‹ Guide du médecin praticien (volume 2)Chapitre 224 sur 494 · ÉLÉPHANTIASIS DES ARABES · texte numérisé non relu

ÉLÉPHANTIASIS DES ARABES

Il est très-probable que les médecins anciens, les Latins au moins, confondaient dans la même description deux maladies essentiellement différentes, auxquelles ils avaient donné le nom à' éléphantiasis. Lucrèce, le premier, mentionne ïe/ephas morbus: « Est elephas morbus qui propter flumina Nili gignitur Ægypto in medio s neque preterea usquam » (3). Nous pensons que cette maladie est celle qui a été décrite plus tard, au ix° siècle, par Rhazès et ses successeurs, sous le nom de dal fil ( maladie d’éléphant), et appelée pour cette raison, de nos jours, éléphantiasis des Arabes, l’autre éléphantiasis, le plus souvent tuberculeux, ayant gardé le nom d 'éléphantiasis des Grecs. Le premier seul donne le vrai pied d’éléphant; en outre, comme au temps de Lucrèce, nous le voyons très-fréquent en Égypte, aux environs de Rosette et à Lisbet surtout, village près de l’embouchure du Nil.

Les principaux travaux sur cette maladie sont dus à Hendy(A), Hillary (5), Rich. Towne (6), Larrey (7), W. Ainslie (8), Fuchs (9) , Hasselaar (10), Sinz (11),

(1) Rapports inédits de MM. Walther et Mou f pet, médecins en chefs de la marine à la Guadeloupe.

(2) Cet article a été rédigé par M. le docteur Brassac, médecin de lro classé delà marine.

(3) Lucrèce, De rerum natura , lib. V.

(Il) J. llendy, A treatise on the glandular Disease of Barbadoës. London, 1784.

(5) Hillary, Observ. on the Changes of the air in Barbadoës, etc. London, 1757.

(6) R. Towne, A treatise of Discases most frequent in the West india, etc. London, 1820.

(7) Larrey, Relation chirurgicale de l’expédition d’Égypte. Paris, 1803.

(8) W. Ainslie, Observations on the Lepra Arabum ( Transact . of the Royal Asiasie Society, 1826).

(9) Fuchs, De lepra Arabum, thèse. Würzbourg, 1831.

(10) llasselaar, Bcschnyving der in de Kolonic Suriname voorkamunde Eléphantiasis en

Lepra. Amsterdam, 1835.

(11) Sinz, De clephantiàsi Arabum, dissert, inaug. Turici, 1842.

fT.ÉPITANTIASfS DES ARABES. — ÉTIOLOGIE.

Rayer (1), Caradec(2), Duchassaing (3). Enfin Alard, qui ne l’a pas observée là ù elle est endémique, nous a donné un traité intéressant où, à côté d’affirmations rrronées , conséquence d’une observation incomplète, figurent des aperçus trèsingénieux (U).

§ I. — Définition, synonymie, fréquence, distribution géographique.

On donne le nom d 'éléphanliasis des Arabes â certaines intumescences locasisées principalement aux membres inférieurs ou aux parties génitales, produites »ar des inflammations des lymphatiques, se répétant d’une manière périodique et Mus ou moins régulière, caractérisées par une dégénérescence de la peau, du tissu ellulaire et adipeux sous-jacent, par l’altération du système sanguin et lymphalique , enfin par des déformations quelquefois monstrueuses des parties malades.

Cette maladie a reçu différents noms, suivant les pays où elle a été observée, et uivant les parties du corps où elle se développe. C’est la fièvre érysipélateuse de loffman et Sennert, la maladie glandulaire des Barbades, jambe des Barbades Barbadoës Leg, Henry Towne, Millary), la hernie charnue de Prosper Alpin, ’edarthrocnce (Kœmpfer), Andrum des Japonais, nommé improprement hydroële endémique du Japon par Kœmpfer; la môme maladie d’Égypte ayant été ommée aussi improprement sarcoccle par Larrey; grosses jambes des créoles des mtilles, Rose à Saint Thomas.

