CONJONCTIVITE PURULENTE. — MARCHE, TERMINAISON, PRONOSTIC
six fois un chémosis phlegmoneux. Les papilles sont turgescentes, gonflées; niais il est rare d’observer les véritables granulations telles qu’elles seront décrites à l’article Ophthalmie militaire La cornée n’est jamais atteinte dès le principe ; vers le huitième ou le dixième jour, elle commence à être envahie . elle se tiouble à sa circonférence, s’infiltre de matière purulente, s ulcéré et se ramollit et, dans les cas graves, finit par se rompre et donner passage aux humeurs de l’œil, à l’iris et même au cristallin. Les liquides sécrétés sont toujours en grande abondance; d’abord c’est du mucus mêlé de larmes; plus tard, le liquide est mucoso-purulent; enfin, il devient épais, jaunâtre et verdâtre, et s’écoule par flots lorsqu’on sépare les voiles palpébraux.
La forme diphthéritique, sur laquelle a plus particulièrement insisté Chassai gnac (I ), n’est pas acceptée par la majorité des auteurs : c’est la forme précédente; seulement, en même temps que se produit la sécrétion muco-purulente, il se dépose, sur la conjonctive, une espèce de fausse membrane plus ou moins consistante, qui, d’après Rieux (2), Coflin et Grubv, aurait les caractères de la fausse membrane diphthéritique, et qui, d’après Mackenzie, pourrait bien n’être autre chose que l’épithélium et le muco-pus durcis et transformés par l’action de la douche tl’eau froide. Pour ce qui est de la forme diphthéritique, telle que l’entendent les auteurs allemands, c’est-'a-dire l’infiltration fibrineuse de la conjonctive avec l’oblitération partielle des vaisseaux et la sécheresse de sa surface, elle est excessivement rare (3).
§ IV. — Marche, terminaison, pronostic.
La marche est toujours rapide : elle peut arriver à son summum d’intensité au bout de trois ou quatre jours, suivant les épidémies : traitée convenablement, elle guérit vite sans laisser de traces ; dans le cas contraire, il se produit des altérations de la cornée toujours redoutables : ce sont des opacités sans perte de substance ou des ulcères et des perforations avec destruction de l’œil consécutivement. Les opacités par infiltration ne sont pas toujours irrémédiables; Lawrence (ù), Billard (5), Hays (6), Bouchut (7), ont signalé des faits où la perle de la vue, après quelques mois et même un an, a fini par disparaître par résorption de la matière épanchée. Toutefois, il ne faudrait pas trop compter sur ces heureux résultats; il est plus prudent d’avoir présentes à l’esprit ces paroles de Mackenzie : « Toutes les fois que la per- » sonne qui m’apporte un enfant me dit que la maladie a marché pendant deux » ou trois semaines et plus, sans qu’on ait rien fait, je n’ouvre jamais les pau- » pières de l’enfant sans le triste pressentiment que la cornée est perdue, et i[ » n’arrive que trop souvent que je trouve l’une ou les deux cornées absentes et » l’iris et les humeurs de l’œil faisant saillie en avant. Nous avons alors un triste
(1) Chassaignac, Ann. d’ocul., t. XVIII, 1847.
(2) Rieux, De l'efficacité des douches oculaires dans le traitement des altérations dn ln
cornée ( Union médicale , n«* 137, 138, 139, 140. Paris, 1847). — Du traitement des nhleo masics de l’œil par lu douche oculaire, lu au Congrès de Lyon 1864. ‘ "
(3) Wecker, loc. cil., t. I, p. 60.
(4) Lawrence, Édition américaine, p. 254.
(5) Billard, Traduction française de la lrc édition de Lawrence, p. 170.
(6) Hays, Edition américaine de Lawrence, p. 254.
(7) Bouchut, Traité pratique des maladies des nouveau-nés, 1862, p. 815.
Yalleix, 5e édit. v na
MALADIES DES YEUX
» devoir à remplir : celui de déclarer que la vue est perdue sans retour. » En supposant même que la vision ne soit pas complètement abolie, elle peut être singulièrement troublée par suite d’opacités siégeant sur la cornée, en face de l’ouverture pupillaire, d’où certaines variétés de strabisme, de cataractes centrales et capsulo-lenticulaires, et ces oscillations du globe dont les auteurs rapportent des exemples (1) . Toutes ces considérations indiquent l’importance d’un traitement prompt et énergique.
