SCORBUT. — SYMPTÔMES
lions de la muqueuse buccale, aussi ne nous paraît-il pas juste d’en faire un caractère distinctif, à l'exemple de W. Kerr (1). Chez un certain nombre de scorbutiques, les gencives peuvent même rester intactes. M. Duval a fait la remarque qu’il existe, assez souvent, un contraste frappant entre la présence de larges ecchymoses aux membres inférieurs et l’état normal ou presque normal des gencives; vice versa , en l’absence de toute ecchymose, les gencives peuvent être fongueuses, même ulcérées. Cette observation a été confirmée par celles de Mauger, Le Bozec (2) et d’autres médecins de la marine. Ordinairement , une salivation plus ou moins abondante s’établit. Houppe avait remarqué qu’elle dominait spécialement chez ceux qui abusent du tabac (à chiquer surtout), que, chez ces sujets également, les dents vacillent plus tôt et les gencives s’ulcèrent plus rapidement.
A mesure que la maladie se prononce, en outre des taches superficielles, il survient de véritables ecchymoses sous-cutanées, soit spontanément, soit sous l’influence de la plus légère contusion ; leur étendue est très-variable, elles peuvent occuper la plus grande partie d’un membre. Des infiltrations sanguines plus ou moins considérables se forment dans les différents tissus. Lorsqu’un membre, pour une cause quelconque, et surtout un des membres inférieurs, est condamné à un repos un peu prolongé, il devient bientôt le siège d’une ecchymose. Assez fréquemment, un simple piqueté existe sur la face antérieure des membres, tandis que de larges ecchymoses se présentent à la face postérieure, au creux du jarret, autour des articulations du genou et du pied, avec un gonflement prononcé et une dureté parfois ligneuse.
Les douleurs articulaires augmentent et donnent lieu à de cruelles souffrances ; assez souvent les jambes restent fléchies, se rétractent énergiquement, au point que les talons viennent à se mettre au contact des tubérosités ischiatiques. Lu gonflement œdémateux, remarquable surtout à la face chez les sujets qui restent couchés, se montre autour des malléoles, lorsque la station s’est prolongée pendant quelque temps. Dans les pays tropicaux, où souventle scorbut se confond, soit avec l’anémie simple, soit avec la cachexie palustre, nous avons remarqué que l’œdème s’observait plus fréquemment et à un plus haut degré que dans les contrées froides ou tempérées.
Les élancements douloureux dont les articulations sont le siège, ne sont pas les seuls dont se plaignent les malades ; ils en accusent aussi dans la partie moyenne des membres, et particulièrement dans un des côtés de la poitrine.
Dans les premiers temps de la maladie, les troubles des fonctions digestives ne consistent guère que dans une constipation assez opiniâtre, avec ballonnement du ventre et sensation de pesanteur à l’épigastre. Ordinairement, l'appétit persiste, mais l'état de la bouche vient bien souvent apporter une très-grande difficulté à l’alimentation, tant les gencives sont fongueuses, ulcérées, et les dents vacillantes. La soif est rarement augmentée.
Le pouls ne présente rien de remarquable, si ce n’est qu’il est facile à déprimer, ralenti et parfois intermittent. Le bruit de souffle dit carotidien, à double courant, est loin d'être constant; chez un même malade, il paraît et disparaît par intervalle (M. Duval).
(1) \V. Kerr, Cyclop. ofpract. med , vol. 111, article Scorbutus.
(2) Voyez thèses citées.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
f.cs scorbutiques sont très-sensibles au froid ; la température des extrémités est abaissée. Lorsque dans le cours de la maladie, un organe important devient le siège d’une inflammation* le pouls peut alors varier entre 100 et 120, mais il est faible et dépressible. Si les douleurs ne sont pas violentes, I e sommeil ne fait pas défaut. Les facultés intellectuelles , sauf les cas de complications, ne sont pas troublées, mais les malades sont tristes, découragés, et envisagent tout sous des couleurs sombres. Le plus souvent, ils restent plongés dans une apathie profonde.]