Cette maladie est rare en Europe où elle n’a été observée en général qu’à l’état lironique. Delpech en aurait observé quelques cas dans le Roussillon ; Goyrand d’Aix) en a signalé en Provence; d’autres médecins en ont rencontré en Sardaigne , en Italie et dans la forêt Noire. L’éléphantiasis des Arabes est endémique dans toutes les Antilles, principalement à la Barbade; dans toutes les régions mtertropicales des deux Amériques; dans diverses contrées de l’Afrique ; en Égypte turtout, sur le littoral 50 degrés de Ceylan, à Cochin, sur la côte de Malabar, en Chine, au Japon, à Java, à Sumatra, dans plusieurs îles océanniennes de la Mahsie et de la Polynésie.

§ II. — Etiologie.

L’étiologie de cette affection a été jusqu’ici assez obscure Comme pour l’éléphantiasis des Grecs, il faut faire jouer un grand rôle aux climats dans la production de cette maladie; mais, contrairement à ce qui a lieu pour a première de ces affections, l’éléphantiasis des Arabes semble se limiter presque xclusivement dans les climats chauds. En outre, il y a certaines conditions topo- ;ra phiques et météorologiques qui, dans les pays chauds, contribuent à son dévepppement. Dans une même zone, dans une même île, en effet, nous le voyons évir avec intensité dans quelques points, tandis qu’il est rare dans d’autres points.

I règne surtout dans les endroits marécageux, non abrités des vents alisés et où js habitants se servent de 1 eau de pluie, des étangs; il est très-rare, au contraire,

(!) B“yei\ Traité théor. et prat. des maladies de la peau, 1835.

(2) Caradec, De l’éléphantiasis des Arabes, thèse de Montpellier, 1853.

(3) Duchassaing, Etude sur l é/éphantiasis des Arabffs (Archives générales de médecine,

rince 1854-1855). y ’

( i) Alard, De l inflammation des vaisseaux absorbants, lu mpha tiques, dermoïdes et ous-cutanés. Paris, 1824.

AFFECTIONS ET MALADIES DE LA PEAl .

dans les terres élevées, boisées et arrosées par des cours d’eau torrentueux... Telle est l’observation faite par nous dans quelques îles des Antilles, et, par la lecture des écrits sur la matière, nous avons pu trouver à peu près les mêmes faits pour les autres pays où règne l’élépliantiasis.

La chaleur peut être, dans certaines conditions, regardée comme cause prédisposante assez active; en effet, la transpiration abondante qu’elle détermine relâche la peau et le tissu sous-cutané ;'nous ne citerons, à l’appui, que certains développements exagérés du scrotum, des grandes lèvres, assez fréquents dans les pays chauds. On comprend que cet excès d’activité de l’appareil sudoripare peut occasionner des altérations morbides, comme l’activité du foie détermine des maladies de l’organe dans les mêmes conditions. Une ablution intempestive, un vent frais, peuvent déterminer, pendant une transpiration abondante, des répercussions morbides. Il est curieux, du reste, de voir la plupart des malades atteints de l’éléphanliasis des Arabes, attribuer la cause de leur état, soit à une marche forcée, soit à l’immersion du corps ou d’une partie du corps dans l’eau froide.

On a incriminé la viande de porc : les peuples des tropiques, les nègres surtout en sont très-friands, en abusent; mais le juif n’en mange pas, et nous savons pourtant qu’il est sujet, non-seulement à toutes les dermatoses, mais encore à l’éléphantiasis des Arabes, quand il habite les pays où l'affection est endémique. Peutêtre pourrions-nous faire une part d’influence à la nourriture trop végétale et en général insuffisante du nègre, et aussi, dans certaines îles, à ses habitudes d’iclithyophagie.

L’influence de la syphilis a paru incontestable dans quelques cas. La syphilis cutanée est, en effet, très-commune chez les Arabes et chez certaines peuplades de l’Afrique, exposées en même temps à l’élépha nliasis .

La yrossessc peut aussi rendre compte du développement du mal ; c’est une cause d’œdème, d’arrêt de la circulation veineuse et lymphatique. Ce qu’il y a de certain au moins, c’est qu’une fois la maladie développée, on peut s’attendre à voir la grossesse réveiller l’inflammation et accroître l’intumescence.