§ V. — Traitement.
Le diagnostic une fois bien établi, et il n’offre aucune difficulté après la constatation des lésions locales faite avec précaution en débarrassant le globe des liquides mucoso-purulcnts qui le cachent à la vue, on procède au traitement général qui est exceptionnellement indiqué : quelques doses de calomel, de 5 à 10 centigrammes, pourront être administrées au début; on retirera quelquefois un avantage marqué de l’application d’une sangsue à la région temporale ou au petit angle de l'œil; mais il faudra toujours se garder d’imiter la conduite de Saunders, qui tirait du sang jusqu’à la pâleur de l’enfant Les topiques émollients sont contreindiqués d’une manière générale : ils augmentent la tuméfaction et la laxité des tissus. Les astringents et les caustiques ont, au contraire, une grande puissance résolutive, quand ils sont méthodiquement employés.
Douches oculaires. — Chassaignac est un des praticiens qui ont le plus insisté
7ig. SG. — Petit appareil à douches oculajres de Follin. Composé d’un récipient A, d’étain, placé dans une cuvette et dans lequel on fait le vide et jet continu à l’aide de la boule de caoutchouc B ou avec une petite pompe à ressort I et H. On adapte à celte petite pompo nouvello une canule en arrosoir D pour los yeux. E, G, F, pièoes de l’appareil démonté.
(1) Bouchut, Traité pratique des maladies des nouveau-nés, 1 862, p. 817.
CONJONCTIVITE PURULENTE. — TRAITEMENT.
sur l’utilité (les douches oculaires dans le double but de modérer l'inflammation et de nettoyer les yeux. Ces douches se pratiquent avec de l’eau à la température ordinaire ou modérément tiède. L’appareil de Follin est commode pour l’application des douches (lig. 8fi, p. 770).
Topiques astringents et caustiques. — Avant de procéder a leur application, il est de toute nécessité de bien nettoyer les yeux par des irrigations d’eau froide, à l aide d’une petite seringue ou de l’irrigateur de Follin; pendant cette opération assez délicate, il faut avoir soin de ne pas lancer le jet du liquide contre la surface
de la cornée malade ; il sera plus convenable et plus prudent de le diriger vers le pli
oculo-palpébral.
La solution de sublimé, 5 centigrammes pour 200 grammes d’eau, et chlorhydrate d’ammoniaque, 30 centigrammes appliquée à l’aide d’une éponge line; les collyres légèrement astringents avec :
Acétate de plomb 20 cenligr. | Eau. 100 grain.
Alun 50 centigr. | Eau 100 gram.
Sulfale de zinc 5 à 10 centigr. | Eau 100 gram.
instillés entre les paupières, sufliront dans les cas légers et à la période de résolution des ophthalmies graves.
Cautérisations au nitrate d’argent. — Nulle part elles n’ont plus d’cflicacilé que dans l'affection qui nous occupe; on les pratiquera avec une solution de nitrate plus ou moins concentrée : 5 ou 10 centigrammes pour 10 grammes d'eau distillée. On en fait l'application à l’aide d’un petit pinceau sur la face interne des paupières seulement, et l’on a soin de neutraliser avec l’eau salée.
La solution pourra être plus concentrée. Kennedy et Iretand (1) élèvent la dose de nitrate jusqu’à 8 grains pour 30 grammes d’eau. Si l’on croyait avoir besoin de recourir à une modification aussi énergique, mieux vaudrait appliquer directement sur la muqueuse le crayon de nitrate d’argent pur, ou le nitrate d’argent mitigé d’après la formule de Desmarres :
Nitrate d’argent fondu 1 partie. | Nitrate de potasse 2 parties.
Dans tous les cas, les attouchements seront légers, et la cornée toujours ménagée avec soin; on ne renouvellera la cautérisation qu’une ou deux fois par jour, lorsque la petite eschare superficielle sera tombée. Ces cautérisations, jointes aux scarifications de la conjonctive, pourront triompher des ophthalmies les plus graves.
