RHUMATISME MUSCULAIRE EN GÉNÉRAL
Le rhumatisme peut être aigu ou chronique. Nous rappellerons cette division lorsque nous ferons la description des symptômes.
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
Pour nous, le véritable rhumatisme musculaire, tel qu’on l’observe dans l’immense majorité des cas, est caractérisé par de simples douleurs ayant leur siège dans les muscles, et de nature nerveuse. Les variétés qui ne sont pas comprises dans cette définition ne sont pas assez importantes pour nous occuper davantage ici.
Cette maladie a reçu les noms de myositis, myo-r humât isme, myodynie. Sa très-grande fréquence est bien connue de tout le monde.
« Le rhumatisme musculaire, disent Chomel et Requin, peut avoir son siège dans toutes les régions du corps; mais néanmoins il attaque le tronc plus fréquemment que les membres. Le lumbago, le torticolis et la pleurodynie sont les espèces les plus communes, et quand les membres sont atteints, c’est presque toujours dans les parties les plus voisines du tronc. »
A ces espèces, que Chomel et Requin comptent avec raison parmi les plus com-
(1) Voy. l’article Dermalgie, t. I.
mimes, nous croyons devoir joindre le rhumatisme de l’épaule, auquel on n’a pas fait une attention suffisante, et que l’on peut appeler scapulodynie (1).
§ II. — Causes.
Parmi les causes prédisposantes , il n’est guère que Y âge adulte et V hérédité (pie nous ayons à signaler, et la seule cause occasionnelle qui ait été attribuée à cette affection, est l’impression prolongée du froid et surtout du froid humide. On a, il est vrai, regardé aussi l’action subite du froid sur le corps en sueur, et la suppression de la transpiration cutanée, comme des causes très-actives d’un rhumatisme musculaire ; mais, sans prétendre que ces causes n’exercent pas leur intluence dans quelques circonstances, nous ferons remarquer que les cas authentiques de ce genre sont très-rares, et que c’est à l’action prolongée du froid humide que se rapportent presque tous les exemples de rhumatisme musculaire cité par les auteurs.
Fréquemment il est impossible de découvrir aucune cause occasionnelle à cette affection, et cette circonstance mérite d’être signalée, parce qu’elle rapproche encore le rhumatisme musculaire de la névralgie, qui se trouve dans le même cas.
§ III. — Symptômes.
1° Rhumatisme musculaire aigu. — Le début n’est ordinairement pas subit. Cependant nous avons vu une fois une douleur musculaire de l’épaule se développer brusquement et persister pendant plusieurs jours, après un simple mouvement du bras, sans aucun effort. Nous reviendrons sur ce fait, à propos de quelques douleurs musculaires subites dont nous parlerons plus loin. En pareilles circonstances, les choses se passent comme dans certains cas de névralgie.
Le plus souvent il survient une douleur d’abord sourde, puis augmentant d’intensité, et devenant en quelques heures, ou au plus en un ou deux jours, tout à fait insupportable. Lorsque le malade reste immobile, les muscles affectés étant dans le relâchement, la douleur est en général très-supportable, souvent nulle ; cependant il survient, de moment en moment, chez un bon nombre de malades, des élancements douloureux qui se font sentir dans un ou plusieurs points des muscles affectés.
Ces élancements, dans un certain nombre de cas que nous avons recueillis, étaient un peu différents de ceux qu’on observe dans la névralgie proprement dite; au lieu d’être des éclairs de douleur, traversant vivement le point affecté, et se portant souvent d’un point à un autre, c’étaient des espèces d 'épreintes musculaires : les malades se plaignaient, en effet, d’éprouver la sensation d’une pression , d’une contraction d’abord médiocrement douloureuse, puis portée promptement à un degré extrême, et cessant ensuite brusquement. Le temps que durent ces douleurs est à peine de quelques secondes. Elles se reproduisent à des intervalles variables, souvent au bout de deux ou trois minutes pendant un certain temps; puis elles cessent, pour se reproduire de nouveau plus tard, à plusieurs reprises. Il
(1) C’est un mot peu correct; il en sera de même de quelques autres dont nous nous servirons plus loin ; mais qu’importe, puisqu’ils désignent parfaitement les espèces peu connues que nous avons à décrire.
y a, comme ou le voit, quelques différences, mais aussi beaucoup d’analogie entre ces douleurs spontanées et celles des névralgies. Le siège seul paraît être la cause de ces nuances.
Si l’on presse sur ces points, on cause une douleur assez vive, et ordinairement tout le muscle est sensible à la pression. Les points ne sont pas limités, comme dans la névralgie proprement dite. Celte douleur provoquée n’est pas, du reste, comparable, sous le rapport de son intensité, à la douleur que produit la pression sur les points névralgiques', dans les cas de névralgie violente et pendant les paroxysmes.
