GOUTTE. — CAUSES
élevées ; plusieurs auteurs lui eut imposé la dénomination de f'ebris arthntica, febris podagricu, qui ne s’applique pas à tous les cas sans exception ; enfin on s’est contenté de la décrire sous les noms d 'arthntis, morbus articulons, etc. En France, elle est généralement connue sous le nom de goutte , qui exprime l’idée qu’on s’est faite avant notre époque, de la nature de la maladie, et des noms correspondants lui ont été donnés chez les autres peuples de l’Europe.
La goutte n’est pas une maladie rare, mais on ne peut pas non plus la considérer comme une affection fréquente dans nos climats.
§ ni. — Causes
1° Causes prédisposantes. — Age. — C’est un fait connu dès la plus haute antiquité, que le jeune âge n’est pas sujet à la goutte. Sydenham qui avait observé beaucoup de goutteux, n’avait pas trouvé parmi eux un seul enfant. Ce fait mérite d’être remarqué. Le rhumatisme en effet, bien que moins fréquent dans l’enfance que dans l’âge adidte, ne laisse pas de se montrer assez souvent avant l’âge de la puberté. En outre, on peut dire que, même chez les adultes, la goutte se montre à un âge généralement plus avancé que le rhumatisme articulaire. Il y a sans doute des exceptions à cette règle, mais presque toujours ces exceptions s’expliquent par certaines circonstances qui seront mentionnées plus loin. Il n’est pas fréquent de voir la goutte se manifester pour la première fois à un âge avancé, après soixante ans, par exemple. Sydenham a remarqué que, lorsqu’il en est ainsi, la maladie a en général moins d’intensité.
Sexe. — Les hommes sont plus sujets à la goutte que les femmes. [Cette immunité relative dont jouissent les femmes paraît due à ce que leur genre de vie et leurs habitudes sont généralement plus sobres, et à ce que l’écoulement menstruel constitue pour elles une excrétion salutaire : la goutte, en effet, n’apparaît le plus souvent qu’après la cessation du flux cataménial. Il est à remarquer aussi que les femmes présentent surtout les formes irrégulières et anormales de la goutte.]
Aliments, boissons. — Une alimentation riche, abondante, et principalement composée de matières animales, est une des causes les plus puissantes de la maladie qui nous occupe. C’est dans la classe riche que se manifeste presque exclusivement la goutte, que l’on ne voit presque jamais dans les hôpitaux.
L’usage peu modéré des boissons alcooliques doit être rangé sur lu même ligne.
Quant à l’action particulière de certaines boissons, elle est beaucoup moins bien démontrée.
La vie sédentaire vient s’ajouter à ces causes, qui se trouvent toutes chez les individus de la condition qui vient d’être mentionnée, et auxquelles il faut joindre encore les plaisirs vénériens prématurés et leur abus dans la suite.
Nous ne ferons que mentionner Y abus des acides, parce que son action n'est pas démontrée.
Saisons, climats. — C’est principalement au printemps et en automne que se produisent les attaques de goutte, suivant l’observation générale. Quant aux climats, nous savons que les climats très-chauds, ainsi que les climats très-froids, sont les moins favorables au développement de la goutte, et l’on a toujours cité la Hollande et l’Angleterre comme des pays où cette affection se montre avec une
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
grande fréquence. Il faudrait une étude approfondie pour savoir positivement quelle est l’influence réelle du climat. La question, est, en effet, complexe. La nourriture est très-différente chez les diverses nations; il en est de même des habitudes ; or, ce sont là des causes dont personne ne nie l’existence. Quelle est leur part respective? C’est ce qu’il est difficile de dire.
Constitution , tempérament. — On observe fréquemment la goutte chez des sujets sanguins et chargés d’embonpoint; mais est-ce là une constitution primitive et non la conséquence du genre de vie des sujets ? C’est ce qu’on n’a pas recherché suffisamment. On a remarqué aussi que cette affection atteint principalement des sujets grands, et dont les cavités splanchniques sont bien développées.
Hérédité. — Reste l’hérédité que tout le monde a reconnue, et qui ne peut être niée. Il est bien peu de maladies où cette cause paraisse avoir une plus grande action (1). [ D’après Scudamore, cette influence se rencontrerait chez près des deux tiers des malades : sur deux cent quinze cas, il a noté l’hérédité cent trente et une fois. Les relevés de Garrod le portent à admettre que l’hérédité des manifestations goutteuses a lieu cinquante fois sur cent cas. On peut donc dire que, dans la goutte, la prédisposition héréditaire joue un rôle capital, et quelle domine toutes les autres causes capables de produire la maladie.]
