SCORBUT. — CAUSES
sodium dont la viande est imprégnée qu’il faut seul accuser. Lind, lui-même, et beaucoup d’autres observateurs, ont reconnu que le scorbut pouvait guérir, malgré l’usage d’une notable quantité de sel marin ou d’eau de mer prise chaque jour, si, par ailleurs, les autres conditions hygiéniques se trouvaient heureusement modifiées. Mais la viande salée, surtout celle qui a été longtemps conservée, a perdu une partie de ses principes nutritifs qui ont passé dans la saumure, par suite, la ration journalière devient insuffisante en quantité et en qualité. Toutefois, de nombreux exemples prouvent que le scorbut s’est néanmoins montré, à la mer, comme à terre, lors même que la viande fraîche entrait pour une part assez large dans le régime. L’absence de fruits et de végétaux pourvus de leur eau de végétation paraît manifestement avoir une action bien plus préjudiciable sur la nutrition, on lui a même attribué une importance capitale; déjà, en 173û, Bachstrom (1) av ait très-nettement formulé son opinion sur ce sujet. Quelques observations, passibles de légitimes critiques, et recueillies, pour la plupart, à bord des navires, tendraient à établir que malgré l’usage de légumes frais le scorbut a pu apparaître. En tout cas, il en serait pour cette affection générale comme pour beaucoup d’autres, c’est-à-dire que très-rarement une cause unique parvient à rendre suffisamment compte de la production de l’état morbide. Aussi ne doit-on ajouter aucune confiance aux opinions exclusives basées sur des idées chimiques qui regardent le scorbut comme dû, soit à l’absence de potasse dans les aliments (Garrod) (2), soit à celle de l’acide phosphorique (Morgan, de Dublin) (3). Il est plus sage de reconnaître que l’étiologie de cette affection est toujours complexe, que dans les subordinations des éléments étiologiques, Y insuffisance de la ration, en quantité et en qualité , la monotonie du régime, le défaut de certains principes alimentaires, la mauvaise qualité des denrées et surtout de l’eau potable, occupent le premier rang. Aux vices de l’alimentation faut-il encore, le plus souvent, ajouter l’influence des milieux, le défaut de vêtements secs et suffisamment protecteurs, les fatigues de toute nature, les passions tristes, les maladies antérieures, particulièrement la cachexie paludéenne, la dysenterie, enfin, la misère sous toutes ses formes. Ce dernier mot exprime, mieux que ne le feraient de longs détails, l’ensemble complexe des causes débilitantes qui, peu à peu, amènent l’apparition de cette maladie, véritable sujet de terreur dans les siècles derniers. Hoffmann, Boerhaave, ont admis que le scorbut pouvait se transmettre des pères aux enfants. Cette opinion ne soutient pas le moindre examen. Il faut également repousser la contagiosité du scorbut. Quand
(1) « Faute de faire une attention convenable à l’histoire du scorbut, on a supposé généra- » lcment que le froid, dans les pays septentrionaux, l’air de la mer, l’usage des aliments » salés, etc. , étaient la cause du scorbut. Mais c’est sans raison qu’on a fait cette supposition ; » car cette calamité n’est due qu’à l’abstinence totale des aliments végétaux frais. Cette absti- » nence est la seule, la véritable et la première cause du scorbut. Lorsque par négligence ou » par nécessité, on demeure pendant un temps considérable sans manger de fruits récents ou » de légumes, nul âge, nul climat, nul terrain, n’est à couvert de ses attaques. Il y a d’autres » causes secondaires qui peuvent concourir au même effet ; mais l’expérience prouve que les » végétaux récents seuls préservent de cette maladie, et qu’ils la guérissent assez prompte- » ment, même dans peu de jours, lorsqu’une hydropisie ou une consomption ne réduisent pas » le malade à un état désespéré. » (Bachstrom, Observationes circa scorbutum, etc.)
(2) Garrod, Monthly Jouni. of med science, janvier 1848.
(3) Morgan (de Dublin), Nouveau procédé pour la conservation des viandes alimentaires. Traduit de l’anglais. Paris, 1865.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
un grand nombre d’hommes se trouvent soumis aux mêmes influences fâcheuses, comme dans les bagnes, les villes assiégées, les camps, à bord des bâtiments, on voit la maladie revêtir le caractère d 'épidémicité. Il serait peut-être plus correct de dire qu’elle est alors endémique, car les conditions hygiéniques mauvaises étant communes, on peut d’avance prévoir, d’une manière certaine, l’apparition du scorbut, si elles se prolongent; il n’v a donc pas ici cette inconnue qui nous échappe presque toujours à l’origine des épidémies proprement dites. On pourrait, à volonté, faire naître le scorbut, ce qui ne peut se faire pour le choléra, la peste, la dysenterie par exemple; c’est prodamer, du même coup, toute la puissance d’hygiène quand il s’agit de a prévenir ou de la combattre.
Au début, on observe d’abord un sentiment de lassitude générale, une aversion marquée pour tout travail, de la tendance à l’isolement. Les hommes qui, à l’état de santé, étaient les plus actifs, lorsqu’ils commencent à souffrir du scorbut, restent couchés et recherchent le repos par-dessus tout ; après le plus léger effort, ils sont essoulllés, ils se sentent harrassés, ils éprouvent, dans tout le corps, des douleurs gravatives, qu’on est souvent porté à regarder comme de nature rhumatismale. La physionomie est triste, le visage offre une coloration particulière ; ce n’est pas la pâleur des convalescents qui relèvent de longue maladie, mais une teinte terreuse, puis brunâtre, qui présente une certaine analogie avec celle de la période cyanique du choléra (M. Duval) ( I). La conjonctive, les lèvres, toutes les parties habituellement rouges, prennent un aspect terne et décoloré, comme sous l’action d’un froid intense; plus tard, la pâleur du visage offre une nuance verdâtre. La peau, d’abord sèche et rugueuse, se recouvre de petites élevures qui portent à leur sommet un point vésiculeux d’un jaune rougeâtre (peau ansérine). Après quelques jours, ce point vésiculeux devient plus rouge et plus apparent, il prend une teinte plus foncée, sa base se déprime et il ne reste qu’une petite tache saillante de couleur pourpre livide ( piqueté scorbutique ). Ces taches s’agrandissent ; elles sont arrondies, acquièrent la largeur d’une lentille et plus, elles peuvent se montrer partout, voire même, quoique rarement, aux conjonctives, aux paupières (surtout à l’inférieure), sur tous les points du corps qui sont déclives ou soumis à quelque pression, mais leur siège de prédilection est aux membres inférieurs (M. Duval). Cet état rugueux de la peau dite ansérine, qu’on a comparé aussi à la peau d’une oie plumée (gooses/ân appearance), et le piqueté scorbutique apparaissent dix et même vingt jours avant que les gencives se prennent (Rouppe) (2); ces signes sont pathognomoniques.
Les gencives deviennent saillantes, molles, d’une teinte violacée, saignent à la moindre pression, elles s’ulcèrent; l 'haleine prend une odeur désagréable, fade, infecte. Cette fétidité, qui tient surtout à la présence du sang altéré mêlé à la salive, n’a rien de spécial, rien qui la distingue de celle qui accompagne les autres affec-
(1) Marcellin Duval, Mémoire sur le choléra-morbus asiatique observé au bagne de Brest en 1849. Paris, J. B Baillière, 1853.
(2) Rouppe, De morbis navigantium, 1764, p. 95.