‹ Guide du médecin praticien (volume 3)Chapitre 178 sur 369 · ANÉMIE · texte numérisé non relu

ANÉMIE

DIAGNOSTIC

reste, sous ce rapport, ces épidémies ne diffèrent pas de la plupart des autres, qui ont toujours quelque chose qui sort de la règle commune.

§ IV. — Marche, durée, terminaison de la maladie.

La marche de l’anémie est graduelle ; lente dans les cas ordinaires, elle peut être très-rapide dans les épidémies et à la suite de saignées très-abondantes. La durée de l’affection ne peut être indiquée d’une manière précise. Elle peut être très-longue ; c’est ce qui a lieu dans l’anémie sporadique spontanée, et dans les cas où l’appauvrissement du sang est dû à des hémorrhagies très-peu abondantes, fréquemment et longtemps répétées. Quand la terminaison est favorable, on voit d’abord se colorer le bord libre des lèvres et des paupières ; les forces se relèvent ; la face perd son expression de langueur et de mélancolie. Puis les pommettes rougissent, et les diverses fonctions se rétablissent. Dans le cas contraire, on voit souvent, après plusieurs alternatives de mieux et de plus mal, les symptômes s’accroître rapidement, les accidents du tube digestif et l’infiltration augmenter, et les malades s’éteindre. L’hydropisie est une suite naturelle de l’anémie; mais faut-il, avec Hoflinger, regarder la phthisie, qui s’est montrée quelquefois après celte affection, comme produite par elle ? Ce n’est pas vraisemblable.

§ V. — Lésions anatomiques.

Les lésions anatomiques sont nombreuses, mais la principale est la diminution de la quantité normale des globules. Tandis que cette quantité esl, terme moyen, 127 sur 1000, elle peut, dans l’anémie, descendre à 28 ; mais rarement la diminution est portée aussi loin, et les nuances sont nombreuses. Quant aux autres matériaux, Andral a trouvé que la fibrine et l’albumine du sérum ne diminuent pas, ou ne diminuent qu 'assez tard dans l’anémie spontanée : preuve (pie la diminution des globules est son caractère anatomique essentiel, il n’en est pas de même dans les anémies qui succèdent à des pertes de sang très-considérables ; alors la sécrétion qui se fait dans l’intérieur des vaisseaux pour combler le vide produit étant purement aqueuse, la proportion de la fibrine et de l’albumine peut être beaucoup moindre qu’à l’état normal. Dans ces cas, le sang qu’on trouve dans les vaisseaux ressemble à la sérosité rougeâtre de certains épanchements, et ce sont eux qui ont reçu plus particulièrement le nom d 'hydrémie. Quant aux autres lésions, elles ne sont que des conséquences de cet état du sang ; ce sont : la vacuité des vaisseaux, la décoloration des tissus, les diverses infiltrations.

§ VI. — Diagnostic, pronostic.

Le diagnostic de l’anémie ne présente ordinairement aucune difficulté. Peutêtre, dans quelques cas, on pourrait se demander si l’état de langueur, d’affaiblissement et de décoloration dans lequel se trouvent les malades, n’est pas causé par une maladie organique plutôt que par un simple appauirissement du sang. On ne peut pas, à cet égard, établir de règle fixe de diagnostic : c’est au médecin à explorer les organes et les fonctions. On devra, en particulier, examiner le foie, dont les maladies se lient aux hydropisies, et donnent lieu à des colorations particulières qui pourraient en imposer.

MALADIES CONSTITUTIONNELLES

rm

Dans les épidémies observées chez les mineurs , on trouve quelques symptômes particuliers; mais il suffit d’être ave ti de leur existence pour qu’on ne s’en laisse pas imposer par eux. La maladie diffère d’ailleurs de toutes les autres par tant de points, qu’on n’en voit pas avec laquelle ou pourrait la confondre.

Les anémiques sont sujets à des palpitations plus ou moins violentes, qui quelquefois ont été prises pour un symptôme de maladie du cœur (voy. Chlorose).