2° Causes occasionnelles. — On n'a pas pu découvrir de cause occasionnelle évidente. Nous n’avons qu’une mention à faire de quelques circonstances particulières. On a parlé de Y action du froid. Nous avons dit plus haut ce que l’on sait de l’influence des climats et des saisons ; quant à l’action directe du froid sur le corps ou sur une de ses parties, nous ne connaissons l ien de positif. On a expliqué la goutte par l’arrêt de lu transpiration; mais ce n’est là qu’une explication. Même incertitude relativement à la suppression de la sueur des pieds.
[Suivant Garrod (2), la goutte est due à une altération du sang, qui consiste dans la présence de l’acide urique sous forme d’uratc de soude en quantités anormales. Les causes prédisposantes sont celles qui produisent une formation exagérée d’acide urique dans l’économie, ou celles qui amènent sa rétention dans le sang ; les causes déterminantes sont celles qui diminuent l’alcalinité du sang, ou qui augmentent beaucoup pour un temps la formation d’acide urique, ou qui arrêtent temporairement le pouvoir éliminateur des reins. Les prodromes et les phénomènes de l’attaque dépendent de cette altération du sang; et, par suite, le rhumatisme n’a d’autres rapports avec la goutte que le siège qu’il occupe.]
§ IV. — Symptômes.
1" Goutte aiguë. — La goutte, à l’état aigu, ne se présente pas avec des caractères identiques dans tous les cas ; pour mettre de l’ordre dans la description, nous passerons d’abord en revue les divers symptômes, puis nous ferons le tableau d’un accès de goutte complet.
La douleur est le principal symptôme de la goutte aiguë. Gomme les autres symptômes locaux, elle occupe bien plus fréquemment les pieds que toute autre partie du corps. Scudamore, a fail, pour étudier le siège ordinaire de ces sym-
(1) Voy. P. Lucas, Traité physiologique de l’hérédité. Paris, 1850, t. II.
(2) Garrod, loc.cit., p. 310 et suiv.
r.OUTTE. — SYMPTÔMES.
ptômes, un relevé d’un assez grand nombre d’observations qu’il importe de mentionner ici. Cet auteur a constaté que sur 138 cas, les premières attaques de goutte ont affecté 130 lois un des deux gros orteils. Les deux orteils n’ont été affectés ensemble que 10 fois. Viennent ensuite le cou-de-pied et les articulations des autres membres pour un petit nombre de cas. Un des deux gros orteils est primitivement le siège de prédilection de la douleur ainsi que des autres symptômes locaux. Plus tard la goutte peut affecter d’autres articulations, passer d'un orteil à l’autre, attaquer les mains ; le point d’abord affecté reste presque toujours douloureux, et il est assez ordinaire de voir la goutte rester fixée aux pieds, caractère important qu’on ne retrouve pas dans le rhumatisme.
Les caractères de la douleur varient suivant les sujets. On peut dire qu’en général elle est aiguë, dilacérante. Chez quelques malades elle est pongitive ; quelques-uns la comparent à la dislocation de l’article, d’autres à une brûlure, à une cuisson insupportable; elle a des moments d’exacerbation qui causent de vives angoisses. Parfois c’est une violente tension avec la sensation d’un fer rouge par instants. Sydenham a vu un certain nombre de cas dans lesquels il y avait la sensation d’une eau froide coulant dans la jointure. Telle est la douleur spontanée.
La douleur provoquée n’est pas moins vive : les malades ne peuvent pas supporter le poids des couvertures. Un mouvement imprimé à l’articulation suffit pour causer une vive souffrance, et la pression la plus légère est insupportable.
Cette douleur, qui se manifeste d’abord la nuit, a aussi pour caractère d’augmenter beaucoup pendant toute la durée de la nuit et de se calmer pendant le jour.
Les réveils en sursaut, fréquents dans les fortes attaques, sont accompagnés de vives douleurs dans les articulations affectées, résultant de secousses violentes.
Lorsque la douleur est très-vive, il y a dans la partie malade un sentiment de pulsation manifeste.