Quand la résolution se fait attendre et que la cornée est menacée, il sera bon d’user d'un collyre fortement laudanisé, 2 grains de laudanum pour 10 grammes d’eau, et d’enduire les paupières et le rebord de l’orbite avec une pommade mercurielle belladonée, ou de laisser tomber dans l’œil une ou deux gouttes d’une solution de 1 ou 2 centigrammes de sulfate d’atropine pour 30 grammes d’eau.
Le régime de l’enfant n’offre pas d’indication particulière; on lui donnera sa nourriture habituelle, mais il sera nécessaire de le séquestrer, tant dans l’intérêt de sa guérison que dans celui des enfants placés à côté de lui.
(1) Communication à la Société médicale de Dublin,
MALADIES DES YEUX
ARTICLE V
CONJONCTIVITE RLENNORRHAGIQUE.
§ I. — Définition, historique, fréquence.
Si l’on fait abstraction de quelques formes légères se développant dans le cours d’une uréthrite, la conjonctivite blennorrhagique doit être définie, une inflammation suraiguë, purulente, h marché très-rapide et résultant de la contamination de l’œil par le virus blennorrhagique.
Historique. — Sans chercher à résoudre, la question de savoir si l’honneur de la découverte de celte affection revient à Antoine Musa Brassavolc ou bien à Astruc, nous indiquerons comme utiles h consulter les travaux plus récents de Eissen (1), Eréd. Hairion (2), Ricord (3), Decondé (/i), Gouzéc (5), ainsi que les traités spéciaux d’ophthalmologie et de syphilographie.
Fréquence. — Cette maladie malheureusement n’est pas rare; cependant elle n’csl nullement en rapport avec le nombre des blennorrhagies qui frappent la population adulte des deux sexes. On a voulu conclure de celte anomalie qu’il n’y avait pas de relation de cause à effet entre l’uréthrite et l’ophthalmie ; mais, suivant la remarque judicieuse de Mackenzie, si l’on songe h l’instinct qui nous fait fermer l’œil à l’approche du doigt et ne nous permet guère de toucher la conjonctive qu’après avoir abaissé la paupière inférieure de l’autre main, on comprendra assez bien la rareté relative de cette espèce de contamination. D’un autre côté, il faut tenir compte des idiosyncrasies individuelles et de l’expérimentation de quelques médecins, par laquelle il est établi que le pus desséché ou mêlé dans la proportion d’un centième à un liquide indifférent perd ses propriétés contagieuses.
§ II. — Causes.
Cette affection ne respecte aucun âge : nous avons vu que les enfants nouveaunés, dans beaucoup de cas, étaient infectés au passage par le pus blcnnorrhéiquc «pii s’écoule des organes génitaux de la mère, et que c’était ainsi qu’ils contractaient l’ophthalmie que nous avons décrite et qui a beaucoup d’analogie avec celle qui nous occupe en ce moment ; mais c’est à l’àge moyen de la vie qu’on l’observe le plus fréquemment, et cela se comprend. L’homme y est infiniment plus prédisposé que la femme, de l’avis de la majorité des praticiens. Celle-ci, d’après Swediaur (6), en serait complètement exempte, ce qui est contradictoire avec les faits; toutefois, il est infiniment plus rare de la rencontrer à l’hôpital du Midi qu’à
(1) Eissen, De l’ophthalmie blennorrhagique ( Archives gèn. de méd ., 1829, lre série, t. XXI, p. 125).
(2) Hairion, Mémoire sur l’ophthalmie gonorrhoïque ( Annales d' oculistique , 1846, t, XV,
XVI; 1847, t. XVIII). .
(3) Ricord, Ophthalmie blennorrhagique (Arcli. d'ophthalmologic, Paris, 1 853, t l, p. 72).
(4) Decondé, Traitement de l’ophthalmie b/ennor. xAnn. d'oculistique , 1854, t. XXXII).
(5) Gouzée (d’Anvers), Mémoire sur le traitement de T ophthalmie gonorrhèiquc (Journal des connaissances médico-chirurgicales , novembre 1840, p. 191). — Du degré d'utilité des évacuations sanguines dans le traitement de l’ophthalmie gonorrhéique (Ann. d oculistique , Bruxelles, 1853, t. XXX, p. 207).
