GOÎTRE ENDÉMIQUE
§ I. — Historique, étiologie.
Le goitre, qui s’observe cudémiqucment dans plusieurs pays plus ou moins éloignés du centre de la France et jusqu’au sein même de la Normandie, dans la presqu’île de Tourville (3), a, dès longtemps, fixé l’attention des observateurs et plus récemment encore la sollicitude des gouvernements (ô). C’est que, en effet, dans les populations au milieu desquelles le goîlre règne endémiquement, il est souvent associé au crétinisme (5) et paraît même n’êtrc que le premier symptôme d’une affection dégénératrice, dont le crétinisme serait le terme ultime par voie de génération. Celte manière de voir, relative aux rapports pathogéniques qui paraissent exister entre le goitre et le crétinisme, est celle de Fodéré (6), de bouquet (7), de Guyon, de MBr Billiet (8), de Nièpce (9), de Fabre (10), de quelques autres auteurs, et particulièrement de Morel, qui, dans ces dernières années (11), s’est attaché à soutenir celte opinion, contre une autre qui regarde les
(1) Les deux malades de Natalis Guillot avaient succombé par suite du développement des organes hypertrophiés.
(2) Natalis Guillot, loc. cil., p. 518.
(3) Vingtrinier, Du goitre endémique dans la Seine-Inférieure et de l'étiologie de cette Maladie. Rouen, 1856.
(4) Rapport de la commission sarde sur le goitre et le crétinisme , publié en 1848.
Skoda, Rapport sur les renseignements qui ont été fournis sur le crétinisme clans la monarchie autrichienne. Vienne, 1861. — En 1862, une nouvelle commission du goitre et du crétinisme a été instituée par les soins du gouvernement français.
(5) Voy. tomel, art. Crétinisme.
(6) Fodéré, Traité du goitre et du crétinisme , p. 136.
(7) Bouquet, Gazette médicale de Paris, p. 805, décembre 1841.
(8) M«r Billiet, Observations sur le goitre et le crétinisme. Chambéry, 1847.
(9) Nièpce, Traité du goitre et du crétinisme. Paris, 1851, t. I, p. 62.
(10) Fabre (de Meironnes), Traité du goitre et du crétinisme , et des rapports qui existent
entre ces deux affections. Paris, 1857. >
(11) Morel, Note communiquée à t’ Académie des sciences de Paris, en 1860; et loc. cit 1863, t, 11, p. 143; 1864, t. I, p. 460.
INCERTÆ SE DIS.
deux altérations comme ne dépendant pas absolument l’une de l’autre (1), comme étant même essentiellement distinctes, indépendantes (2).
Mais, si les rapports pathogéniques du goitre avec le crétinisme sont encore mis en doute par quelques observateurs, malgré les faits nombreux qui plaident en faveur de l’opinion inverse, il reste à résoudre une question d’étiologie de la plus haute importance. En elfct, « si le crétinisme est l’évolution, à travers les générations, d’un élément morbide dont les ascendants (atteints de goitre) portaient le germe en eux et qui avait altéré leur constitution », on conçoit l’intérêt qui s’attache à la recherche des circonstances étiologiques d’un mal dont le goitre est la première manifestation appréciable, et « dont le crétinisme est le terme ultime. » (Morel.)
Conditions géographiques. — Le goitre endémique s’observe dans les pays les plus différents, sous le rapport de leur position géographique, de leurs climats, des mœurs et de l’alimentation de leurs habitants : dans un grand nombre des provinces de l’Allemagne, en Angleterre (de Nottingham à la Tines), dans l’Amérique du Nord (bords de l’Emonstone), dans l’Amérique du Sud (plateau de la Nouvelle- Grenade), dans l’Inde (Himalaya), dans la Tartarie chinoise, dans le Thibet, à Ceylan, et en Afrique, dans plusieurs localités importantes, mais c’est surtout dans les Alpes, dans les bassins du Rhône et de la Garonne, qu’on rencontre les goitreux, ainsi que dans les plaines des départements du Nord, de l’Oise, de l’Aisne, et dans la presqu’île de Tourville (Seine-Inférieure) (3).
Le développement du goitre endémique (h) dans les vallées étroites, aussi bien que dans les plaines les plus vastes, les plus aérées, les mieux exposées au soleil, était un fait digne de fixer l’attention.
Déjà, dès le xvie siècle, on avait commencé à rechercher la nature des causes du goitre et du crétinisme (5). L’iulluence exercée par la mauvaise qualité des eaux potables avait depuis longtemps pour elle l’opinion populaire; en Suisse, en Allemagne, en Savoie, on indique encore aujourd’hui des fontaines à goitre ( kropf quellen), et des fontaines qui guérissent cette affection ( Ueilquellen ). Dans la Tarentaise et la Maurienne, les premières de ces sources ou fontaines ont reçu le nom de tuffeuses, et Grange connaît des hommes qui, aimant mieux porter une diffor-
(1) Rapport de la commission sarde, p. 45. — Ferrus, Mémoire sur le goitre et le crétinisme.
(2) E. Kœberlé, Essai sur le crétinisme.
(3) Vingtrinier, Du goitre endémique dans le département de la Seine-Inférieure et de l’étiologie de cette maladie. Rouen, 1856. — Voy. aussi sur le goitre en Amérique : Humboldt et Roulin, in Journal de phi/siologie de Magendie, t. IV et V.
(4) On peut, relativement au développement du goitre, diviser les départements en quatre catégories : « La première se composant des départements où le goitre existe à l’état endémique (au nombre de trente-quatre) ; la deuxième se composant des départements où on l a regardé comme seulement sporadique (le nombre des cas reconnus ne suffisant pas pour caractériser une endémie) ; la troisième se composant des départements où l’on n’a rencontré que des cas isolés et peu nombreux ; la quatrième se composant des départements dont les réponses ont été entièrement négatives sur ce point. » (A. Tardieu, Dictionnaire d’Injgiène publique, 2e édit., t. II, p. 363.)
(5) Pierre Forest (1522), Félix Platter (1536), Josias Simmler (1574), Sébastien Munster (1614), cités par Meyer Ahrens, in Journal de Roësch ( lieobachfungen über Cretinmnus: Remarques sur le Crétinisme).