Ce (pii constitue le caractère essentiel du rhumatisme musculaire aigu, c’est la douleur pendant les mouvements qui nécessitent la contraction des muscles affectés. Cette douleur est si vive, que le mouvement est brusquement arrêté; que des gémissements, des cris, sont arrachés au malade; que celui-ci ne peut enfin, sans un effort violent pour vaincre la douleur, achever le mouvement commencé, qui a presque toujours pour but un changement de position.
La recherche d’une position convenable et non douloureuse est, en effet, ce qui préoccupe presque constamment le malade. Lorsqu’il l’a trouvée, il éprouve le plus grand soulagement, et peut se croire débarrassé de sa douleur; mais cet espoir dure peu. Les contractions involontaires des muscles nécessaires pour maintenir la station dans la position nouvellement prise, occasionnent d’abord une faible douleur qui devient ensuite plus vive, jusqu’à ce qu 'enfin elle soit insupportable, et que cette position, d’abord si facile, doive être changée contre une autre.
Dans le jour, le malade, maître de ses mouvements, éprouve moins fréquemment les douleurs brusques et vives causées par un déplacement rapide; mais, pendant la nuit, la position prise au moment de s’endormir ne larde pas à être insupportable; le malade, tout endormi, cherche instinctivement à en prendre une autre, et il est réveillé en sursaut par une douleur qui lui arrache un cri. Cette apparition brusque de la douleur se renouvelle ordinairement à de courts intervalles, de telle sorte que le malade passe la nuit dans une agitation continuelle et dans de vives souffrances, qu’on a attribuées à la chaleur du lit , mais qui sont bien plutôt le résultat de la position. Ces phénomènes se font remarquer surtout dans le rhumatisme de l’épaule.
Fréquemment la douleur finit par devenir assez vive pour causer une insomnie complète; c’est alors surtout que les malades cherchent vainement une position favorable, et se retournent à chaque instant dans leur lit, en poussant des cris plaintifs. On a encore attribué, dans ce cas, l’augmentation de la douleur à la chaleur du lit, et l’on en a donné pour preuve le soulagement que les malades éprouvent en se levant et en prenant la position assise; mais je ferai remarquer : 1° que bien souvent la position assise 11e tarde pas à devenir aussi insupportable que la
position couchée; que dans ces cas les malades tantôt se lèvent, lantôl se recouchent, sans pouvoir trouver plus de soulagement dans la fraîcheur de l’appartement que dans la chaleur du lil; 2° que, dans les cas où le soulagement est persistant, on en trouve encore la raison dans les résultats de la position. C’est dans les cas de rhumatisme de l’épaule et du cou que le lit est surtout pénible; dans les cas de ce genre, les muscles affectés sont bien plus dans le relâchement lorsque les malades soûl assis que lorsqu’ils sont couchés.
Il est certains moments indéterminés de la journée ou de la nuit où la douleur musculaire, avec toutes les nuances qui viennent d’être décrites, prend une intensité beaucoup plus grande; ces exaspérations ou paroxysmes sont un trait de plus de ressemblance du rhumatisme musculaire et de la névralgie.
On a donné la mobilité comme un des principaux caractères du rhumatisme musculaire; mais c’est à propos de ce caractère qu’il est utile d’établir une distinction entre le rhumatisme musculaire aigu et le rhumatisme musculaire chronique. H est rare qu’à l’état aigu le rhumatisme se déplace. Cependant ce caractère ne laisse pas d’exister, car on voit des douleurs très-vives se porter d’une épaule au côté, à l’abdomen, aux lombes; mais ce déplacement est infiniment moins fréquent que dans le rhumatisme chronique. On ne peut donc pas dire, avec les auteurs du Compendium de médecine : « Lorsqu’il (le rhumatisme) est aigu, il parcourt ainsi successivement plusieurs parties de l’appareil locomoteur, et se termine en deux ou trois jours dans son premier siège. A l’état chronique, il a plus de fixité, et ressemble sous ce rapport au rhumatisme mono-articulaire; il persiste opiniàtrément, pendant plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois, dans les muscles, où il finit par prendre, en quelque sorte, droit de domicile. »
L’observation d’un grand nombre de cas nous a prouvé la vérité de la proposition contraire. Il n’est pas douteux que les choses peuvent se passer ainsi ; mais certainement ce n’est pas là la règle.
Nous ne parlons pas ici du sentiment de fraîcheur (pie quelques malades disent éprouver ; c’est dans le rhumatisme chronique que l’on a noté ces sensations particulières.
Si, au milieu de ces vives souffrances, on examine le point affecté, on ne trouve rien d’appréciable à l’extérieur. Dans les cas où l’on a trouvé la rougeur, la tuméfaction, la chaleur, on avait affaire à une autre affection ; il s’agissait soit d’un érythème, soit d’une inflammation des muscles, etc.
