie. Mais les taches et les tubercules envahissent toutes les parties du corps, les oreilles, le cou, le scrotum, les membres, le tronc.
§ V. — Marche, durée, terminaison.
La marche de la maladie est en général chronique.
La forme aiqüe est rare.
La terminaison de la maladie jusqu’ici a été presque toujours la mort, mais celle-ci survient dans un temps plus ou moins raproché du début. Il est difficile de préciser l’Age, le régime, la position de fortune, le nombre des complications, surtout les complications accidentelles trop communes, sont autant de circonstances qui peuvent influer sur la terminaison de la maladie. Les cas d’évolution rapide emportant le malade en moins de deux ans sont rares. Si le malade est frappé avant la puberté , la terminaison funeste aura presque toujours lieu bien avant l’Age de vingt ans. Au contraire, dans quelques cas, si la maladie a débuté après la puberté, on peut voir après la chute de plusieurs phalanges se former des cicatrices durables, et le mal s’arrêter indéfiniment. Brassac a observé plusieurs cas de ce genre à la léproserie de la Désirade où il a trouvé des lépreux dans cette période stationnaire depuis longues années. Ce temps d’arrêt indéfini peut être assurément considéré comme une demi-guérison, comme une rétrocession delà cachexie. Cesfaits doivent être pris en sérieuse considération lorsqu’il s’agit de se prononcer sur la curabilité ou l’incurabilité de la lèpre, et sur l’opportunité de faire des essais de traitement.
§ VI. — Lésions anatomiques.
Elles varient, on le comprend, selon l’ancienneté et l’intensité de la maladie. Tant que les tubercules n’ont pas apparu, on n’observe qu’une tuméfaction plus ou moins prononcée des points occupés par les taches. Une fois le tubercule formé, si I on incise et la peau et le produit morbide, on voit que le derme ne présente plus a 1 œil nu sa structure ordinaire ; il est infiltré et cette modification augmente à mesure que les tubercules se ramollissent. Le tubercule pressé laisse échapper une matière semblable à du gruau et de couleur jaunâtre. Le tissu cellulaire souscutané est infiltié, épaissi , adhérent à la couche dermique. Le tubercule dépasse 1 arement le derme, et le tissu sous-jacent ne participe pas au ramollissement. Les \ cinesi sous-cutanées augmentent de volume, de même les nerfs dont la gaine et le tissu cellulaiie sont épaissis , enflammés par suite de l’ulcération des tubercules voisins.
Du coté des muqueuses, les altérations sont à peu près les mêmes, mais se pro-
AFFECTIONS ET MALADIES DE LA PEAU
(luisent plus vile. On voit la membrane pituitaire dépourvue d’épithélium et le plus ordinairement envahie par les tubercules; il en est de môme de la muqueuse laryngienne, trachéale et celle des bronches. Le calibre du larynx et de la partie supérieure des voies respiratoires se trouve singulièrement rétréci. Sur toutes ces muqueuses se montrent des ulcérations plus ou moins considérables quand les tubercules sont ramollis. Les tubercules des poumons sont accidentels; il n’en est pas de même de ceux des plèvres, et surtout de l’intestin où ils produisent par leur ramollissement des complications mortelles. Les tubercules se montrent également dans le foie, la vésicule biliaire, la rate, la surface*externe de la vessie, dans le tissu de 1 utérus et des reins. On peut rencontrer dans ces derniers organes toutes les altérations de la néphrite albumineuse. Toutes ces altérations internes ne s’observent, du reste, que lorsque celles du côté de la peau sont très-avancées.
Nous mentionnerons encore une particularité assez curieuse notée par Danielssenet Bceck : c’est la présence d’une quantité innombrable d’acarus dans les croûtes épaissies de certains tubercules.
Dans la forme anesthésique, on trouve une atrophie remarquable delà peau aux endroits où se forment les cicatrices de pemphigus : atrophie des muscles et d’une partie des tissu graisseux sous-dermique et intermusculaire. Les autres altérations de cette forme diffèrent peu de celles mentionnées plus haut. Quand les tubercules font défaut dans les organes pour celte forme d’éléphantiasis , on trouve presque toujours des hypertrophies manifestes et des exsudations albumineuses; les mômes exsudations se rencontrent dans les organes centraux du système nerveux.
L’analyse du sang, faite aux diverses périodes de la maladie, montre que nous avons affaire h une dyscrasie véritable et spéciale. La composition du fluide sanguin est anormale avant même le dépôt des éléments morbifiques dans les tissus de l’économie. Le sérum y est en trop faible quantité, tandis qu’il y a excès d’albumine et de fibrine , et Danielssen et Brœck font remarquer que ces derniers éléments, l’albumine surtout, forment les parties constituantes les plus essentielles des dépôts morbifiques. Ces éléments , en excès , diminuent quand la jetée tuberculeuse s’est faite, mais si le temps d’arrêt est court , il y a encore accumulation de ces principes dans le sang, et l’analyse faite à propos peut annoncer une nouvelle fièvre d’éruption.
§ VII. — Diagnostic, pronostic.
L’éléphan tiasis des Grecs, avec ses caractères si spéciaux, sa marche, son siège, sera difficilement confondu avec toute autre affection. L’éléphantiasis des Arabes, le plus souvent localisé dans les membres inférieurs ou le scrotum, est une véritable lymphite à répétition fréquente finissant par amener une intumescence souvent considérable, mais à laquelle la peau semble étrangère au début. Il suffira de se rappeler les disques squameux, à bords élevés, à centre sain, de. la lèpre vulgaire, pour éviter toute confusion avec l’éléphantiasis tuberculeux. Quand la maladie est avancée , les désordres caractéristiques dont nous avons parlé la dénoncent bien facilement.
