RHUMATISME NOUEUX. — SYMPTÔMES
guissement semble dû à l’absence complète d’exercice. Il y a souvent des sueurs, surtout abondantes pendant la nuit. Les urines, quelquefois un peu chargées durant les accès, sont claires et naturelles dans l’intervalle.
Ainsi, et tous les auteurs sont à peu près d’accord sur ce point, la maladie semble localisée exclusivement sur les articulations; et les différents appareils restent sains, ou bien s’ils présentent quelques troubles, ceux-ci n’ont aucun rapport avec l’affection rhumatismale. Les sujets atteints de rhumatisme noueux demeurent exposés aux diverses maladies qui peuvent se présenter chez les autres individus ; mais ces maladies ne paraissent unies par aucun lien d’origine avec la maladie articulaire, et il semble qu’on ne voit jamais survenir dans le rhumatisme noueux, ces manifestations qui accompagnent souvent l’état aigu, et qu’on a décrites sous le nom de rhumatismes viscéraux. Cependant Cornil a cherché à établir dans un mémoire récent (1) qu’on rencontrait un certain nombre de complications pathologiques dans le rhumatisme articulaire chronique. Ces complications, comme on va le voir, atteignent précisément les organes qu’envahit d’ordinaire le rhumatisme aigu, et montrent ainsi que la maladie qui nous occupe appartient à la diathèse rhumatismale. Des recherches nouvelles sont encore nécessaires pour établir la fréquence de ces coïncidences du rhumatisme noueux et même démontrer positivement leur réalité. Nous devons donc nous contenter de rapporter les propositions qui résument le mémoire que nous venons de citer; Cornil conclut de ses recherches :
» 1° Que les maladies du cœur, spécialement la péricardite aiguë ou chronique, peuvent se rencontrer dans le rhumatisme, articulaire chronique, et que-, si elles ont été méconnues jusqu’à présent, cela tient uniquement à la difficulté de leur diagnostic pendant la vie;
» 2° Oue les maladies des organes excréteurs de l’urine, la cystite, la pyélonéphrite et l’atrophie consécutive du parenchyme rénal, sont assez fréquentes dans le cours de cette maladie ;
» 3° Que dans certains cas, on peut trouver comme coïncidence une néphrite albumineuse chronique;
» h° Que, du côté des voies digestives, survient presque toujours, aune période avancée de la maladie, une dyspepsie caractérisée par l’inappétence, les vomissements et la diarrhée ;
» 5° Que ces diverses complications causent une cachexie part iculière qui favorise la production des eschares gangréneuses et des suppurations étendues avec décollement de la peau, accidents qui entraînent la mort des malades, lorsqu’ils ont 1 échap])é aux causes de mort précédentes. »
Vidal a rapporté dans sa thèse un cas de rhumatisme noueux dans le cours duquel se développèrent des accidents cérébraux analogues à ceux qu’on a observés dans le cours du rhumatisme aigu. Jusqu’ici cette observation est unique, mais elle n’en est pas moins importante en ce qu’elle montre aussi qu’il peut survenir, même dans le rhumatisme noueux, des complications analogues à celles qu’on reni contre dans le rhumatisme articulaire aigu.
(1) Comptes rendus des séances , et Mémoires de la Société de biologie ( Gazette médicale ,
Paris, 1864).
§ IV. — Marche, durée, terminaison.
La marche du rhumatisme noueux est essentiellement chronique. Tantôt il débute lentement, sourdement, par quelques douleurs vagues dans les jointures, accompagnées d’un gonflement léger et de roideur ; peu à peu les altérations se prononcent davantage, et conduisent à ces déformations extrêmes (pie nous avons énumérées; mais tout ce travail morbide s’accomplit sans fièvre, sans réaction générale, et il est très-rare de rencontrer, dans les antécédents des malheureux infirmes qu’on observe, des attaques franches de rhumatisme aigu. Tantôt, presque exceptionnellement, la maladie présente à son début quelques phénomènes passagers d’acuité, et ce n’est qu’après plusieurs retours de ces attaques subaiguës que les déformations apparaissent ; la maladie prend alors droit de domicile dans les jointures, devient régulièrement progressive, et conduit aux mêmes résultats que dans le cas précédent.
