GOÎTRE ENDÉMIQUE. — HISTORIQUE, ÉTIOLOGIE
mité que l’habit militaire, ont été y prendre en quelques mois un goitre assez volumineux pour les faire réformer (1).
Les eaux potables ont donc dû être étudiées avec un soin particulier. Josias Simmler (2) lit ressortir la mauvaise influence exercée par les eaux séléniteuses ; plus tard, Grange arriva à cette conclusion, que l’influence délétère provient du sol, et qu’elle pénètre dans l’économie par l’eau et par les aliments qui contiennent incontestablement des sels magnésiens (3). Cependant, Bouchardat (h) attribue au gypse ou sulfate de chaux, cette action funeste qu’il dénie à la magnésie : à cause de l’innocuité habituelle des préparations médicamenteuses qui en renferment, alors même qu’on en fait un usage prolongé ; à cause, enfin, de l’innocuité des eaux du canal del’Ourcq et de ses affluents très-chargécs de sel| magnésiens, innocuité que partagent aussi les vins très-riches en magnésie (un décigramme et plus par litre). Enfin, peu après, Chatin (5) s’est efforcé de faire prévaloir une autre idée, celle de l’influence exercée par l 'absence de l'iode dans le sol et dans les eaux des localités où régnent le goitre et le crétinisme.
L'influence de la chaleur et de l'humidité fut aussi mise en avant par Haller (6), par de Saussure (7), par Fodéré (8), par Gérard Marchant (9). L’air vicié des profondes vallées, la chaleur excessive, l’humidité furent considérés comme des causes plus actives que les eaux séléniteuses ; et, au delà d’une certaine élévation au-dessus de la mer (10), on ne devait plus trouver le goitre. Cependant on le rencontre dans les pays les plus différents, là où la température ne varie pas de h à 5 degrés par an, là où elle varie de plus de 60 degrés; partout enfin, excepté aux bords de la mer (Grange). On croit généralement dans le Valais, comme au temps de Haller, à l’action morbifique de l’air humide et démesurément échauffé des vallées. On regarde même « comme indispensable, de faire respirer aux enfants l’air des hautes montagnes pendant l’été, et l’on croit qu’il y a danger de crétinisation pour eux à les laisser dans l’atmosphère humide et malsaine des vallées. C’est là un usage que les personnes aisées pratiquent depuis longtemps; mais les pauvres sont forcément immobilisés au lieu qu’ils habitent. » (Morel.)
(1) Grange, cité par A. Tardieu, Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité, 2e édit., t. II, p. 358. Paris, 1862.
(2) J. Simmler, Yalesiœ descriptio.
(3) Grange, Quatre rapports sur les cuuses du goitre et du crétinisme ( Archives des Missions scientifiques, décembre 1850). — Recherches sur les causes du goitre et du crétinisme [Annales de chimie et de physique, t. XXVI, p. 129). — Analyse des eaux de la vallée de l’Isère, sur les terrains talqueux, anthracifères et crétacés (Annales de chimie et de physique, 3e série, t. XXIV, p. 364). — Élie de Beaumont, Rapport sur les recherches de M. le docteur Grange, relatives aux causes du crétinisme et du goitre, et au moyen d’en préserver les populations ( Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences de Paris, t, XXXIt, avril 1851).
(h) Bouchardat, De l’influence de la qualité des eaux sur la production du goitre et du crétinisme (Annuaire des eaux de la France. Paris, 1851, in-4°).
(5) Chatin, Recherches sur l’iode dans l’air, les eaux, le sol et les produits alimentaires des Alpes de la France et du Piémont (Bulletin de l’Académie de médecine, 1852, t. XVII, p. 341 ; t. XVIII, p. 609).
(6) Haller, Ëlementa physiologies, 1773, t. IV.
(7) H. B. de Saussure, Voyages dans les Alpes. Genève, 1779-1786.