Le pronostic est très-variable suivant les cas. S’il s’agit d’une anémie survenue à la suite d’évacuations sanguines excessives ou d’hémorrhagies abondantes, on en triomphe facilement, à moins que les hémorrhagies n’aient pour cause une lésion grave. L’anémie spontanée est plus rebelle; mais si elle n’est due qu’à des conditions hygiéniques qui n’ont pas agi avec une énergie extrême, et qu’on peut aisément changer, on rend encore facilement les malades à la santé. Enfin, dans les épidémies chez les mineurs, on a pu , par un traitement approprié, guérir la grande majorité des malades; mais il en est quelques-uns qui, en dépit de tous les moyens, ont fini par succomber après un temps plus ou moins long. Il est bien entendu que nous mettons de côté les cas où l’état anémique est dû à une lésion organique chronique; la gravité de la maladie ne vient pas alors de l’anémie, mais de la lésion qui l’a causée.

§ VII. — Traitement.

Dans l’anémie (pii survient après d’abondantes évacuations sanguines, il faut, si la maladie est portée au point de compromettre l’existence, ou si elle occasionne, au moindre mouvement, des syncopes effrayantes, placer les malades dans la position horizontale ; interdire les grands mouvements; appliquer, si le cas est urgent, des ligatures sur les cuisses et les bras, pour maintenir dans le centre circulatoire une suffisante quantité de sang. Si l’hémorrhagie continuait, il faudrait s'empresser de l’arrêter par tous les moyens connus (1).

Après avoir paré à ces trois premiers inconvénients, il faut relever les forces et reconstituer le sang. On y parvient assez facilement, lorsque les accidents ne sont pas extrêmes, à l’aide des toniques et des analeptiques : le quinquina, un peu de vin généreux, la gelée de viande, etc. Pour hâter le retour à la santé, aucun moyen n’est préférable aux ferrugineux.

[Les lavements vineux, quart de litre, matin et soir, peuvent être très-avantageux.]

Von Maulhner (‘2) dit que Y extrait de sang de bœuf rend de très-grands services dans certains cas d’anémie chez les enfants quand les préparations ferrugineuses sont mal supportées. Il l’administre en poudre ou dissous dans l’eau, à la dose de 50 centigrammes jusqu’à celle de h grammes. Pour préparer cet extrait , il suffit de prendre du sang de bœuf frais, de le passer au tamis, et de l’évaporer au bainmarie jusqu’à siccité.

Quelques frictions sèches, aromatiques, sur les membres et sur la région précordiale; un exercice modéré dès que les forces le permettent; la soustraction des malades aux mauvaises conditions hygiéniques qui ont causé le développement de

(t) Voyez les art. Épistaxis, Hémoptysie, etc.

(2) Von Maullmer, Du traitement de l'anémie dans le jeune à<je par l’extrait de sang de bœuf (Annales de la Flandre occidentale , et Journ. des connaiss. méd.-chir., 15 août 1851, t. XIX, p. 437).

LEUCOCYTHÊMIE. — HISTORIQUE. 5/|5

la maladie, complètent ce traitement que nous avons détaillé dans le chapitre sur la chlorose.

[On a conseillé et pratiqué avec des résultats variables la transfusion du sang, surtout à la suite d’hémorrhagies abondantes, telles que les métrorrhagies. ]

ARTICLE XL

LEÜCOCYT H É M I E .

[Cette affection, décrite pour la première fois par Virchow (de Berlin), présente comme altération principale une augmentation considérable du nombre des globules blancs du sang ou leucocytes. Le nom que l’auteur allemand a primitivement donné îi cette affection est celui de leukdmie (Xtux'ov dïg«, sang blanc). Ce mot, transporté (>n français, est devenu leukémie, et est encore employé par quelques auteurs. Bennett (d’Edimbourg), qui réclame pour lui-même la priorité de cette découverte, a donné à l’affection le nom de leucocythémic (de Xtux'o; xûpoj, globule blanc, et aTfxcc, sang), expression qui vaut mieux que celle de leukémie , laquelle ne convient que pour désigner une apparence laiteuse ou chyleuse du sang.

La leucocythémie, quoique récemment découverte, a déjà été le sujet d’un grand nombre de travaux en Allemagne, en France et en Angleterre.

§ I. — Historique.

