EMPOISONNEMENT AIGU PAR L’ALCOOL. — IVRESSE
§ I. — Symptômes.
[« Dans la première période de l’ivresse, dit Joseph Frank (1), on observe la gaieté, l’absence des soucis, la joie, le sentiment du plaisir et d un agréable vertige; des yeux brillants, une ligure resplendissante, du bavardage; la rougeur de la peau, la transpiration augmentée ; la soif avec des efforts fréquents d’uriner, accompagnés de soulagement; un pouls plein et fort. Mais bientôt le vertige augmente, il y a tintement des oreilles, une vue double, et les idées n’ont plus de liaison et se succèdent les unes aux autres dans le plus grand désordre, sans être soumises à L’empire de la volonté. Alors chacun découvre avec candeur et sincérité, et sans dissimulation, ses mœurs et son caractère, d’où l’adage : a In vino veritas. » En effet, l’homme colère s’irrite, frappe et mord; l’homme passionné soupire, embrasse; le sot se met à rire, et fatigue de ses présents ceux qui n’en veulent pas ; l’homme triste verse des larmes et parle de la religion et de la mort; d’autres ont des hallucinations, jusqu’à ce que leurs forces étant épuisées, ils commencent à balbutier; puis leur lace devient pâle, leur crachat tenace; ils ont des vomissements; l’office des sphincters est aboli, les membres tremblent, le corps vacille et la fièvre s’allume. Cette abominable scène se termine par un sommeil profond qui se prolonge souvent pendant vingt-quatre heures et au delà, quelquefois par des convulsions, l’apoplexie ou la mort. »
Il convient de distinguer dans cet état divers degrés, car l’ivresse n’est pas toujours portée à ce point extrême où surviennent l’abrutissement et la mort. On est convenu d’en distinguer trois formes, qui sont fondées sur un fait d’observation très-réel ; il y a trois effets successifs dans l’influence alcoolique : surexcitation, perturbation, destruction des fonctions cérébrales.
§ II. — Marche, diagnostic.
Ivresse légère. — Cette forme correspond à la période d’excitation : ordinairement douce et légère, elle exalte et embrouille seulement les idées; elle ne s’accompagne que d’une simple titubation, de l’éclat des yeux, etc.
Ivresse forte. — Celle-ci est souvent furieuse ; les individus n’ont pas conscience de leurs actes et se livrent à des violences ou à des crimes dont ils ne conservent pas le souvenir. Mais, d’un autre côté, elle peut être seulement lourde et accompagnée d’une profonde hébétude, avec perte complète de la voix, prostration des forces. Dans ces cas, les dangers ne sont pas pour les autres, ils sont pour les malades eux-mêmes, qui sont devenus inhabiles à se protéger et à se défendre. C’est dans cet état que les ivrognes tombent et se font de profondes blessures, se laissent écraser par une voiture ou brûler sans y prendre garde; dans cet état ils supportent les opérations chirurgicales sans douleur; enfin, ils se mutilent eux-mêmes, soit dans des tentatives de suicide, soit partout autre acte, comme cet homme qui, dans chacun de ses accès d’ivresse, essayait de s’arracher le scrotum. Dans cet
(1) J . Frank, Praxeos medicœ universœ prœcepta. Lipsiæ 1818, pars II, vol. I, seclio I, chap. xxiv, p. (373, et traduction de Y Encyclopédie des sciences medicales , Paris, 1838, t. 111 .
Vallux, 5e édit.
DLS INTOXICATIONS.
état d’abrutissement, des hommes peuvent encore se battre et se faire mutuellement de ces hideuses et sauvages mutilations, par des morsures, comme l’arrachement du nez, etc.
V ivresse grave est celle qui produit une apoplexie comateuse d’où rien ne peut retirer les malades. Ils sont froids, insensibles ; le pouls est misérable, l’œil vitreux et atone ; la respiration stertoreuse. N’était l’odeur alcoolique, il serait souvent impossible de distinguer l’ivresse d’une hémorrhagie cérébrale abondante ou d’une asphyxie.
Ainsi les centres nerveux ont passé par trois phases distinctes; aussi on conçoit que les fonctions étudiées séparément présentent des manifestations distinctes suivant la période à laquelle l’ivresse est arrivée.
L 'estomac est d’abord excité et digère plus facilement sous l'influence d'un léger excès de vin; mais ensuite il répugne aux aliments, et des vomissements ont lieu ; plus tard, il y a paralysie du pharynx, de l’œsophage, et sans doute de l’estomac, car les boissons tombent dans ces organes comme dans des vases inertes. Les fonctions de l 'intestin paraissent, dans les premières périodes, peu influencées, mai? plus tard aussi paralysées, ainsi que le témoignent les évacuations involontaires.
De toutes les fonctions, celles qui résistent le plus longtemps sont celles de la respiration et de la circulation, parce qu’elles sont sous l’influence de la protubérance annulaire, et que cette partie des centres nerveux est la dernière atteinte par les agents alcooliques. C’est en employant tour à tour tous les toxiques cérébraux et les anesthésiques, que Flourens est parvenu, selon une heureuse expression, à faire la dissection des fonctions cérébro-spinales. Néanmoins il y a des troubles respiratoires. La respiration, accélérée d’abord, est ensuite ralentie ; et l’on a même avancé que l’oxygène est absorbé en moindre quantité et l’acide carbonique émis avec moins d’abondance.
L 'appareil génital n’éprouve guère qu’une influence dépressive ; en effet, s’il y a d’abord une exaltation génésique et des désirs, ces symptômes font rapidement place à une remarquable faiblesse : l’érection et l’éjaculation sont impossibles.
Relativement aux organes des sens , ils passent aussi par les diverses phases indiquées ci-dessus. Mais parmi eux, celui de la sensibilité générale, la peau, est peut-être un des premiers affecté. En effet, tandis que les forces et un certain degré d’intelligence persistent, il peut y avoir déjà une analgésie très-prononcée. Tout le monde est témoin de l’indifférence avec laquelle les ivrognes reçoivent des blessures. « Nous avons, à l’Hôtel-Dieu, pratiqué une suture de la peau chez un homme ivre qui venait de faire une chute sur une bouteille cassée, et qui s’était fait à la cuisse une plaie de 2 décimètres environ de longueur; le blessé ne s’aperçut pas de l’introduction des épingles dans la peau, et il quitta l’hôpital immédiatement après le pansement (1). »
L 'affaiblissement musculaire et le défaut de coordination des mouvements sont encore deux autres effets de l’ivresse qu’il importe de remarquer. Ces symptômes sont bientôt suivis d’une abolition complète de la motilité ( résolution ). Dans certains cas il survient des convulsions d’apparence variable et même épileptiformes.
Nous indiquerons les phénomènes qui succèdent à l’ivresse. Après un sommeil lourd, le malade ressent un brisement général: il a la bouche pâteuse; dégoût
(1) V. Racle, Traité de diagnostic médical , 3° édit. Paris, 1 8 6 A , p. 75.