Nota. — il a été déjà question de la conjonctivite blennorrhagique (tome IV, p. 760) comme complication de la blennorrhagie; mais il importe d’en reprendre ici l’histoire, afin de placer la conjonctivite blennorrhagique à côté des autres variétés d’ophthalmies purulentes et d en mieux faire ressortir les affinités et les différences.
(6) Swediaur, Traité des maladies syphilitiques , t. I, p. 191.
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE. — CAUSES.
l’hôpital cle Lourcine... C’est une des ophthalmies qui se localisent le plus; si, selon Vetch (1), dans l’ophthalmie militaire, il n’arrive pas une fois sur mille qu’un seul œil soit atteint, dans la conjonctivite blennorrhagique, c’est le contraire qui a lieu; cela ne veut pas dire que les deux yeux ne puissent être pris à la lois ou successivement, cela veut dire seulement que la localisation à un seul œil est plus fréquente dans cette variété d’ophthalmie purulente que dans toute autre. Ce fait a une signification étiologique assez grande et prouve que la cause de l’ophthalmie agii toujours par contagion directe et jamais par contagion médiate et atmosphérique.
La contagion ne saurait être niée par personne. L’observation clinique ne laisse aucun doute à cet égard. Tantôt ce sont les doigts imprégnés de matière gonorrhéique qui sont les moyens de transport ; tantôt ce sont les linges, les eaux de toilette. Cullerier a vu un malade s’inoculer au moyen d’un œil artificiel qu’il avait laissé séjourner dans un verre dont il s’était servi pour laver sa verge (2). Le plus souvent, c’est le malade atteint de blennorrhagie qui s’inocule lui-même, d’autres fois, ce sont des personnes étrangères en rapport accidentel ou journalier avec lui. Wardrop, Delpech, Bacot, Allan, Scherrer, Carron du Villards, Lawrence, Mackenzie, etc., ont rapporté des faits de ce genre. Lorsqu’un œil est seul primitivement atteint, et c’est le droit habituellement, la contamination de l’autre a encore lieu directement par le virus que lui fournit son congénère. Cela est tellement vrai, qu’il suffit, pour empêcher la propagation de l’affection, d’opérer l’occlusion de l’œil sain avec du sparadrap ou du collodion (3).
On a expliqué le peu de fréquence de la conjonctivite blennorrhagique chez les femmes par ce fait que leurs vêtements, et peut-être aussi la pudeur inhérente à leur sexe, les empêchent de porter aussi souvent que les hommes leurs mains aux organes génitaux... Rien donc de mieux prouvé cliniquement que la contagion directe: elle est encore prouvée expérimentalement par la pratique des médecins belges et allemands qui ont tenté la guérison du pannus au moyen d’une ophthalmie aiguë produite par l’inoculation du virus blennorrhagique (tj). Cependant il ne faudrait pas croire que toutes les inoculations réussissent : le simple suintement muqueux, désigné sous le nom de goutte militaire, n’a plus le caractère virulent, d’après l’observation de Ricord. Lorsque le pus gonorrhéique est mêlé à un centième d’un liquide indifférent, l’eau par exemple, il n’est plus inoculable, comme le prouvent les expériences de Periniger et de Jæger; d’où il' faut conclure que la prétendue infection miasmatique est presque impossible, car il n’est guère probable que le pus puisse jamais être en assez grande quantité dans l’air pour dépasser la proportion que nous venons d’indiquer. Decoiulé (5), il est vrai, a cité un exemple qu’il croit probant d’infection miasmatique ; mais il observait en Belgique où l’ophthalmie militaire est endémique, et, selon la remarque de Hairion (6),
(1) Vetch, Practical Treatise on the Diseascs of the Eyc, p. 195.
(2) Cullerier, Leçons cliniques sur les affections blennorrhagiques. 18G1, p. 164.
(3) Warlomont, De l occlusion palpébrale, dans le but de préserver l'oeil resté sain au début de l’ophthalmie gonorrhéique [Ann. d’ocul., 1854, t. XXXII, p. 127).
(4) W arlomont, Du pannus et de son traitement , avec trente observations de la cure radi-
cale de cette affection par l inoculation blennorrhagique [Ann. cl' oculistique 1854, t. XXXII, p. 53, 101 et 149). v * ’ ’ ’
(5) Decondé, Traité de Tophthalmie, p. 24G.