A une époque plus avancée de la maladie, ou même dès les premiers temps, dans certains cas (car le scorbut 11e présente pas ces périodes tranchées qu’on a voulu lui assigner), ces symptômes sont portés au plus haut degré, et quelques-uns prennent un nouveau caractère. La faiblesse est poussée jusqu’au collapsus, et il y a tendance à la syncope au moindre mouvement. Les points où s’étaient formées des ecchymoses deviennent le siège d’ulcères fongueux, sanieux, saignant au moindre contact, ne fournissant pas de pus véritable, ayant des bords élevés et gonflés, une surface irrégulière. Parfois la destruction des tissus y marche avec une grande, rapidité. Les tendons, les os, peuvent être ainsi mis à nu.
Lorsque le ramollissement , la fongosité et Y ulcération des gencives sont portés au plus haut degré, les denLs sont ébranlées, et même tombent d’elles-mêmes, sans que pour cela la carie des mâchoires, pas plus que celle des autres os, soit un accident fréquent.
C’est alors principalement qu’on voit survenir des hémorrhagies par les surfaces muqueuses : les fosses nasales, le palais, le canal intestinal, la vessie. Les selles deviennent plus fréquentes et sanguinolentes, et ces pertes ajoutent encore à la faiblesse générale. [E11 l’absence même de suffusions séreuses appréciables dans les plèvres ou le péricarde, on se rend compte de l’essoufflement, de l’anxiété, de la dyspnée, qui s’observent chez les scorbutiques avancés ; la station verticale, le moindre effort, peuvent suffire pour amener une syncope quelquefois mortelle.
Dès le commencement du siècle, un grand nombre d’observateurs, et particulièrement les médecins de la marine, ont signalé la coïncidence de l’héméralopie et du scorbut. En présence des faits nombreux qui prouvent que non-seulement il n’v a pas de relation entre l’intensité du scorbut et l’apparition des troubles de la vision, mais encore que très-souvent l’héméralopie peut entièrement faire défaut pendant l’épidémie scorbutique la plus sérieuse, il est impossible de ranger cette altération sensorielle au nombre des symptômes ordinaires du scorbut. Cependant on ne peut nier que, dans certaines circonstances, sous l’influence prolongée d’une grande intensité lumineuse, par exemple, le scorbut 11e soit une cause prédisposante de l’héméralopie. Il est parfaitement établi, en outre, que les conditions hygiéniques, propres à la guérison du scorbut, font également disparaître très-rapidement l’ héméralopie (1).
Chez les scorbutiques, il est fréquent de voir des plaies anciennes se rouvrir et devenir ulcéreuses; les fractures récentes ne se consolident pas, tant que dure la maladie, celles dont le cal est en voie de formation même déjà avancée, présentent, de nouveau, de la mobilité dans les fragments. Mauger a constaté l’exactitude de l’assertion émise par Lind et Rouppe : lorsqu’un scorbutique vient h être atteint de
(1) Ch. Quémar, Scorbut cl héméralopie scorbutique, thèse de Montpellier, 1858.
SCORBUT. — LÉSIONS ANATOMIQUES
luxation, d’entorse, de contusions, de fractures, de plaies de l’un des membres inférieurs, le lieu de la lésion devient bientôt le siège d ecchymoses et d hémor rhagies à un degré beaucoup plus fort que sur les autres paities du corps. Lind avait déjà remarqué, avec autant de raison, que les scorbutiques étaient plus facilement que tout autres atteints des maladies épidémiques régnantes, qui présentaient, chez eux, une intensité beaucoup plus grande.
Pendant les mauvais jours de la campagne de Crimée, la pneumonie, la dysenterie, la variole, le typhus,* le choléra, les fièvres rémittentes, trouvaient, dans le scorbut qui formait le fond de la constitution médicale, un élément de gravité dont il fallait tenir grand compte pour le traitement (1). ]
g IV. — Marche, durée, terminaison de la maladie.