JDes douleurs qui sont sous la dépendance de celle qui vient d’être décrite se produisent aussi chez un grand nombre de sujets avec une grande vivacité et à des intervalles plus ou moins rapprochés : ce sont les crampes. D’après le relevé de Scudamore, elles ont lieu dans les trois quarts des cas ; elles se montrent le plus souvent dans les jambes, les cuisses, les orteils et les doigts ; mais il n’est pas rare de les observer dans les muscles de l’abdomen, de la poitrine, et même du pharynx. Elles se manifestent ordinairement pendant un mouvement du malade ; mais on les voit aussi se produire dans le repos le plus parfait.
Le gonflement ne larde pas à se joindre à la douleur ; il est irrégulier et a les caractères de l’empâtement. Il est variable dans les divers cas : tantôt considérable et s’étendant notablement au delà des limites de l’articulation; tantôt, au contraire, peu remarquable.
La rougeur est en général en rapport avec le gonflement et l’intensité de la douleur. C’est une rougeur sombre et diffuse, dont les limites sont dilliciles à tracer dans les cas où la douleur est vive. Dans le cas contraire il n’y a qu’une légère i teinte violacée.
La chaleur est également en rapport avec l’intensité de la douleur et le degré du : gonflement. Scudamore, qui a fait sur ce point des recherches intéressantes, a constaté qu’au niveau des articulations malades la chaleur de la peau est réellement augmentée. Il a trouvé, en effet, un ou deux degrés de différence entre ces parties
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
et les autres parties du corps ; mais, ainsi que' le fait remarquer cet auteur, la sensation de chaleur éprouvée par le malade est beaucoup plus considérable que l’aug mentation réelle de la température.
Sydenham, et après lui la plupart des auteurs, ont noté la dilatation des veines qui survient autour des articulations malades après une certaine durée de la goutte. Ln grand nombre de ces vaisseaux deviennent apparents et forment des cordons tortueux autour de l’articulation malade.
lin autre phénomène très-remarquable, mais qui ne survient qu’à la fin des accès, est la sueur plus ou moins abondante, et généralement un peu visqueuse, qui couvre I articulation. On a voulu assigner à cette sueur quelques caractères particuliers, comme une odeur pénétrante, etc. ; la plupart des médecins n’ont pas constaté ce fait.
A la fin des accès également, il n’est pas rare de voir survenir une démangeaison très-vive, suivie d’une desquamation particulière dont la matière a été comparée à du son par Sydenham.
Scudamore a vu du sang extravasé sous la peau dans quelques cas; ces cas sont
fort rares.
Tels sont les symptômes locaux de la goutte. Nous n’avons pas parlé de la déformation des articulations ni des concrétions tophacées, parce que nous trouverons ces lésions dans la description de la goutte, chronique, dont elles sont particulièrement la conséquence.
Les symptômes généraux sont nombreux et considérables. L 'appétit se perd ou diminue notablement ; la langue est blanche et pâteuse ; il y a de la soif; l 'épigastre est ordinairement tendu, sonore, rempli de gaz; on observe des nausées, des rapports acides. Il y a de la constipation; les urines sont peu abondantes, fortement colorées, sédimenteuses. On a signalé la coïncidence de la gravelle et de la goutte (1).
Il y a de Y insomnie, et, dans les paroxysmes, si le malade parvient à s’assoupir, il a un sommeil agité et ne tarde pas à se réveiller en sursaut. Enfin le pouls est élevé, fréquent; la chaleur générale est augmentée, et il y a une sensation de brisement, de contusion dans les membres.
Voyons maintenant comment ces symptômes se groupent ou se succèdent pour former une attaque de goutte.
2° Attaque de goutte. — Dans un certain nombre de cas, l’attaque est précédée, pendant un ou plusieurs jours, de prodromes manifestes. Ces prodromes consistent dans l’anorexie, la tension épigastrique, les flatuosités, un malaise général, des fourmillements, des démangeaisons dans les membres, des crampes, un refroidissement incommode des extrémités, un sommeil léger et fréquemment interrompu, et enfin, ainsi que l’a constaté Baglivi, la turgescence des veines voisines de l’articulation malade. [On a signalé encore plusieurs autres phénomènes qui annoncent l’arrivée prochaine de l’attaque dégoutté. Ainsi, du côté des voies digestives, outre la dyspepsie et les flatuosités, il existe une constipation opiniâtre; les veines hémorrhoïdales, gonflées et turgescentes, rendent la défécation pénible et douloureuse. Ailleurs, ce sont divers accidents du côté des voies urinaires : les
1) Voy. tome IV, article Graveu.e.