En 18Zt5, Virchow publia (1) une observation d’un exemple de maladie cachectique non décrite, et consistant principalement dans une altération spéciale du sang (caillots mous, blanchâtres, ressemblant à du pus). En 1 867, cet auteur donna une nouvelle observation semblable (2) et appela cette maladie leukdmie. Dans la même année, il publia un nouveau mémoire sur ce sujet (3). Il continua à signaler des faits semblables en 18/18 et 1851. D’autres auteurs allemands, parmi lesquels Vogc.1, qui s’est principalement occupé de l’analyse micrographique et chimique du sang, Uhle (Zt), qui a réuni tous les faits connus de leukdmie , et se montant à vingt-sept, Griesinger, de Pury, Schreiber, ont continué les recherches de Virchow, et ajouté de nouvelles observations à celles qui avaient été faites. Le plus important de tous ces travaux est le long mémoire publié en 1855 sur cette question par Virchow (5). L’auteur y reconnaît deux formes de leukiimic : 1° la leukdmie splénique, consistant dans l’augmentation du nombre des globules blancs avec hypertrophie de la rate; 2° la leukdmie lymphatique , caractérisée par l’augmentation du nombre des éléments lymphatiques, les globulins du sang avec hypertrophie des ganglions lymphatiques sans gonflement de la rate. Dans l’un et dans l’autre cas, le foie peut être malade.

Les médecins anglais ne sont point restés en retard sur les Allemands. En 18/15 (6), Graigicet Hughes Bennett publièrent « Deux observations de maladie

(1) Virchow, Froriep’s t{otizen, n° 780.

(2) Virchow, Schmidt’s Jahrbücher, Bd. LVI1, § 182.

(3) Virchow, Archiv fur pat/l. Anat. und Physiol,

(4) Elite, Arch.} Bd. V, § 316.

(5) Virchow, Gesamm. Abhandlung. zur luissensc/iaftl. Med. Francfort, 1855.

(6) Edinburgh medical and surgical Journal , octobre.

Valleix, 5e édit.

MAÜAD1CS GONSTITOtlONNHtRES.

et d'hypertrophie de la rate , avec matière purulente dam le sang. » En 1866 (1), H. AV. Fiiller publia une observation intitulée : « Hypertrophie de la rate et du foie, dilatation de tous les vaisseaux sanguins avec altération particulière du sang. » En juin 1850 (2), Parkes inséra un fait de leucocythémie avechypertrophie de la rate. En 1851, Bennett, rev endiquant pour lui-même l’honneur de cette découverte, publia (.‘5) un mémoire contenant vingt observations, avec une théorie de la nouvelle maladie, qu’il désigne sous le nom de leucocythémie. Cet auteur, se fondant sur l’opinion de Gerlach, qui admet que la rate et les glandes lymphatiques forment les globules du sang, donne la définition suivante de la leucocythémie : « Dans certaines hypertrophies des glandes lymphatiques, leurs éléments cellulaires se multiplient dans une proportion insolite, passant dans le sang, et y produisant une augmentation considérable dans le nombre des globules blancs. »

En France, nous citerons, outre l’observation de Barth en 1839, les articles remarquables de Leudet (A) et Robin, de Charcot (5), Boucliüt, Vigla; les observations de Goupil (6), B lâche (7), Isambert, AVoiiïeZ, Becquerel, Gubler, Corlieu (8), le mémoire d’E. Vidal (9) ; les leçons cliniques de Trousseau (10), etc.; la thèse de Jules Simon (1861) est le résumé de nos connaissances sur la leucocythémie.

g II. — Caractères généraux de l’affection.

La leucocythémie est une cachexie avec altération du sang et dépérissement progressif de l’individu. Cette cachexie, quelle qu’en soit du reste la cause occasionnelle ou déterminante, marche presque fatalement vers une terminaison funeste. L’altération du sang consiste dans l’accroissement énorme de la proportion des globules blancs du sang. La rate, le foie, les glandes lymphatiques, sont souvent hypertrophiés par le fait de cette affection. Jusqu’ici deux théories sont en présence pour l’expliquer : l’une est de Virchow, l’autre de Bennett. Ces deu auteurs pensent que l’altération du sang est consécutive à une altération des solides. L’un et l’autre admettent, comme point de départ de leur raisonnement, que la rate, la glande thyroïde, le thymus, les capsules surrénales, les ganglions lymphatiques, sont des organes d’hématose. Virchow professe que la rate et les autres glandes vésiculeuscs sans conduit excréteur ont pour fonction de détruire les globules rouges; la leucémie ne serait qu’une suractivité de ces glandes qui, sous l’influence d’une altération avec hypertrophie, détruiraient un plus grand nombre de globules rouges que dans l’état normal, et accroîtraient ainsi la proportion desglobules blancs.