(6) Hairion, Ann. (T oculistique. Bruxelles, 184G, t. XVI, p. 247.
MALADIES DES YEUX
rien ne prouve que le premier malade fût réellement atteint de conjonctivite blennorrhagique. Ricord (1) n’admet pas ce mode de propagation, car si elle était possible, il n’y aurait pas. un malade des hôpitaux qui dût y échapper.
Que devons-nous penser de la propagation par métastase et sympathie? Ces deux expressions ont été créées pour expliquer certains faits où la contagion directe paraissait impossible et où, en même temps que se développait la conjonctivite, on voyait disparaître l’écoulement uréthral. Nous sommes complètement de l'avis de Cimier (2) , et nous pensons que la révulsion opérée par la pldogose oculaire sur l’uréthrite explique suffisamment la cessation de l’écoulement au début, et sa réapparition à la fin de l’ophthalmie, sans avoir recours à la supposition du transport du pus par les vaisseaux lymphatiques: ce qui n’est pas du tout prouvé.
L’explication de llollet (3) paraît plus séduisante et tendrait à faire admettre la sympathie : l’inflammation oculaire s’établirait, selon lui, par le mécanisme qui donne lieu à un accès de fièvre intermittente, après l’introduction d’une soude dans le canal de l’urèthre. Dans ce cas, ce n’est pas une conjonctivite purulente qui s’établit, mais plutôt une iritis. Mackenzie ( h ) , qui décrit dans des chapitres à part l’ophthalmie gonorrhéique par métastase et l’ophlhalmie gonorrhéique sans inoculation ni métastase, fait observer que les auteurs ont décrit plusieurs maladies différentes accompagnant la gonorrhée ou alternant avec elle, et qu’il est permis de supposer qu’il y a eu simple coïncidence. Sichel (ô) admet la même coïncidence et il explique la gravité insolite de la conjonctivite catarrhale qui frappe un individu atteint d’uréthrite, par une disposition particulière de l’individu propre h favoriser la purulence.
En résumé, la conjonctivite purulente blennorrhagique a toujours lieu par inoculation; nous en exceptons l’iritis blennorrhagique si bien décrite par Rollet, Ricord et Zambaco, sur laquelle nous aurons occasion de revenir.
§ III. — Symptômes.
1° Objectifs. — Les premiers symptômes de la conjonctivite blennorrhagique apparaissent habituellement dans le cours des deux premiers septénaires de la maladie. Ils débutent par un seul œil et revêtent tout d’abord les caractères de l’ophthalmie catarrhale: sensation de gravier sous les paupières, rougeur de la conjonctive palpébrale,- écoulement muqueux, accolement des cils, pas ou peu de photophobie, pas de réaction générale. Cette période peut durer deux ou trois jours; quelquefois elle manque complètement, alors se manifestent d emblée les symptômes de l’inflammation la plus vive.
Le gonflement des paupières est énorme; la conjonctive, turgescente et d un rouge écarlate, ne peut plus être maintenue en place: elle est expulsée entre les bords palpébraux renversés en dehors, et se montre sous la forme d un bourrelet
(1) Pli. Ricord, Quelques considérations pratiques sur l’ophthalmie blennorrhagique et sur son traitement {Bulletin de thérapeutique, 1841, t. XXI, p. 347).
(2) Fl. Cunier, Recherches statistiques sur tes maladies oculaires que l'on observe le plus communément dans la province de Brabant [Ann. d' oculistique , Bruxelles, 1846, 3e série, t. IV ou tome XVI, p. 154).
(3) Rollet, Nouvelles recherches sur le rhumatisme blennorrhagique. Lyon, 18oo.
(4) Mackenzie, loc. cit., t. I, p. 777 .
(5) .1. Sichel, Traité d’ophthatmie , p. 246.
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE, — DIAGNOSTIC, PRONOSTIC. 775
épais, couvert de villosités hypertrophiées et de granulations volumineuses qui saignent au moindre contact. La cornée est enchâssée dans un chémosis le plus souvent inflammatoire. La paupière supérieure tombe sur l’inférieure au point de la rouvrir quelquefois complètement, tant son volume s’est accru par la turgescence de la conjonctive, et par l’infiltration œdémateuse du tissu cellulaire souscutané.