Il est rare qu’il y ait d’autres symptômes que ceux qui viennent d’être décrits, lors même que la douleur est le plus intense. Quelquefois cependant on a noté de légères horripilations , un peu de chaleur , du malaise, de la céphalalgie, une légère accélération du pouls ; mais ces symptômes, qui sont presque toujours la conséquence de l’agitation et de l’insommie, ont une médiocre intensité, et ne tardent pas à se dissiper ; le plus souvent on voit, avec un rhumatisme musculaire aigu des plus intenses, et qui ne permet pas la moindre contraction des muscles affectés, V appétit se conserver, le pouls garder sa fréquence normale, et toutes les fonctions s’exécuter parfaitement.
Si l’on a attribué d’autres symptômes à cette affection, c’est que l’on a eu en vue d’autres maladies, et notamment l’inflammation des muscles, dans laquelle la douleur doit de toute nécessité ressembler à la douleur rhumatismale, mais qui n’est nullement un rhumatisme.
2° Rhumatisme musculaire chronique. — Le rhumatisme musculaire chronique est beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense communément : ce qui a fait croire qu’il n’en était pas ainsi, c’est que, dans celte forme de rhumatisme, il y a de loin en loin des exacerbations, et qu’on n’a tenu compte que de ces exacerbations. Si l’on interroge avec soin un grand nombre de sujets, on voit qu’il y en a plusqu’ou ne l’avait pensé qui souffrent habituellement d’une épaule, des reins, d’un côté ; ces douleurs
MALADIFS CONSTITUTIONNELLES
sont ordinairement si légères, que les grandes contractions seules les réveillent, tandis qu’à des intervalles variés elles prennent une plus grande intensité et fatiguent beaucoup les malades. Telle est une des formes les plus fréquentes du rhumatisme musculaire chronique ; elle n’empèchc nullement les malades de vaquer à leurs occupations et ne gêne aucune fonction. Le plus souvent même, aux époques où la douleur prend une plus grande intensité, cette exacerbation n’est pas assez considérable pour rien changer aux habitudes du sujet.
(liiez certains individus, le rhumatisme a une plus grande étendue : il occupe un grand nombre de muscles du corps ; mais il ne présente pas d’autres caractères, ni une plus grande intensité. Dans les deux formes précédentes, il arrive ordinairement que l’exercice dissipe les douleurs ; lorsque, par exemple, les membres inférieurs sont affectés, les premiers pas sont difficiles, puis, après quelques moments de marche, tout se dissipe.
Le rhumatisme musculaire chronique peut être beaucoup plus intense : on voit des sujets souffrir constamment, à un plus ou moins haut degré, de quelque partie du corps. La douleur, chez eux, occupe tantôt un point, tantôt un autre ; mais elle a presque toujours un siège de prédilection, où elle se fait sentir avec plus de constance et plus d’intensité. Cette particularité a fait dire que le rhumatisme musculaire chronique a plus de lixité que le rhumatisme musculaire aigu, tandis qu’il suffit d’en observer quelques cas pour s’assurer que le premier se transporte beaucoup plus facilement d'un point dans un autre. Celte mobilité a une importance qu’il est inutile de faire remarquer.
Les sujets atteints de rhumatisme musculaire chronique, surtout lorsque cette maladie revêt la dernière forme que nous venons d’indiquer, sefatiguent facilement; ils sont aisément courbaturés ; les grands efforts pour soulever un fardeau, pour frapper, etc. , rendent douloureux les muscles qui se sont contractés, et principalement ceux qui sont habituellement le siège d’une douleur supportable. C’est surtout dans ces cas que l’on voit des douleurs subites très-aiguës se manifester à la suite de violentes contractions, et les sujets dont il s’agit sont les plus e.\|X)sés à être atteints du rhumatisme musculaire aigu tel qu’il a été décrit plus haut.
Il est une forme de rhumatisme musculaire chronique qui a pour caractère l’intensité, la fixité, la persistance à un degré à peu près le même, de la douleur rhumatismale ; cette forme de la maladie se montre surtout dans l’épaule et dans les lombes. En pareil cas, les muscles affectés sont presque réduits à l’immobilité ; les contractions y sont presque toujours douloureuses, et il en résulte une atrophie plus ou moins considérable. Les cas de ce genre sont rares.
Quant à ceux où l’on a observé la rétraction musculaire, l’ossification des muscles, etc. , il faut de nouvelles recherches pour fixer notre opinion sur ce point.
§ IV. — Complications.
On a cité comme une complication fréquente la coexistence du rhumatisme articulaire et du rhumatisme musculaire, et l’on a dit que les individus sujets a la première de ces deux maladies l’étaient aussi à la seconde. Il n’y a rien d’exact dans ces propositions. Sans doute on a vu des cas dans lesquels les deux rhumatismes existaient ensemble ; mais la proportion n’est pas, à beaucoup près, assez