INTOXICATIONS PAR L’INOCULATION DE VIRUS ANIMAUX
[Bien qu’il y ait des exemples où les maladies que nous allons décrire paraissent n’avoir pas été communiquées, l’immense majorité des cas étant le résultat évident de l’inoculation, nous n’avons pas hésité à en faire abstraction et à réunir ces maladies dans un même groupe, d’après leur mode ordinaire de production.
DES INTOXICATIONS
ARTICLE PREMIER
MORVE FARCINEUSE.
Les motifs sur lesquels on s’est basé jusqu’à présent pour décrire séparément, comme deux maladies différentes, la morve et le farcin, qui proviennent évidemment d’un seul et même virus, ne nous ont pas paru assez légitimes pour continuer à agir de même. Il nous semble plus pratique, plus conforme à l’observation, d’étudier, dans un même chapitre, les accidents produits par le virus , que nous appellerons monofarcineux, ne tenant compte seulement que de la marche aiguë ou chronique de ces accidents. L’exposition que nous allons faire des symptômes justifiera pleinement, nous l’espérons, cette innovation.
1° MORVE FARCINEUSE AIGUË.
Ce n’est qu’à partir du commencement de ce siècle que cette maladie a été bien étudiée.] Suivant Ricord (1) et Beau (2), l’épidémie du xv® siècle, qui se manifesta pendant le siège de Naples, serait un mélange des anciens maux vénériens avec la morve des chevaux; mais c’est à AValdniger qu’on rapporte la première observation de la transmission de la morve du cheval à l’homme (1810). En 1812, Louis (3) publia un fait qui prouva l’exactitude de cette assertion ; depuis lors, jusqu’en 1833, on rapporta un certain nombre d’observations, tant en Allemagne qu’en Italie et en Angleterre, qui ne laissent aucun doute à cet égard. En 1833 fut publié le mémoire du docteur Elliotson (A), qui fit connaître quatre nouveaux cas de morve aiguë; puis parurent d’autres observations, et enfin, en 1837, Rayer (5) traça une description détaillée de cette affection. Depuis lui, il ne s’est pas passé d’année où des faits semblables ne se soient présentés dans les hôpitaux. Nous avons vu paraître, sur ce sujet, un bon nombre de travaux, parmi lesquels nous citerons ceux de Vigla (6), Monneret, Landouzy et plusieurs autres que nous mentionnerons dans le cours de cet article.
La forme aiguë de la morve farcineuse est celle qui se présente, chez 1 homme, le plus souvent à l’observation et dont les symptômes sont le plus violents.
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
On donne le nom de morve aiguë à une affection fébrile, virulente, ne se déclarant jamais spontanément chez l’homme, mais se transmettant du cheval a 1 homme, et de celui-ci à son semblable par inoculation, et, suivant quelques auteurs, par infection. Un fait cité par Teissier (de Lyon), et que nous mentionnerons plus loin, semblerait prouver qu’elle peut se développer spontanément chez 1 homme.
(t) Ricord, Lettre sur la syphilis. Paris, 1856. •
(2) Beau, Documents historiques sur l’opinion de M. Ihcord qui rattache l épidémie tu xvu siècle à la morve ( Union médicale, 15 juin 1850).
(3) Louis, Journal de méd. chir. et pharmacie.
(A)' Elliotson, On the glonders in the human subject (Med. -chir. Transact., London, 1833,
t. XVI, p. 171).
(5) Rayer, De la morve et du farcin chez l’homme. Paris, 1837,
(6) Vigla, thèse, Paris, 1839.
in-4, avec fig.
MORVE FARC1NEUSE AIGUË. — SYMPTÔMES. 925
Cette affection est caractérisée par une sécrétion particulière des narines, à laquelle on a donné le nom de jetage , et par des altérations spéciales de la peau et du tissu cellulaire.
Synonymes : farcin, jetage, glandage, noms empruntés à la pathologie des animaux.
§ II. — Causes.
Cette maladie ne peut se transmettre que par contagion. La contagion s’opère, soit par infection, soit par inoculation. L’infection a lieu presque toujours du cheval à l’homme; les palefreniers, les charretiers, ceux qui couchent dans les écuries et qui sont longtemps en contact avec les chevaux, sont le plus exposés à la contracter; mais quelquefois on l’a vue se produire chez des sujets qui étaient restés très-peu de temps auprès des chevaux malades.