Pourtant il arrive quelquefois que, durant tout son cours, elle présente par intervalles des paroxysmes, sortes de bouffées fluxionnaires entées sur un fond essentiellement chronique. Charcot a montré que l’âge auquel paraissent les premiers accidents avait une grande importance au point de vue de la marche du rhumatisme noueux (1). Lorsque la maladie commence chez des individus encore jeunes, la succession des phénomènes morbides est rapide, un grand nombre de jointures sont prises à la fois, et en peu de temps les déformations deviennent considérables ; les douleurs sont vives, accompagnées d’excitation fébrile ; mais en revanche, la maladie peut s’arrêter après un temps variable, et laisse seulement des difformités et des infirmités indélébiles. Chez les personnes âgées, la progression des symptômes est beaucoup plus lente ; les difformités se prononcent de plus en plus ; la maladie ne présente plus cette activité et cette rapidité relatives, mais lentement, progressivement, elle conduit aux mêmes altérations.
La durée du rhumatisme noueux esl toujours très-longue. On peut même dire qu’elle est illimitée, si l’on a égard aux infirmités incurables qu’il peut laisser après lui ; mais si l’on ne tient compte que de la période de progrès de la maladie, on voit, d’après ce qui précède, que la durée varie surtout en raison de l’âge des sujets. Elle est approximativement de six mois à deux ou trois ans chez les personnes jeunes, beaucoup plus longue chez les personnes âgées.
Ouant aux terminaisons, nous les avons déjà indiquées en parlant de la marche de la maladie. Tantôt le rhumatisme noueux ne se termine pour ainsi dire pas ; constamment progressif, bien que avec une rapidité variable, il amène des difformités de plus en plus prononcées ; tantôt ses progrès s’arrêtent ; plusieurs symptômes de la maladie, et en particulier les douleurs, peuvent disparaître ; les difformités persistent avec les infirmités qu’elles entraînent. Mais dans une maladie chronique, sur laquelle les moyens thérapeutiques n’ont que bien peu d’action, la disparition des douleurs n’est-elle pas une sorte de guérison ? Le rhumatisme noueux n’entraîne jamais la mort, et beaucoup des individus qui en sont atteints parviennent à un âge avancé ; pourtant il peut arriver que cette funeste terminaiso ) soit le résultat des complication ; que nous avons énumérées plus haut.
(1) Charcot, toc. cit., p. 29 et 30.
Nous ne nous arrêterons pas au diagnostic du rhumatisme noueux. Son siège particulier, le mode d’envahissement tout spécial des différentes jointures, les déformations qu’il entraîne à sa suite, le différencient suffisamment du rhumatisme chronique ordinaire. On pourrait peut-être plutôt le confondre avec la goutte, et nous avons vu que quelques auteurs avaient volontairement fait celte confusion ; l’étude des différences qui séparent ces deux maladies sera mieux placée à l’article Goutte; qu’il nous suffise de signaler ici que le rhumatisme noueux se distingue surtout de la goutte en ce que les déformations articulaires sont produites, non par des toplius, mais par des altérations des extrémités osseuses ; en ce qu’on n’y observe ni la diathèse urique, ni les troubles des organes urinaires si communs dans la goutte; enfin en ce qu’il se développe presque exclusivement chez la femme.
Les lésions anatomiques que l’on a rencontrées dans le rhumatisme noueux sont absolument semblables à celles qui appartiennent au rhumatisme chronique; nous renvoyons donc le lecteur à ce que nous en avons dit dans le chapitre précédent.
§ V. — Traitement.
Un grand nombre de médications ont été essayées pour le traitement du rhumatisme noueux; mais, il faut le dire, la plupart des essais ont été infructueux. Tous les médicaments qui ont été employés contre le rhumatisme articulaire chronique ont été aussi appliqués à la forme spéciale que nous venons de décrire ; on a surtout préconisé les sudorifiques, l’iodure de potassium, les mereuriaux, les bains de sublimé, le soufre, etc. Nous ne reviendrons pas sur l’emploi de ces remèdes qui a été exposé avec de suffisants détails dans l’article précédent.
Niais nous devons signaler quelques médications qui ont été, dans ces derniers temps, l’objet de recherches nombreuses, persévérantes, et qui ont pu, dans un assez grand nombre de cas, donner des résultats heureux : si la guérison n’a été ([ue rarement obtenue, on a pu du moins enrayer la marche de la maladie, s’opposer à son extension, quelquefois même la faire rétrograder. Dans une maladie réputée incurable, une amélioration vraie peut être comptée pour un succès.
Hydrothérapie. — L’hydrothérapie a donné quelques guérisons. Trastour en a, dans sa thèse, rapporté plusieurs exemples empruntés à Bonnet, Scoutetten, Vidart et Fleury, ii faut être prévenu que ce traitement peut, dans le commencement, amener une exacerbation des douleurs et même un peu d’excitation fébrile; mais cette aggravation est de peu de durée, et de tarde pas à faire place à une réelle amélioration.