Le pronostic est toujours grave; la marche est en général envahissante; le plus souvent lente , quelquefois rapide. Nous avons parlé des cas où la maladie est stationnaire pendant (le longues années avec un étal très-compatible avec la vie.
fcfjfiPH ANTIASIS ni’.S GRECS. — TRAITEMENT.
§ VIII. — Traitement.
L’impuissance de la thérapeutique contre l’éléphantiasis des Grecs est un fait trop avéré dans la majorité des cas, pour que nous voyions quelque avantage à une tire sous les yeux du praticien la foule de médicaments employés pour le combattre. Il les trouvera dans les auteurs qui se sont plus particulièrement occupés lies maladies des pays chauds et de celles des contrées froides, tels que : Robinson, \Adams, Ainslcy, Heinken, Danielssen et Bœck. Du reste, la plupart des moyens sont infructueux, soit à cause de l’état trop avancé du mal, soit parce que, à une certaine période, la muqueuse digestive, malade elle-même, empêche l’administration des substances un peu actives.
Si l’on assistait au début du mal, on pourrait, selon beaucoup d’auteurs, modifier des parties malades avec des liniments irritants , des lotions excitantes ; l’applicailion de vésicatoires sur les points envahis, recommandée par J. Robinson, a rappelé, entre les mains de Biett, la sensibilité sur des surfaces où elle paraissait •éteinte. — Les frictions résolutives avec l 'hydriodate de potasse (ù gr. pour 3U gr. Id’axonge), jointes aux douc/us de vapeur , pendant lesquelles on a soin de malaxer des tubercules, ont été préconisées pour la résolution des tumeurs.
La cautérisation avec le fer rouge a été employée avantageusement par Biett dans plusieurs cas graves ; Larrey l’a également pratiquée avec succès.
Les sudorifiques , les cantharides et surtout les préparations arsenicales, ont l'été beaucoup vantés. Biett et Cazenave sont parvenus, à l’aide de ces derniers i moyens, et notamment des pilules asiatiques, b arrêter plus d’une fois les progrès i du mal.
Les préparations arsenicales diverses, disent Danielssen et Bœck, ont déterminé Ile plus souvent l’entérite ou la péritonite, et alors les tubercules ont sensiblement [diminué de volume; mais aussitôt que l’inflammation s’est dissipée, les tubercules i ont recommencé à s’accroître.
Dans la forme anaisthétique, ces mêmes praticiens ont reconnu que les préparai lions iodiques faisaient presque dissiper les douleurs osseuses si fréquemment conicomitantes de cette forme, mais restaient sans efficacité sur la maladie même.
Les émissions sanguines ne procurent au malade qu’un soulagement momeni ta né.
Les préparations mercurielles n’ont jamais donné de résultats satisfaisants; nous les croyons plus nuisibles qu’utiles.
Depuis longtemps les naturels de Para regardent le suc de l’ossacou ( Hura bra-
• siliensis), de la famille des euphorbiacées, comme un remède spécifique contre la lèpre. Plusieurs médecins entreprirent des essais, nous n’en connaissons pas le ré-
• sultat définitif, mais après quelques mois de traitement, chez beaucoup de malades, i on notait une résolution avancée des tubercules, surtout dans les parties exposées
au regard. L’assacou, du reste, est un agent toxique, dangereux s’il n’est manié avec prudence. Il agit comme vomitif et comme purgatif; en frictions sur la peau, il y détermine une rougeur érysipélateuse et une éruption pustuleuse.
L’ hydrocotyle asiatique, expérimentée dans l’Inde où elle aurait eu des résultats favorables, sinon des succès complets, est employée aux Antilles depuis quelques années seulement.
AFFECTIONS ET MALADIES DF \ \ PEAU
Plusieurs lépreux, se trouvant dans d’assez bonnes conditions pour ce traitement, ont été soumis à l’usage de l’hydrocotyle pendant un temps qui a varié entre un an et trois ans. Sur dix malades du dépôt établi à la Basse-Terre, tous atteints de lèpre tuberculeuse parfaitement caratérisée, quatre sont sortis guéris. On a pu, pendant plusieurs années, les visiter après leur sortie et constater que la guérison ne s’était pas démentie; chez quatre autres malades, il y a eu amélioration notable, résolution partielle des tubercules. Des deux derniers malades, l’un n’a éprouvé aucun effet du traitement ; l’autre a succombé après quelques mois (1).
Ces faits, sans être encore très-nombreux, ont cependant leur importance, surtout quand il s’agit d’une maladie aussi rebelle que la lèpre grecque. Il est à désirer que ces essais soient poursuivis dans les divers pays où la maladie est endémique.
La prophylaxie de cette affection doit, avant tout, préoccuper le médecin et le législateur. Nous avons vu que les modifications dans le régime, dans les habitudes, arrivaient à éteindre ce redoutable fléau. Devant les faits si avérés de l’hérédité, le célibat est un rigoureux devoir pour le malheureux atteint de la maladie.
Pour contre-balancer l’influence de l’hérédité, on a conseillé le changement de climat ; ce qu’il y a de certain, c’est que de jeunes enfants, quittant leur pays dès les premières atteintes, auraient vu le mal enrayé dans sa marche.
ARTICLE II