(t) The Lancet , juillet.

(2) Parkes, Medical Times.

(3) Bennett) Edinburgh month/y Journal, 1851.

(4) Leudet. Bulletins de la Soc. anat., 1852; Comptes rendus de la Soc. hiol., 1853, et Gaz. méd., 1853, p. 430, et novembre 1858.

(5) Charcot, Bulletin de la Soc. biol., 1853.

(6) Goupil, Soc. méd. des hôpitaux, 1855.

(7) Blache, Bulletin de l’Académede médecine, 1856, t. XXt, p. .198.

(8) Corlieu, Gazette des hôpitaux, 1861, n° 27.

(0) Vidal, De la leucocythémie splénique {Gazette hebdomadaire de médecine, 1856).

(10) Trousseau, Clinique médicale de l’ Hôtel-Dieu, 2e édit., 1864, t. lit, p. 543.

LEUCOCYTHÉMIE. — SYMPTÔMES.

Bennett, voulant aussi trouver une théorie capable d’expliquer les faits pathologiques, admet que les glandes lymphatiques , c’est-à-dire la rate, la glande thyroïde, les ganglions lymphatiques, etc., engendrent les globules du sang, que ces globules sont d’abord incolores ou blancs ( leucocytes ), et qu’ils passent ensuite à l’état de globules rouges, par suite de modifications que leur font subir d’autres organes. La suractivité avec hypertrophie de ces glandes lymphatiques, en augmentant démesurément la proportion des globules blancs, produirait la leucocythémie.

Hellcr, en 1846, supposa que la présence des globules blancs, dans le sang, pouvait bien être le résultat d’une fermentation interne. Coze et Feltz (1), de Strasbourg, injectèrent un liquide putride dans les jugulaires de lapins; Brauell (de Dorpat) inocula le sang de rate, et, de part et d’autre, les expériences donnèrent une augmentation considérable des globules blancs.

Quoi qu’il en soit de ces explications théoriques faites à la hâte, et qui sont empruntées à une physiologie imparfaite, l’affection existe, est nettement différenciée des autres cachexies, et se reconnaît aux caractères suivants.

§ III. — Symptômes.

Les malades maigrissent et s’affaiblissent rapidement : l’état anémique et cachectique, accusé par la pâleur et l’altération des traits, va en croissant de jour en jour. Le plus grand nombre de ces malades ont les symptômes propres à l’anémie, bourdonnements d’oreille, troubles de la vue, céphalalgie, palpitations, etc. Vidal a noté, dans un cas, une névralgie sous-orbitaire. Charcot a signalé une lypémanie développée sous l’influence de cette affection. Leudet a noté la faiblesse de la voix. Dans le plus grand nombre des cas l’appétit est conservé, et il n’y a qu 'exceptionnellement des troubles de la digestion. Ce n’est que dans les derniers temps de la maladie qu’on voit survenir des diarrhées quelquefois dysentériques ; on voit en pareil cas une altération des gencives pouvant aller jusqu’à l’ulcération, la sécheresse de la langue et une soif vive, phénomènes ultimes. Ce qui frappe le plus chez ces malades, amaigris souvent au point qu’on peut à première vue les croire phthisiques, c’est l’énorme distension de la base de la poitrine et du ventre par suite de l’hypertrophie de la rate et souvent du foie. La rate acquiert des dimensions considérables et telles que l’hypertrophie de cet organe par suite de fièvres intermittentes, en peut à peine donner une idée; la rate descend souvent dans la fosse iliaque et occupe une partie de la cavité du ventre; on la voit même s’étendre jusque vers le flanc droit. Le foie s’hypertrophie aussi, mais son accroissement est loin de présenter le même caractère insolite; le plus souvent il ne déborde les fausses côtes que de deux ou trois travers de doigt. Chez quelques malades les ganglions lymphatiques de l’abdomen, ceux des régions cervicale, axillaire, inguinale, s’hypertrophient et forment d’énormes tumeurs. On a noté une gène de la respiration, une sorte d’anxiété, qui se manifestait dès le début de l’affection et qui ne s’expliquait pas suffisamment par l’état physique des organes de la respiration. On voit survenir souvent de l’œdème aux membres inférieurs, de l’ascite. Quelquefois l’œdème s’étend à tout le corps. La fièvre sur-

(1) Feltz, Mémoire sur la leucémie. Strasbourg, 1865, p. 22.