Arsenicaux. — Noël Gueneau de Mussy (1) a obtenu de très-bons résultats de la médication arsenicale dans le traitement du rhumatisme noueux. L’arsenic est employé le plus souvent à l’extérieur, en bains, dans lesquels on fait dissoudre le mélange suivant :
Sous-carbonate de soude., 100 à 150 gram.
Arséniate de soude 1 à 8 gram.
Le mélange de l’arséniate et du carbonate est plus excitant que l’arséniate seul. Aussi lorsqu’il y a quelques phénomènes de stimulation, vaut-il mieux employer
(1) Noël Gueneau de Mussy, Bull, de thérapeutique, 1864, p. 241.
l’arséniate seul, à closes modérées. Les bains doivent être pris tièdes, entre 33 et 36 degrés centigrades; leur durée est de trois quartsd’heure aune heure. Au début, le malade doit prendre un bain tous les deux jours ; s’il les supporte bien , il eu pourra prendre deux, trois, quatre de suite; ou devra de temps en temps ménager des repos, pour laisser se calmer la stimulation que les bains déterminent.
Voici, d’après Gueneau de Mussy, les effets de ces bains : le plus souvent, soulagés après sept à huit bains, les malades ont dû en prendre au moins une trentaine pour recouvrer l’usage des articulations. Dans quelques cas, cette médication a soulagé sans guérir, plus rarement elle a complètement échoué.
Dans les cas où l’excitation générale est trop \ive, Gueneau de Mussy remplace les bains arsenicaux par l’arsenic à l’intérieur, sous forme de solution de Fowler. Le même auteur recommande, à titre d’adjuvant de la médication arsenicale et pour stimuler les fonctions nutritives, les toniques et surtout le quinquina, le sirop antiscorbutique. Le massage, la gymnastique rhythmée peuvent servir à consolider la guérison.
Iode à l’intérieur. — Lasègue, avant obtenu des effets avantageux de l’iode dans des cas de gonflement osseux réputés de nature rhumatismale, eut l’idée de recourir à ce médicament dans le rhumatisme noueux. Les résultats de cette tentative ont été généralement très-avantageux. Lasègue a rapporté (1) trois cas daus lesquels la teinture d’iode a produit les meilleurs effets, alors que plusieurs autres remèdes avaient été impuissants. La durée du traitement a été de cinq ou six semaines en moyenne. La teinture d’iode a été la seule préparation employée.
Nous empruntons au mémoire de Lasègue les détails relatifs au mode d’administration et aux effets du médicament : « L’ingestion d’iode est exempte d’inconvénients; seulement il est de règle absolue de n’administrer l’iode qu’au moment du repas. L’estomac, à l’état de vacuité, le tolère difficilement, et il occasionne des gastralgies qui ont une frappante analogie avec celles (pie les ferrugineux provoquent chez certains malades. Pris pendant le repas, il active la digestion plutôt qu’il ne l’entrave, et, sous ce rapport même, il ne serait pas déplacé parmi les stimulants digestifs. Jamais il ne cause ni douleurs, ni vomissements, ni diarrhée, ni accidents gastriques d’aucun ordre, quelle que soit la susceptibilité des sujets.
La dose que j’ai prescrite a été élevée progressivement de huit à dix gouttes deux fois par jour, à 5 et 6 grammes pendant le repas, en prenant pour excipient un peu d’eau sucrée ou de préférence du vin d’Espagne qui masque mieux la saveur. »
Trousseau a employé aussi la teinture d’iode contre le rhumatisme noueux, et croit qu’il agit avec plus de constance qu’aucun autre médicament sur les nodosités articulaires (2). Comme moyens adjuvants de ce traitement, Trousseau conseille les douches ou les bains locaux de sable chaud : « C’est là, dit-il, un moyen résolutif et calmant d’une puissance considérable, à la condition de savoir en ordonner l’emploi. Il faut plonger les parties affectées dans du sable chaud, ou laisser tomber Ur elles du sable à une aussi haute température que possible. Les malades accusent alors une sensation de brûlure très-pénible; cependant on peut toujours mesurer.
(1) Lasègue, Arch. de mèd., 513 série, t. VIII, p. 301.
(2) Trousseau, Clinique médicale de l' Hôtel-Dieu, 2e édit., t. III, p. 38.