Le liquide qui s’échappe du sac palpébral d’une manière continue et par flots jaillissants quand on soulève les paupières, est épais, jaune ou d’un jaune verdâtre, quelquefois sanieux et mélangé de stries sanguinolentes. La peau des joues et du nez sur laquelle s’écoule le pus, est rouge et excoriée. La cornée ne tarde pas à être envahie; elle devient d’un gris blanchâtre, se désorganise, se ramollit, et s’ulcère d’abord à sa circonférence. L’irritation des membranes internes amène une hypersécrétion intra-oculaire ; le globe de l’œil est tendu ; la pression intérieure agit sur la cornée ramollie, la pousse en avant sous la forme d’un cône, dont la base repose sur des tissus en suppuration. En quelques heures l’œil est susceptible d’éclater et de se perdre.
JD’autres fois les symptômes anatomiques sont différons, et la maladie n’en est que plus grave, car elle revêt alors les caractères de l'ophthalmic diphthéritique (1). Les paupières sont également très-gonflées, mais elles sont roides; la conjonctive est pâle, la sécrétion est séreuse, grisâtre, mêlée de lambeaux fibrineux.
2° Symptômes physiologiques. — Les douleurs sont intenses; non-seulement il y a de la photophobie, mais le malade ressent encore dans le globe de l’œil une douleur contusive, comme de distension; elle est cuisante sur les conjonctives. Ces douleurs irradient à la tempe, au front, à l’occiput: il y a de la céphalalgie, quelquefois du délire, toujours de l’agitation et de l’insomnie. Il n’est pas rare d’observer des vomissements sympathiques. Le pouls est dur et fréquent, la chaleur de la peau augmentée. Cet appareil fébrile est surtout accusé quand les deux yeux sont pris à la fois.
§ IV. — Marche, durée, terminaison.
L’affection reste rarement à la période catarrhale, à moins que sa marche ne soit entravée par un traitement approprié , ce qui est rare, parce que le malade ne demande conseil que trop tard, lorsque déjà la conjonctive est en suppuration et que le globe de l’œil est envahi. Alors se manifestent successivement toutes les conséquences des ophthalmies les plus graves : opacité et ulcération de la cornée, prolapsus de l’iris, staphylomes partiels ou généraux, leucoma, cataractes, engorgements chroniques de la choroïde, etc. De ces accidents secondaires, quelques-uns peuvent disparaître spontanément, tels que les opacités superficielles de la cornée; la plupart restent des infirmités indestructibles.
§ V. — Diagnostic, pronostic.
Diagnostic. — Les renseignements fournis par le malade, son âge, sa position en dehors d un foyer d ophthalmie purulente épidémique ou endémique ( ophthal mie militaire), la nature purulente de l’écoulement, sont plus que suffisants pour
(1) Wecker, toc. cil., t. I, p. 69.
MALADIES DES YEUX
caractériser l'affection. On ne la confondra pas avec l’iritis blennorrhagique dans laquelle la conjonctive est très- peu altérée, tandis que l’injection péricornéalc , le changement de coloration de l’iris, et les anomalies de l’ouverture pupillaire sont plus ou moins manifestes. Y a-t-il lieu, comme le veutHairion (I) , de distinguer deux variétés de conjonctivite blennorrhéique , l’une contagieuse, ayant pour caractère une période d’incubation , la présence d’un petit bubon situé au devant de l’oreille du côté malade, et des symptômes locaux et généraux très-accusés, tandis que l’autre variété non contagieuse n’aurait ni bubon préauriculaire, ni période d’incubation, ni des symptômes locaux aussi graves? Il nous semble que le médecin belge a été conduit à établir ces différences plutôt par des vues théoriques que par une observation bien faite. Le bubon préauriculaire, qui a une si grande valeur pour Hairion, a été observé par Cunier (2) dans des affections très-différentes de l’œil et des paupières. L’ophthalmie militaire et l’ophthalmie diphthéritique ont les plus grands rapports avec la conjonctivite blennorrhagique, de même que les formes graves de la conjonctivite catarrhale. Les tableaux suivants en signaleront les différences les plus essentielles :
1° Diagnostic différentiel de la conjonctivite blennorrhagique et de la conjonctivite catarrhale.
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE.
Causes spécifiques : un seul œil généralement atteint ; marche rapide ; sécrétion purulente ; chémosis inflammatoire ; complication habituelle du côté de la cornée et des membranes profondes. Inoculable.