MALADIES CONSTITUTIONNELLES

vient dans les derniers temps seulement. Au début, le pouls est lent, petit et ne dépasse guère 75 ou 80 pulsations. Lorsque la fièvre a pris le caractère hectique, le pouls devient fréquent et se maintient à 110 ou 120 pulsations. Il y a des accès de fièvre irréguliers et qui ne sauraient être aucunement confondus avec les accès réglés des fièvres intermittentes.

A mesure que la maladie marche et que la cachexie fait des progrès, il se manifeste une tendance aux hémorrhagies. La sortie du sang hors de ses voies naturelles a lieu principalement par les narines (épistaxis) et par l’intestin. On a noté le purpura et l’hémorrhagie cérébrale. Quelquefois il se fait des eschares aux parties sur lesquelles repose le corps. Enfin, quelques auteurs ont vu des épanchements de sang considérables dans les muscles et dans le tissu cellulaire sous-cutané, des furoncles. On reconnaît facilement, par ce qui précède, qu’il y a altération du sang et tendance aux hémorrhagies, à l’œdème, ainsi que cela se voit dans un certain nombre d’états cachectiques résultant de maladies chroniques ou d’altérations organiques de différents ordres. Il se produit aussi dans le cours, et surtout vers les derniers temps de l'affection, des complications dans divers organes, complications qui n’ont rien de spécial. Peut-être la maladie de Bright doit-elle être considérée comme une des complications les plus fréquentes.

§ IV. — Durée.

Si l’on considère que cette affection n’est aperçue qu’alors qu’il existe déjà une détérioration profonde de l’organisme, et que l’hypertrophie de la rate ou des ganglions est considérable, on verra qu’il est difficile d’en déterminer exactement la durée.

La durée de la leucocythémie peut être de un mois à six ans ; la durée moyenne est de un an à un an et demi.

§ V. — Pronostic.

Jusqu’à présent on a lieu de penser que lorsque cette affection est confirmée, elle entraîne nécessairement la mort.

§ VI. — Anatomie pathologique.

Pendant la vie les caractères du sang sont les suivants. 11 a perdu sa couleur rutilante et est d’un brun chocolat. Si l'on emploie le procédé de Vogel, qui consiste à défibriner le sang par le battage, on voit au bout de peu de temps se former deux couches: l’une, inférieure, d’un rouge brun; l’autre, supérieure, d’un blanc aiteux. C’est cette apparence qui a fait donner à l’afTection le nom de leukémie, et qui avait fait penser à Bennett que le sang était purulent. L’examen fait au microscope montre que les globules blancs du sang sont en proportion plus grande qu’à l’état normal, et qu’ils n’ont point tout à fait le même aspect. En ce qui con- •erne leur nombre, tandis qu’à l’état normal ils doivent être, par rapport aux globules rouges chez l’adulte, dans la proportion de 1 pour 200 ou 300, on les trouve dans la leucocythémie, dans le rapport de 1 à 3, et quelquefois de 1 à 2. On comprend combien un pareil changement d’état du sang est caractéristique; d’ailleurs,

LEÜC0CÏIHÉM1E. — CAUSES.

l’anémie, les différentes cachexies résultant d’autres maladies chroniques ou organiques n’amènent jamais une altération qui ait le moindre rapport avec celle-là. Les dimensions des leucocytes changent aussi, et ces globules sont à la fois augmentés de volume et pourvus de noyaux pouvant varier de deux à quatre ; outre ces globules blancs, on trouve des noyaux libres, identiques avec les globulins du sang et de la lymphe.

Le sang présente quelques modifications dans sa composition chimique. L’analyse chimique, du reste, ne saurait donner encore de nos jours sur ce point des renseignements exacts, et les véritables chimistes s’abstiennent de tirer parti de résultats nécessairement imparfaits.