On a cité quelques cas d 'infection d'homme à homme, chez des sujets qui avaient soigné des malades; celui qu’a rapporté A. Bérard (1) est le plus remarquable. Cependant l’élève qui avait contracté la morve avait pansé le malade, et avait aidé activement à l’autopsie; de sorte que, même dans ce cas, on peut se demander s’il n’y avait pas inoculation.
La contagion par inoculation est la plus fréquente ; il suffit d’une simple écorchure chez les individus qui pansent les chevaux, pour que le virus s’introduise dans l’économie. Carnevale Arella (2) a rapporté un cas de morve bien caractérisée observé chez un homme qui avait reçu au visage une grande quantité de liquide du jetage du cheval, et Mackenzie (3) en a rapporté un tout à fait semblable. On a cité des cas dans lesquels l’action de boire dans le même seau que les checaux malades a déterminé la morve; dans un cas, ce fut une morsure à la joue ; enfin, de quelques faits rapportés par Harnon (4), et dans lesquels on voit la morve se déclarer chez des carnassiers qui s’étaient nourris de chevaux malades, on a conclu que la chair du cheval morveux pourrait produire cette maladie chez l’homme.
Duclos (5) a cité un cas très-intéressant de morve aiguë chez une femme qui n’avait jamais été en contact avec les chevaux, et qui était occupée à détresser les crins que l'on lord dans les abattoirs. C’est sans doute à cette circonstance qu’est dû le développement de la maladie.
Quelquefois il est impossible de remonter à la cause occasionnelle; ainsi Teissier, de Lyon (6), a recueilli une observation de ce genre chez une femme, ouvrière en soie, et qui n’avait eu aucun contact direct on indirect avec des chevaux ou des individus atteints de maladie. Rien dans ce fait ne peut faire supposer qu’il ne s’agisse pas dans ce cas d’une morve aiguë spontanée ; le pus fut inoculé à un cheval qui succomba en dix jours.
§ III. — Symptômes.
Comme dans toutes les maladies développées par contagion, il y a dans la morve
(1) A. Bérard, Bulletin de P Académie de médecine, novembre 1841, t. Vil, p. 182.
(2) Carnevale Arella, Giornale delle scienze med. di Torino, t. XXIX.
(3) Mackenzie, London Journ. of med., septembre 1851.
(U) Harnon, Bulletin de l’Académie de médecine, juin 1839, t. III, p. 990.
(5) Duclos, Journal de médecine, juillet 1846.
(6) Teissier, Butletm de l’ Académie de médecine, 20 juillet 1852, t. XVII, p. 878.
DES INTOXICATIONS
aiguë une période d 'incubation; cette période a une durée qui n’est pas bien connue. Suivant quelques auteurs, lorsque la maladie est transmise par infection, elle peut se prolonger pendant une ou deux semaines et plus; dans les cas où elle se développe à la suite de l’inoculation, l’incubation varie de vingt-quatre ou trentesix heures à trois ou quatre jours.
Début. — Le début est différent, suivant que la maladie s’est développée par infection ou par inoculation. Dans le premier cas, il y a du malaise, un brisement des membres plus ou moins marqué, un frisson intense et prolongé, ou bien des frissons erratiques, une prostration extrême, parfois des nausées et des vomissements, de la diarrhée, une céphalalgie ordinairement violente.
Lorsque la maladie est le résultat de l' inoculation, on voit presque constamment, pendant quelques jours, survenir les symptômes locaux suivants : rougeur, tension, douleur, aspect érysipélateux du point où a été appliqué le virus et des points environnants; s’il existait une plaie, les bords en sont blafards et fongueux ; le pus est sanieux ; on trouve les signes d’une phlébite ou d’une lymphangite, avec engorgement des ganglions, avec suppuration du tissu cellullaire, etc. Quelquefois les symptômes généraux précédemment décrits se montrent presque en même temps que les symptômes locaux.
Dans un cas cité par Marchant (1), la maladie débuta comme une fièvre intermittente tierce.
Enfin, la plupart des cas de morve farcineusc chronique se terminent par une morve farcineusc aiguë, et alors celle-ci débute comme dans le cas de transmission par infection.