(8) Fodéré, Traité du goitre et du crétinisme, p. 42.
(9) Gérard Marchant, Observations faites dans les Pyrénées pour servir à l’histoire du crétinisme. Paris, 1842.
(10) 500 ou 600 toises d’élévation.
1NCERTÆ SED1S.
La théorie, dite des terres à goitre , rentre dans la théorie générale de la constitution géologique du sol. Elle paraît avoir reçu une importante confirmation dans les modifications heureuses survenues à Martigny, après une vaste inondation. Le sol de la vallée humide et marécageuse, où pullulaient le goitre et le crétinisme, fut alors recouvert par un mètre de bonne terre végétale rpie les eaux avaient entraînée des montagnes voisines. Vingtrinier voit dans l’heureuse modification qui suivit, le résultat d’habitudes plus actives développées chez les habitants par la culture de ces terres neuves, élevées, sèches, aérées et sans corruption ; tandis que Grange, ayant surtout en vue l’inlluence de la constitution géologique du sol, pense que l’amélioration de Martigny est due au transport des terres nouvelles, qui n’étaient pas des terres ù goitre.
On a fait intervenir aussi Y influence de l’électricité contenue dans l'atmosphère (ïphofen) (1), JNièpce (2); mais, parmi les circonstances étiologiques tirées îles modifications appréciables de ce milieu, l 'absence de l'iode a surtout fixé l’attention (3) : on sait, du reste, la singulière propriété de l’iode comme médication spécifique dans le traitement du goître, et les recherches de Chalin (nous l’avons déjà rappelé) ont fait constater l’absence de ce métalloïde, non-seulement dans l’air atmosphérique, mais surtout dans les eaux potables, dont les qualités sont plus particulièrement mises en cause aujourd’hui.
\.’ influence exercée par le sol et par les eaux potables paraît être, en effet, la plus accréditée; et, selon la remarque de Parchappc (ù), elle est d’autant plus importante, qu’elle est étroitement liée à la configuration géographique. Mac-Celland (5), dans l’Inde, et MBr Billiet (6), en Savoie, ont insisté sur cette influence, comme cause prochaine du goitre et du crétinisme, sans donner toutefois d’indication précise sur la substance qui altère la nature du sol et lui procure ses qualités nuisibles. « Ce principe pathogénique, dont nous ignorons la nature, est pris eu dissolution et charrié mécaniquement par les eaux qui traversent certains terrains, et, selon l’opinion généralement accréditée, c’est principalement par la boisson qu’il exerce sa pernicieuse influence sur le corps humain (7). Selon Grange (8), celte influence doit être rapportée aux sels de magnésie ou à l 'absence d'une quantité de chaux suffisante aux besoins de l'économie ; selon quelques autres auteurs, elle est due à la présence du sulfate de chaux (Bouchardat), ou encore, au défaut d'oxygénation de l'eau. « Une autre opinion, à propos des eaux, tendrait aussi à se fonder sur la nocuité de certaines substances végétales et animales putréfiées (Ferrus), qui, prises en dissolution par les eaux , pourraient bien altérer leur pureté et devenir
(1) ïphofen, Recherches philosophiques et médicales sur Je crétinisme. Dresde, 1817.
(2) Nièpce, toc. cit., I. II, chap. IX.
(3) Chatin, toc. cit.
(4) Parchappe, Rapport à la commission du goitre et du crétinisme.
(5) Les opinions de Mac-Celland sont exposées dans un travail publié par Marchessaux (Arc/i. génér. de médecine, décembre 1830).
(G) M«r Billiet et Morel, Lettres sur l'influence de la constitution géologique du sol sur le développement du goitre et du crétinisme (Annules médico-psychologiques, année 1855).
(7) MRr Billiet, Mémoire présenté et lu à la Société des sciences de Chambéry.
(8) Grange, Mémoire communiqué à V Académie des sciences de Paris, 9 octobre 1848.