Après la mort, l’altération du sang est visible sans l’intervention de l’analyse physique ou chimique. Le sang est plus pâle et les vaisseaux et le cœur contiennent des caillots mous d’une couleur blanchâtre tirant sur le jaune. Charcot et Robin ont signalé une grande quantité de cristaux losangiques réguliers et colorés en jaune rougeâtre.

Les altérations des solides, et principalement des ganglions, de la rate, du foie, sont les suivantes. Augmentation énorme du volume de la rate, qui peut atteindre jusqu’à Al centimètres de long. Cet organe, à la coupe, est .assez solide, ferme, rouge brun, cassant. On y a vu des dépôts blancs solides plastiques. L’examen micrographique fait reconnaître que ce n’est pas un engouement, une imbibition, une augmentation du volume seulement, mais une véritable hypertropie qui se produit alors, et que le nombre des éléments anatomiques considérés comme jouant un rôle actif dans les fonctions de l’organe y est énormément accru. Il en est de même pour les ganglions. Le foie présente, à un moindre degré, le même phénomène; on a noté (Leudet) la possibilité du développement de la cirrhose par le fait de la leucocythémie.

. § VII. — Nature de la maladie.

C’est une cachexie de nature spéciale, qui paraît débuter par une altération de la rate et des ganglions lymphatiques, souvent du foie. Cette cachexie a pour caractère essentiel la prédominance des globules blancs du sang. Est-elle la conséquence d’un état morbide antérieur ; est-elle une maladie secondaire favorisée par l’hypertrophie de la rate (Bennett, Virchow, Vogel, Vigla, Charcot) ; par l’hypertrophie des ganglions lymphatiques (Virchow, Schreibcr) ; par l’hypertrophie des glandes de Pcver (Schreiber); par l’hypertrophie du foie (Virchow); est-elle enfin le résultat d’une fermentation interne (Relier, Coze, Feltz) (1)? On ignore positivement comment elle se forme; elle est une complication, une conséquence possible, mais non pas obligée , des lésions organiques que nous venons d’indiquer.

§ VIII. — Causes.

On rencontre cette maladie deux fois plus souvent chez les hommes que chez les femmes; c’est dans l’âge adulte, de vingt à cinquante ans, qu’elle a sa plus grande fréquence ; cependant Trousseau (2) l’a observée chez un enfant de

(1) Fellz, Mémoire sur la leucémie. Strasbourg, 1865.

(2) Trousseau, Clinique de l'Hôtel-Dieu , 2e édit., t. III, p. 550.

MALADIES CONSTITUTIONNELLES

«piinze mois; Corlieu (1), chez un garçon de neuf ans. Golitzinsky, de Moscou (2), dit avoir fréquemment rencontré la leucémie lymphatique sur les cadavres des enfants à la mamelle. Les miasmes palustres, aussi bien que les mauvaises conditions hygiéniques, que les excès alcooliques, que les cachexies, peuvent la déterminer.

§ IX. — Traitement.

lous les moyens rationnels ont été employés sans succès contre cette maladie. On en est réduit à un traitement empirique ; les préparations de quinquina, le fer réduit, le perchlorure de fer, tous les amers, tous les corroborants, les lavements vineux, les gelées de viandes, l’huile de foie de morue, le soufre, l’arsenic, l’iodyire de potassiun, les mercuriaux, etc. , ont constamment échoué. Cependant Addinel llevysou cite une guérison par le mercure. Nous l’avons employé sans succès. ]

ARTICLE XII

SCORBUT

Le scorbut ne saurait être rattaché à aucune lésion locale considérée comme cause de la maladie. Primitivement, on ne trouve rien dans cette allection qui ne puisse être expliqué par une altération profonde du sang, source de tous les symptômes. Il n’y a point de discussion à ce sujet, et c’est ce qui nous autorise à placer la description du scorbut dans ce chapitre plutôt que dans tout autre où diverses lésions et divers symptômes pourraient engager à l’introduire.

Le scorbut a-t-il été connu dès les premiers temps de la médecine? On a cité Hippocrate, qui a fait une description rapide d’une affection qui présente plusieurs symptômes du scorbut, et Celse, qui a répété celte description (3), puis Arétée, Paul d’Egine, Pline, etc. Sans nier que les descriptions de ces auteurs puissent se rapporter à cette maladie, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’elles* sont trèsvagues et très-incomplètes, et qu’elles laissent des doutes dans l’esprit du lecteur le plus prévenu.