Symptômes de la maladie confirmée. — Les douleurs articulaires du début ne tardent pas à prendre une intensité considérable; elles ressemblent à celles du rhumatisme articulaire aigu et se font sentir principalement dans les épaules, les coudes et les genoux. La douleur occupe un nombre d’articulations trèsvariable. N’ayant quelquefois que le simple caractère d’un engourdissement, elle est très-vive et déchirante chez certains sujets; dans quelques cas seulement, la douleur s’accompagne de gonflement, de rougeur et de chaleur, comme dans le rhumatisme articulaire aigu. Plus rarement on trouve dans la continuité des membres, ou dans le tronc, des douleurs qui ressemblent à celles du rhumatisme musculaire.
Un des symptômes les plus remarquables est l’apparition de Y érysipèle de la face, ou plutôt d’une inflammation des parties molles de la face, occupant principalement le nez, les yeux et les parties voisines, et consistant dans une rougeur jaunâtre ou livide, un gonflement des tissus, et un empâtement marqué. Les paupières envahies sont gonflées, et la muqueuse palpébrale sécrète un liquide jaune, épais et âcre. Il n’est pas rare de voir cet érysipèle se propager au cuir chevelu.
Une inflammation semblable peut se montrer au niveau des articulations dans la continuité des membres, ou sur une partie du tronc; elle est le prélude de la formation d’un abcès dans le tissu cellulaire sous-cutané; les abcès de ce genre se manifestent principalement à la face, au niveau des articulations, vers le crâne, l’aisselle, etc.
(1) Marchant, Archives générales de médecine , 1839.
MURVE FARCLNEUSE AIGUE. — SYMPTÔMES.
Quelquefois ces abcès sont extrêmement nombreux, et occupent non-seulement le tissu cellulaire, mais l’épaisseur des muscles ; ils se montrent alors dans les régions du corps les plus variées, et principalement aux mollets; le pus qu ils contiennent est de mauvaise nature, séreux, fétide, contenant parfois des bourbillons gangréneux.
Des pustules de différentes formes apparaissent sur les diverses parties du corps, elles commencent par de petites taches rouges, suivies d’une papule blanchâtre, et bientôt après de la formation du pus. Ces pustules sont entourées d’une aréole rose, et parfois elles sont placées sur une tuméfaction rouge du derme, semblable à une plaque d’urticaire: les unes sont pointues, les autres aplaties; quelquefois une grosse pustule est entourée d’un nombre plus ou moins considérable d’autres petites. Le pus qu’elles contiennent est jaunâtre, et quelquefois une certaine quantité de sang qui s’y mêle donne à la pustule un aspect violacé.
Ces pustules occupent principalement la face; mais on en voit parfois un grand nombre sur le tronc et sur les membres, et la maladie pourrait alors simuler certaines varioles; quelquefois elles sont presque confluentes.
Dans certains points, ce ne sont pas de simples pustules, mais bien des phlyct'enes, des bulles d’une étendue variable, pleines d’un liquide sanguinolent et noirâtre; dans quelques cas, on a vu apparaître des espèces de tubercules rougeâtres, semblables à des nœvi, et qui se déchirent très-promptement.
Des eschares gangréneuses se montrant sur les points occupés par l’inflammation érysipélateuse, ou sur d’autres parties de la peau, ou encore sur des muqueuses, sur des surfaces dénudées par des vésicatoires, sont encore des symptômes communs de la maladie. Quelquefois la gangrène envahit une grande étendue des tissus.
Des ulcérations occupant soit la base des pustules, soit, ce qui est bien plus fréquent, les surfaces muqueuses, et principalement les fosses nasales, le voile du palais et le pharynx, ne tardent pas h s’ajouter aux symptômes locaux.
Cependant la lésion des fosses nasales peut manquer, et c’est eu l’absence de cette lésion qu’on a établi la distinction entre la morve et le farcin.