CONJONCTIVITE CATARRHALE.
Causes banales : les deux yeux sont atteints simultanément ou successivement ; marche progressive ; injection moins considérable ; sécrétions muqueuses ou puro- muqueuses ; chémosis séreux; complications rares. Contagion problématique.
2° Diagnostic différentiel de la conjonctivite blennorrhagique et de l’ophthalmie militaire (3).
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE.
La conjonctive scléroticale est affectée dès le début : chémosis considérable et persistant; gonflement œdémateux et proportionnel à l’inflammation; généralement il n’y a qu'un seul œil malade ; peu de granulations et disparaissant avec la maladie. Sporadique.
OPHTHALMIE militaire (égyptienne).
Les paupières sont les premières malades 1 chémosis moins rapide ; gonflement des paupières énorme et persistant aux périodes subaiguës ; les deux yeux sont atteints à la fois ; granulations avant, pendant et après la période inflammatoire. Épidémique et endémique.
3° Diagnostic différentiel de la conjonctivite blennorrhagique et de l'ophthalmie diphthéritique.
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE.
Coïncide avec l’uréthrite ; gonflement œdémateux des paupières; conjonctive rouge et œdémateuse; écoulement purulent.
OPHTHALMIE DIPHTHÉRITIQUE.
Se complique de diphthérie généralisée ; roideur et induration des paupières ; conjonctive blanche et sèche; écoulement séro-sanguin a\Tec fausses membranes.
(1) Hairion, Mémoire sur l’ophthalmie gonorrhoique [Annales d’oculistique, 1S4G, t. Xï, p. 156, t. XVI, et 1847, t. XVIII, p. 205).
(2) Cunier, Annales d’oculistique. Bruxelles, t. XVI, p. 217. .
(3) Wharton-Jones, Traité pratique des maladies des yeux, traduction et notes par l oue
Paris, 18G2, p. 172.
CONJONCTIVITE RLENNORRHAGIQUE.
TRAITEMENT
Pronostic. — Toujours très-grave; le plus immédiatement sérieux de toutes les ophthalmies purulentes, la diplithéritique exceptée. Pour légitimer cette proposition, nous n’avons besoin que de citer la statistique de Lawrence (1) rapportée par .Mackenzie. Sur 16 cas, 9 ne portaient que sur un seul œil, et 5 sur les deux; dans 6 des premiers, la vision a été complètement perdue du côté affecté, et 3 ont conservé une vue parfaite, bien que l’un eût déjà une synéchie antérieure , et l’autre un lcucome. Des cinq qui avaient les deux yeux malades, quatre perdirent chacun un œil; le cinquième les perdit tous les deux. L’état constitutionnel du malade, de mauvaises conditions hygiéniques, l’abus des spiritueux, sont autant de circonstances qui aggravent le pronostic, en dehors de la nature plus ou moins virulente de l’uréthrite.
§ VI. — Traitement.
Aujourd’hui, le traitement de la conjonctive blennorrhagique consiste dans l’emploi presque exclusif des antiphlogistiques, des dérivatifs intestinaux, et pardessus tout des cautérisations énergiques avec le crayon ou une solution très-concentrée de nitrate d’argent. Lorsque la réaction est vive on peut au début pratiquer une saignée du bras ou appliquer sur les tempes quinze ou vingt sangsues, il est en même temps indiqué de faire des scarifications sur la conjonctive palpébrale et le chémosis, en même temps il faudra avoir soin de. nettoyer les yeux avec des douches d’eau froide, une solution de 5 centigrammes de bicblorure. pour 200 grammes, ou d’autres liquides faiblement astringents ; on empêche l’agglutination des paupières au moyen de la glycérine pure, de l’huile d’olive, ou d’une pommade légère au précipité rouge :
")f Précipité rouge 20 cenligr. | Axonge 100 gram.
Pour préserver l’autre œil, on réunit les deux paupières l’une à l’autre au moyen du sparadrap gommé ou du collodion, d’après la méthode de Warlomonl. On devra employer de très-bonne heure les purgatifs et les éméto-calhartiques; le calomel à dose fractionnée : 20 centigrammes en dix paquets à prendre un paquet toutes les heures. On fera en même temps des onctions sur la région orbitaire avec l’onguent napolitain belladoné; on instillera entre les paupières un collyre laudanisé et belladoné pour calmer les douleurs et déterminer la dilatation de l’iris :
Laudanum de Sydenham. 4 gram.