Les fièvres intermittentes agissent dans le même sens, en provoquant des fluxions, des engorgements viscéraux, d’où obstacle à la circulation veineuse et lymphatique et, consécutivement, œdème et anasarque.

Nous 11e ferons que mentionner les coups, les blessures, les piqûres d insectes, toute cause d’irritation des lymphatiques.

L âge a une influence réelle; Chaussicr aurait bien présenté un cas d éléphantiasis développé chez le fœtus, mais nous n’en connaissons pas d exemple produit avant l’àge de sept à huit ans. Nous dirons même que la maladie est très-rare a\ant la puberté. De même la vieillesse en serait exempte ou, du moins, 11e piesenteiait jamais d’attaque pour la première fois. On l’a dit plus fréquente chez 1 homme que chez la femme ; la raison en est que le premier s’expose plus que la seconde a eu taines causes qui la produisent.

La ôontayion 11e peut être admise, et nous 11e connnaissons pas de médecins pio fessant une opinion contraire. L 'hérédité, sans être fatale, est admissible. Nous entendons par là surtout les transmissions du tempérament lymphatique qui dispose à cette affection.

ÊLÉPHANT1ASIS DLS ARABES.

SYMPTÔMES

§ III. — Siège.

Le siège de prédilection de la maladie est, ordinairement, dans les membres nnférieurs. La maladie n’occupe, le plus souvent, qu’un côté; mais nous avons vu es cas relativement assez fréquents d’éléphantiasis des deux membres, pris en nnôme temps ou consécutivement. Par ordre de fréquence vient ensuite l’cléihhantiasis du scrotum, du pénis, du prépuce; l’éléphantiasis des membres supérieurs et des mamelles est plus rare. Dans ces dernièVes années, le professeur vCarl Hecker (de Fribourg) a observé un cas curieux et exceptionnel d’éléphanidasissur le dos d’une femme de la forêt Noire. C’était une énorme tumeur pesant S8 livres, dont la base, partant de la septième vertèbre cervicale, allait jusqu’à la o rem i ère lombaire. Nous ne pouvons discuter ici ce cas; mais nous faisons nos réserves sur la nature de cette intumescence.

Celte observation a été le point de départ d’un travail très -intéressant du processeur Hccker (1).

On a parlé aussi de l’élépbautiasis de la face, du cou ; mais nous n’en connaissons ©as d’exemples. N’aurait-on pas pris pour tels certaines formes de lèpre grecque?

§ IV. — Symptômes.

Nous décrirons d’abord les symptômes delà forme la plus ordinaire de l’éléphaniiasis fébrile.

Sous l'influence, des causes diverses mentionnées plus haut, quelquefois sans cause appréciable, la maladie apparaît avec des signes précurseurs constants : douleurs sur le trajet des vaisseaux qui doivent s’enflammer; frissons suivis de fièvre ntense qui dure de trente à cinquante heures; bientôt se montre une traînée rougeâtre, manifeste chez le blanc et le mulâtre, à peau claire, moins apparente chez te nègre; mais, chez tous les malades, le loucher reconnaît une corde dure, douloureuse, formée par les lymphatiques enflammées. Ce signe est pathognomonique. En même temps, comme cortège de cet appareil fébrile, on constate des vomissements, de la céphalalgie, de l’agitation qui va quelquefois jusqu’au délire. Le gonflement du membre malade est général, et ce gonflement augmente tant que dure la fièvre. Celle-ci tombe avec l’apparition des sueurs plus ou moins abondantes. C’est une véritable crise bien connue des malades qui n’en sont pas à leur première atteinte. La douleur disparaît à peu près; mais l’engorgement, qui persiste encore quelques jours, rend la marche impossible ou douloureuse. Après un temps qui varie entre une à deux semaines, tout rentre dans l’ordre, et un médecin peu habitué à la marche de celte affection, peut croire à une simple lymphite définitivement jugée... Dans un temps plus ou moins long, une nouvelle attaque, semblable à la première, se reproduit. Les attaques sont périodiques, à type irrégulier ; d es sont plus ou moins rapprochées, suivant le régime du malade, ses habitudes, sa constitution et une foule d autres circonstances ; mais quelque soin rjue prenne le malade, leur reproduction est presque fatale. On en compte jrdinairement de trois à huit par an, quelquefois moins. La guérison, apr^s quelques attaques, est bien exceptionnelle.