Une sensation de plénitude, quelquefois de chaleur, et d’une douleur légère, annonce le coryza spécial qui se rencontre dans cette maladie ; bientôt le sentiment d’obstruction augmente, et l’on voit s’écouler par les deux narines, quelquefois par une seule, un liquide d’abord blanchâtre et visqueux, mêlé de quelques stries de sang, puis purulent et jaunâtre: c’est ce qu’on a appelé 1 e jetage. En même temps le passage de l’air dans les fosses nasales est difficile. Parfois les ulcérations, les eschares, qui donnent lieu à ce jetage, détruisent profondément les tissus, et l’on a vu la cloison du nez complètement perforée.
Du côté de la bouche, on trouve des ulcérations, des gangrènes semblables, avec tuméfaction des tissus, et un écoulement analogue à celui des fosses nasales. Des symptômes du même genre se montrent dans le pharynx, et l’on observe la tuméfaction des ganglions sous-maxillaires. La langue, lorsque la maladie est intense, est quelquefois rétractée, dure, comme dans les fièvres graves, et présente quelques pustules; au début, au contraire, elle reste molle, et n’offre qu’un léger enduit.
L’ appétit est complètement perdu, la soif très-vive; les vomissements sont rares.
bkS INTOXICATIONS.
Le ventre , normal au début, devient, dans quelques cas, météorisé, et plus ou moins douloureux à la pression. II existe, ordinairement dans les premiers temps, de la constipation , mais vers la lin de la maladie il est ordinaire de voir survenir des selles diarrhéiques fétides, parfois involontaires.
Par suite des lésions qui occupent le pharynx et qui peuvent s’étendre à l'épi* rjlotte et au larynx , la voix est souvent altérée, éteinte ; quelquefois Y haleine est très-fétide. Il existe une toux sèche, avec expectoration muqueuse, sans caractère particulier; parfois les malades rejettent des crachats rouillés et sales. Quelquefois seulement 1 auscultation fait entendre un peu de râle sibilant ou muqueux j vers la fin de la maladie, la respiration devient accélérée et laborieuse.
Le pouls est toujours fréquent; il le devient de plus en plus à mesure que la maladie fait des progrès; sa fréquence varie de 121) à 150 pulsations, faibles et dépressibles; il devient irrégulier et intermittent aux approches de la mort.
Nous avons dit plus haut qu’un certain nombre de malades présentaient des épistaxis au début; ces hémorrhagies peuvent se reproduire plus tard, et l’on en voit d’autres se montrer du côté de l’intestin ou dans les muscles.
A mesure que la maladie marche, la prostration fait des progrès sensibles, les malades sont frappés de crainte; leur sommeil est agité, ils ont des rêvasseries, et enfin un délire continu ou alternant avec le coma.
§ IV. — Marche, durée, terminaison.
La marche de la morve farcineuse aiguë paraît, pendant trois ou quatre jours, quelquefois plus, assez lente; ce ne sont d’abord que des frissons, de la courbature et des douleurs ; mais au bout de ce temps, surviennent les symptômes d’une fièvre violente, et peu après les signes locaux caractéristiques de l’affection. On a vu là trois périodes distinctes : la première a reçu le nom de période rhumatismale , la seconde celui de période typhoïde , et la troisième pourrait être désignée par celui de période de la maladie confirmée. On a cité quelques cas dans lesquels la première période aurait duré un mois, six semaines, et plus encore; mais il est probable qu’en pareil cas la maladie avait débuté par un farcin chronique qui s’est transformé en morve aiguë.
La durée de la maladie, dans un certain nombre de cas de morve farcineuse aiguë primitive, rassemblés par les auteurs du Compendium de médecine , a été de trois jours à vingt-neuf. Tous les cas que nous connaissons ont eu une terminaison fatale, à l’exception de deux seulement. Le premier a été observé par Carnevale Arella; le second, par Mackenzie. Dans les deux cas cités par ces médecins, le mode d’infection avait été le même.
§ V. — Lésions anatomiques.
Les principales lésions, observables sur le vivant, sont les pustules, les bulles, les tubercules, les ulcérations indiquées plus haut; l’épaississement, la suppuration du derme; les abcès du tissu cellulaire et des muscles, abcès souvent nombreux, pouvant occuper presque toutes les parties du corps, et contenant ordinairement un pus de mauvaise nature ; des traces d’inflammation des articulations, la dénudation, le ramollissement, la carie des os; l’injection de la muqueuse pituitaire, son épaississement, son ramollissement, des ecchymoses dans son épaisseur ; des eschares