Sulfate d’atropine 1 centigr.
Eau distillée
Mais il faut bien se rappeler que tous ces moyens ne sont qu’adjuvants et qu’il faut avoir recours à la cautérisation avec le nitrate d’argent. La plupart des praticiens, Ricord, Mackenzie, Deval, Desmarres, cautérisent dès le début de la maladie. "Wecker (2) trouve qu’il y a des inconvénients à se trop hâter, il attend le boursouflement de la conjonctive et la vascularisation de la muqueuse, dans la crainte d avoir affaire aune ophthalmie diplithéritique; pendant ce temps, il fait
(1) Lawrence, Treatise on the veneroal Diseases of the Eve. 1830, p. 25.
(2) Wecker, toc. cit., p. 09.
MA MIMES DES VEUX
placer vingt-quatre à trente-six sangsues à l’angle interne de l’œil ou à la tempe, recouvre l’œil de compresses glacées, donne toutes les heures ou toutes les deux heures 5 a 10 centigrammes de calomel, et l'ait faire des frictions avec l’onguent napolitain sur plusieurs parties du corps, jusqu’à ce qu’il apparaisse quelques traces de salivation. Cette méthode peut être avantageuse exceptionnellement, et nous pensons pour notre part qu’il vaut mieux cautériser immédiatement, et pour cela laire, on portera directement le crayon de nitrate d’argent sur la conjonctive, puis on aura soin de neutraliser avec de l’eau salée l’excédant du caustique qui pourrait atteindre la cornée. Si le boursouflement de la conjonctive s’oppose à cette eau lé tisalion, on injectera entre les paupières une solution forte de nitrate d’argent :
C à 8 grammes pour 30 grammes d’eau distillée.
Puis on neutralisera.
Ces cautérisations devront toujours être appliquées avec un certain ménagement dans la crainte de voir se former sur la conjonctive des cicatrices étendues. Une cautérisation bien faite tous les jours pour les cas graves, et tous les deux jours pour les cas légers, sera suffisante. La première eschare devra toujours être tombée avant qu’une deuxième cautérisation soit tentée; dans 1 intervalle, il sera permis d’essayer les injections avec le perchlorure de fer :
r^f Perchlorure de fer 2 gram. | Eau distillée 100 gram. (1).
Anciennement les médecins, imbus de leurs idées théoriques sur les métastases et les sympathies, Scarpa, üemours, A. Coopcr, essayaient d’irriter le canal de l’urèthre par une sonde à demeure ou par l’inoculation du liquide blennorrhagique. Cette pratique a été complètement abandonnée.
Dupuytrcn avait recours à un autre traitement (2). Les paupières étant ouvertes, il insufflait, à l’aide d’un tuyau de plume, ou d’un tube de verre, une forte pincée de calomel sur toute la conjonctive; il répétait cette insufflation deux ou trois fois par jour; le soir il instillait quelques gouttes de laudanum de Sydenham. En même temps, il employait les émissions sanguines et les révulsifs.
L. J. Sanson (3), après avoir lavé la conjonctive à grande eau, excisait toute la conjonctive boursouflée, puis cautérisait toute la surface saignante avec le crayon de nitrate.
Ricord cautérise dès le début, pratique les émissions sanguines coup sur coup, frictionne les paupières avec l’extrait de belladone pur ou associé à l’onguent napolitain, fait des injections narcotiques entre les paupières, ordonne les purgatifs énergiques.
De toutes les méthodes, celle de Dupuytrcn est insuffisante; celle de Sansom est brutale et dangereuse à cause des cicatrices et des adhérences consécutives ; Ricord abuse peut-être des saignées coup sur coup.
En résumé : émissions sanguines au début, révulsifs intestinaux, onctions au-
(1) Émile Martin, Traité médical pratique des maladies des yeux, 1803, p. 170.
(2) Üupuytren, Leçons orales de clinique chirurgicale, t. III, p. 569.
(3) L. J. Sanson, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques en 15 volumes, t. MJ, p. 203.