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à l’aide du thermomètre, le degré de chaleur toléré par chaque malade. Cette température peut être de GO à 70 degrés centigrades. Les douches ou les bains de sable chaud doivent être employés deux à trois fois par jour et pendant une ou deux heures, il est important que le sable soit maintenu au même degré de température. »
Aucun de ces moyens ne peut être considéré comme spécifique contre le rhumatisme noueux; on doit pourtant conseiller leur emploi, puisqu'ils améliorent une maladie rebelle et très-pénible ; mais il ne faut pas oublier que, pour en obtenir ce qu’ils peuvent donner, il est nécessaire d’en continuer l’usage longtemps et avec persévérance.
Les eaux minérales naturelles ont été employées dans le traitement du rhumatisme noueux ; mais les résultats qu’on a obtenus de cette médication sont au moins douteux. Le grand nombre d’eaux, de composition diverse, que l’on a préconisées, donnerait même à penser qu’aucune d’elles ne jouit d’une efficacité réelle; . et l’on serait foit embarrassé de dire celles que l’on doit préférer. On a surtout vanté les eaux sulfureuses et les eaux salines bicarbonatées ; nous n’avons pas à revenir sur ce sujet, dont il a été question à propos du rhumatisme chronique. JDurand- Fardel pense que ces eaux agissent inoius par leur minéralisation que par leur thermalité et par l’emploi des agents baloéothérapiques, tels que douches, étuves, etc. (1) ; on devra donc s’adresser de préférence aux stations qui joindront à une thermalité élevée une installation convenable.
On a signalé aussi de bons effets obtenus par l’emploi des eaux minérales riches en arsenic, telles que Plombières et le Mont-Dore. C’est l’efficacité reconnue de ces eaux qui a conduit Gueneau de Mussy à l’emploi de la médication arsenicale dans le rhumatisme noueux. ]
ARTICLE III
RH UMATISME MUSCULAIRE.
On tend aujourd’hui à regarder le rhumatisme musculaire comme une névralgie ayant son siège dans les muscles. Déjà Roche (2) et Cruveilhicr avaient nettement formulé cette opinion qui avait vaguement cours dans la science, puisque certains rhumatismes avaient reçu le nom de rhumatisme nerveux.
Fréquemment les sujets affectés de névralgie éprouvent dans quelques muscles des douleurs qui ont tout le caractère du rhumatisme. Le rhumatisme musculaire a, sous le rapport de ses symptômes, de leur marche, de leurs exacerbations, de l’absence de lésions anatomiques appréciables, la plus grande ressemblance avec la névralgie. Ces affections se transforment souvent l’une dans l’autre. De ces faits et de ceux rapportés à l’article Dermalgie, nous concluons que la douleur, symptôme capital de la névralgie, se traduit, à notre observation, de trois manières différentes. Si elle reste concentrée dans les nerfs, on trouve les points douloureux isolés caractéristiques : il y a une névralgie proprement dite. Si la douleur se
(1) Durand -Fardel, Dictionnaire des eaux minérales, 18G0, art. Rhumatisme.
(2) Roche, Dictionnaire de méd. et dechir. prat. Paris, 1829, t. III, art. Authiuie.
répand dans les muscles, les contractions musculaires sont principalement douloureuses : il y a rhumatisme musculaire. Si elle se répand dans la peau, il en résulte une sensibilité excessive de la surface cutanée : il existe une dermalgie (1). Ces trois formes d’une même action peuvent se montrer toutes ensemble ou bien deux à deux : névralgie et dermalgie; névralgie et rhumatisme; rhumatisme et dermalgie.
Le rhumatisme musculaire dont nous venons de parler est celui qui a reçu le nom de rhumatisme nerveux. Existe-t-il un rhumatisme inflammatoire ou d’une autre nature? Rien ne le prouve. On a, il est vrai, cité des cas dans lesquels de vives douleurs musculaires ont été suivies du gonflement, du ramollissement et de la suppuration des muscles, et d’autres où l’on a vu une sécrétion gélatiniforme se former autour des fibres musculaires, et celles-ci se rétracter, s’indurer, s’ossifier. Doit-on voir dans tout cela des rhumatismes musculaires? Quant à l’inflammation avec suppuration des muscles, on peut répondre hardiment non. Dans les cas de ce genre, la marche de la maladie n’est pas celle du rhumatisme, et sa terminaison exclut toute idée de l’affection dont nous nous occupons. L’affection mérite alors le nom de myosite.
Il serait bon qu’on réservât le nom de rhumatisme pour le rhumatisme nerveux ou névralgie des muscles, et qu’on désignât les autres par des noms particuliers.
Chomel et Requin ont consacré une assez grande partie de leur ouvrage à cette espèce de rhumatisme.
Nous allons étudier d’abord le rhumatisme musculaire en général. -Nous n’aurons ensuite qu’à signaler les particularités appartenant à chaque espèce.