[La plus ancienne relation historique du scorbut est celle du sire de Joinville, qui signale la mortalité que détermina cette maladie, en 1260, dans l’armée de Louis IX, en Égypte, par suite du manque de vivres et d’eau potable. A l'époque où commencèrent les grands voyages de circumnavigation, le scorbut se montrant dans toute son intensité et sous forme d’épidémies terribles, les descriptions devinrent claires et précises. Pendant le voyage de Yasco de Gama, qui, le premier, doubla le cap de Bonne-Espérance pour aller aux Indes orientales, plus de cent hommes sur cent soixante qui formaient son équipage, mourureut de cette maladie. L’histoire des découvertes des Portugais par Lopez de Castennada, contient la première relation de cette affection observée à la mer. A bord des bâtiments de Cartier, de Cavendish, d’Anson et du capitaine Cook, le scorbut sévit également avec violence. Les ravages qu’il lit pendant les xve, xviu, xvue et xvme siècles dans les flottes, les armées et les populations de certaines contrées de l’Europe, furent tels, que peu

(1) Corlieu, Gazette des hôpitaux, n° 27, 1861.

(2) Golitzinsky, Allgem. medicin. C entrai- Z eitung, n° Zi 7.

(3) A. C. Celsus, De Medicina , lib. II, cap. vu.

SCORBUT

CAUSES

<le maladies ont attiré l’attention à un aussi haut degré. Le nombre des publications dont le scorbut a été l’objet est immense, les matériaux propres à tracer son histoire abondent ; le seul embarras est d’en renfermer la substance dans les limites d’un article.]

L’altération du sang, qui est la principale lésion du scorbut, n’étant pas aussi parfaitement connue que celle de l’anémie, on en est réduit à définir cette affection par ses symptômes : [Le scorbut est une maladie générale, non fébrile, caractérisée par l’abattement des forces, l’affaissement moral ; par des taches livides sur la peau, des ecchymoses sous-cutanées, des ulcères; par des hémorrhagies spontanées, multiples, provenant des muqueuses, surtout de la muqueuse des gencives qui, le plus souvent, sont ramollies et fongueuses; enfin, fréquemment, par des contractures des membres inférieurs.

Le nom de scorbut, dérivé, suivant Lind, du mol slave scorb, est représenté, dans les langues étrangères, par des mots analogues : scurvy (angl. ) ; Scharbock, skorbut (ail.) ; scheurbink (holl.) ; scorbuto (ilal.); escorbuto (esp.) En raison de la prédominance de certains symptômes, on l’a désigné aussi par les noms de stomacace (Pline), porphyra nautica (Mason Good). On lui a donné également les noms de maladie hollandaise, de mal de Loanda (esp., portug.), en raison de sa fréquence ou de sa gravité dans certaines contrées.

Après avoir fait d’innombrables victimes pendant les quatre siècles qui précèdent ]e nôtre, cette maladie, grâce aux progrès de l’hygiène, a singulièrement perdu de sa fréquence et surtout de sa gravité. Mais, dans des circonstances difficiles, en temps de guerre spécialement, les armées de terre et de mer sont encore loin d’être exemptes de ce fléau, comme l’a prouvé la campagne de Crimée (1).

§ II. — Causes.

1° Causes prédisposantes. ■ — Le scorbut est dû h l’influence plus ou moins prolongée d’un ensemble de conditions hygiéniques défectueuses. S’il se montre plus fréquemment à bord des bâtiments qu’à terre, c’est parce que le séjour à la mer entraîne surtout des modifications profondes dans l’alimentation de l’homme; mais la navigation n’est nullement, ainsi qu’on l’a cru à tort, une condition essentielle de son développement. Tout ce qui vient porter atteinte à la nutrition et à la réparation des forces peut être considéré comme cause prédisposante de cette maladie ; si elle s’observe, en temps ordinaire, à terre, par-

ticulièrement dans les hospices consacrés à la vieillesse, c’est que les sujets qui s’y trouvent rassemblés ont déjà une constitution détériorée par la misère, les maladies antérieures et les années. Les hommes adultes en sont plus souvent

(1) « Le scorbut était notre plus cruel ennemi, dit le docteur Macleod, et fit périr plus de « soldats blessés que la balle conique elle-même ». (Macleod, Notes on the suryenj of' the C riniean War, p. 26.) D'après les statistiques de Scrivc, du mois de septembre 1854 au mois de juillet 1856, on avait reçu dans les ambulances et hospices 23 365 scorbutiques, 639 de ceux-ci moururent, et sur 17 576 autres qui avaient été transférés ailleurs, 3380 succombèrent.