(I) Karl Hecker, Die Elephantiasis oder Lepra arabica. Lahr, 1858, 1 vol. in-folio avec 5 pl.

AFFECTIONS El’ MALADIES DE LA PEAU.

Les attaques qui suivent ressemblent, à peu de chose près, aux premières; après chacune d’elles, le membre tend à reprendre son volume normal, mais n’v arrive plus;... bientôt môme, si les attaques sont assez rapprochées, le membre ne désenfle plus. .. La maladie entre alors dans la seconde phase ; elle est chronique. Chaque accès qui va se produire dans celte deuxième période sera moins violent dans ses symptômes fébriles, mais occasionnera, néanmoins, un accroissement graduel de l’intumescence. Les ganglions lymphatiques, dont l’inflammation et la tuméfaction n’avaient été, jusqu'ici, que passagères, intermittentes, gardent maintenant un certain volume et forment des bubons indolents quelquefois énormes. Partout où le tissu cellulaire est condensé, comme aux plis des jointures, l’hypertrophie est modérée et contraste avec celle des parties voisines; de là des plis profonds. La peau est encore lisse, luisante; on voit les vaisseaux qui rampent au-dessous d’elles et lui donnent une teinte rembrunie... Mais, pour peu que la maladie soit ancienne, il se fait de véritables exsudations; la peau devient rude, grisâtre, écailleuse comme dans l’ichthyose. Si le mal siège aux jambes, chez les personnes malpropres, marchant les jambes découvertes et les pieds nus, la poussière s’accumule sur la peau. Le suintement quelquefois abondant qui a lieu agglutine cette poussière, ce qui donne à la jambe un aspect bosselé, verruqueux ;... entre les mamelons se forment des fissures, des crevasses, qui s’ulcèrent et donnent issue à une sanie fétide. On a cru à l’existence de tubercules, tant les auteurs ont eu de la tendance à assimiler cette maladie à la lèpre grecque ; mais des lavages répétés, un grattage fait avec soin, permettent de détacher ces croûtes, et, audessous, on aperçoit le derme souvent dénudé, souvent ulcéré.

Il y a bien aussi pour cette maladie, arrivée à un état avancé, formation de tumeurs charnues, de tubercules si l’on veut, mais ils sont rares, ne s’observent qu’à la partie inférieure de la jambe, autour des malléoles. Entre ces tumeurs et les tubercules de la lèpre grecque existe une différence capitale. D’abord rien de semblable dans le développement et la marche des deux affections; nous ne trouvons dans celle qui nous occupe ni les macules insensibles, ni les lésions si généralisées, qui font de la lèpre grecque une cachexie radicale.

L’intumescence des parties peut devenir énorme, un membre peut quadrupler de volume, et la maladie arrivée à ce point peut persister longtemps et être compatible avec un état général assez bon. La marche est quelquefois pénible quand les jambes et les bourses sont prises, mais souvent nous avons vu des nègres porteurs de tumeurs éléphantiaques énormes se livrer à un travail assez fatigant ou fournir d’assez longues courses.

Les accès dont nous avons parlé deviennent plus rares , mais ils se produisent de temps en temps, quoique avec moins d’intensité. Les modifications profondes subies par le derme, les productions diverses qui le recouvrent, empêchent de voir ces manifestations du côté des lymphatiques et du tissu cellulaire ambiant.

Assez souvent se montrent des complications qui ne sont pas sans gravité. Sans parler du phlegmon qui peut se produire dès le début de la maladie, pendant une attaque ;violente et amener la mort par excès de suppuration, par gangrène, par résorption purulente ou par infection putride, nous dirons qu’à une époque avancée delà maladie les ganglions peuvent se ramollir, suppurer. La peau s’ulcère Je plus souvent en divers endroits, des abcès isolés se forment d’abord dans le

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