MALADIES CONSTITUTIONNELLES

atteints que les femmes et les enfants, attendu que ce sont les hommes, à la période moyenne de la vie, qui se trouvent soumis aux dures nécessités de la guerre et des longues traversées. Dans les circonstances calamiteuses, pendant les longs sièges, le scorbut frappe également les divers éléments d’une population, sans distinction de sexe ni d’âge. Les saisons n’ont d’influence sur son apparition qu’en raison des intempéries et de la privation de fruits, de végétaux frais, que leur succession entraîne. Les passions tristes peuvent jouer, à la fois, le rôle de causes prédisposantes et de causes occasionnelles.

2° Causes occasionnelles. — On a, de tout temps, attribué une part considérable à Y humidité unie au froid , dans la production du scorbut. Elle agit en diminuant les fonctions de la peau et en déprimant l’innervation. Aussi, est-ce dans les contrées froides, brumeuses, pendant la mauvaise saison des climats tempérés, durant les traversées contrariées par de gros temps, au milieu des camps établis sur un sol détrempé, à bord des bâtiments construits avec de. mauvais bois ou faisant beaucoup d’eau, qu’on voit particulièrement apparaître cette maladie. Mais elle se développe également malgré la beauté du climat, pendant la saison chaude, comme on a pu le constater en Crimée, aussi bien, à terre, parmi les soldats, qu’à bord des bâtiments, parmi les équipages (1). Pendant l’hivernage des climats tropicaux, alors que l’humidité est extrême, lorsque d’autres circonstances hygiéniques fâcheuses viennent coïncider, le scorbut peut se montrer avec tout autant d’intensité que dans les contrées froides et humides. Souvent, dans les pays chauds, il vient se confondre avec la cachexie palustre. Si dans le cours d’une navigation, on le voit apparaître, ou s’aggraver à l’approche des latitudes froides, il ne faut pas oublier de tenir compte de la durée d'action des causes productrices pendant le temps que le navire était dans des parages tempérés ou chauds. On a injustement accusé Yair marin qui est, au contraire, bienfaisant par sa pureté et sa puissance vivifiante, c’est Y atmosphère viciée du navire qu’il faut incriminer; elle a certainement une influence débilitante qui se manifeste surtout chez les hommes que leurs fonctions retiennent dans les profondeurs de la cale, tels que les chauffeurs , les cambusiers. Les bagnes, les prisons, les galeries de mines, les habitations, en un mot, humides, privées de lumière et dont l’air n’est pas convenablement renouvelé, placent les individus qui y séjournent, sous l’imminence du scorbut. Mais, il faut le reconnaître, les influences atmosphériques sont insuffisantes pour faire naître cette maladie, tant qu’elles sont neutralisées par une alimentation saine, abondanteet variée. C’est dansles éléments du régime que l’on trouve la source la plus puissante de l’altération spéciale du sang qui donne lieu aux symptômes scorbutiques. On a cru, pendant longtemps, que la cause unique de cette altération était une alimentation exclusivement ou presque exclusivement composée de salaisons; sans aucun doute, ce régime exclusif porte, à la longue, une atteinte profonde à la nutrition, mais ce n’est pas le chlorure de

({) Mauger, Étude des causes et du traitement du scorbut observé dans la mer h oire pendant la campagne de Crimée (thèses de Paris, 1856). — Le Bret, Mémoire sur te scorbut de l’armée d’Oricnt (Annales de la Société d’hydrologie médicale. 1856-1857, t. 111, p. lJaj. — Tholozan, Gazette médicale, 1855, n° 27. — Le Bozec, Relation médicale de la campagne du vaisseau l’Alger, dans la mer Noire (thèses de Montpellier, 1858).

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