La marche du scorbut est toujours croissante, depuis l’apparition de la faiblesse générale jusqu’aux derniers accidents, tant que les conditions fâcheuses qui lui ont donné naissance continuent d’exister. [Certaines circonstances secondaires peuvent imprimer à la maladie revenant sous forme endémique, une aggravation sensible et augmenter le nombre des cas. Ainsi, des pluies abondantes, des brouillards, qui détrempent le sol et imprègnent tous les vêlements d’humidité, un surcroît de fatigue, une défaite qui jette la démoralisation dans les esprits, donneront une nouvelle activité au fléau qui absorbe les forces vives d’une armée en campagne; au contraire, un beau temps sec et chaud, une bonne brise après une série de coups de vent, l’approche de la terre ou d’une relâche désirée, sont autant de circonstances favorables à la diminution de l’endémie, qui peut parfois, faute de bras pour le manœuvrer, placer un bâtiment à voiles dans une position très-critique. On con çoit sans peine que la durée de la maladie soit très-variable et qu’il soit impossible d’en fixer la limite. ] Quant à sa terminaison, tout le monde sait combien fréquemment elle est funeste lorsqu’on ne peut pas soustraire les malades aux influences hygiéniques qui ont occasionné le scorbut. Épuisés par les hémorrhagies, dévorés par les ulcères, exposés à tous les désordres qui résultent d’une altération profonde du sang, ils succombent dans un état de collapsus extrême, en conservant néanmoins presque toute leur intelligence. Dans les cas de terminaison favorable, l’amélioration se fait d’abord sentir dans l’état des forces; les malades se trouvent moins abattus, puis, les taches ecchymotiques s’affaiblissent et disparaissent; les hémorrhagies se suspendent; les gencives prennent un meilleur aspect, et enfin le malade recouvre la santé, en conservant plus ou moins longtemps un reste de faiblesse.
§ V. — Lésions anatomiques.
La lésion principale est dans le sang lui-même. Fluide, remplissant les vaisseaux, noir, parfois de couleur verdâtre, il 11e présente pas de coagulum, ou 11e contient que quelques grumeaux sans consistance, comme le sang extrait de la veine pendant la vie. Suivant Andral (2), le nombre des globules n’est nullement diminué dans le scorbut; il n’en est pas de même de la fibrine, qui est dans une proportion bien inférieure à celle qui constitue l’état normal. Delà, suivant cet auteur, la dif-
(1) Voyez Maugcr, Le Bozec, thèses citées.
(2) Andral, Hématologie pathologique, p. 128.
558 MALADIES CONSTITUTIONNELLES
férence qui existe, relativement à l’hémorrhagie, entre la chlorose et le scorbut. Cet accident, si fréquent dans cette dernière maladie, est rare dans la chlorose. En produisant artificiellement la défibrination du sang chez les chiens, Magendie (1) a donné lieu à un état qui a de l’analogie avec le scorbut, soit sous le rapport des lésions, soit sous le rapport des symptômes.
Les autres lésions sont évidemment une conséquence de cette altération. Les taches observées pendant la vie, les suffusions, les infiltrations sanguines dans le tissu cellulaire, la destruction des gencives, les ulcère» plus ou moins vastes dans les divers points du corps, ont déjà été signalés. Dans les organes parenchymateux, on trouve un engorgement sanguin, et parfois de véritables foyers sanguins, sanieux,’ purulents. La rate est surtout remarquable par son gonflement; elle peut être doublée et triplée de volume. Mead l’a vue, dans un cas, peser cinq livres et un quart. C’est cet état de la rate qui a été principalement mentionné dans Hippocrate et Celse, lorsque l’on a cru trouver une description du scorbut. La destruction des articulations, la séparation des cartilages, des abcès développés dans les ganglions, ont été quelquefois observés; mais ces lésions, (pii ajoutent à la gravité de la maladie, n’en sont pas moins très-secondaires.
Tel était l’état de la science lorsque parut la première édition de cet ouvrage; mais dans une épidémie de scorbut dont Fauvel, de Constantinople (2), nous a donné une très-bonne description, les choses se sont montrées bien différentes.
« 1° L’examen du sang chez les sujets affectés de cette épidémie, disent Becquerel et Rodier (3), n’a révélé aucun des caractères de dissolution décrits par les anciens, regardés par eux comme constants, et admis comme tels sans contestation. L’augmentation de l’alcalinité de ce liquide ou une proportion plus considérable des sels du sang n’a pas été non plus constatée.
» 2° Le sang était notablement appauvri en globules et en albumine soluble, et, par conséquent, plus riche en eau. Cet appauvrissement tient sans doute à la diminution très-sensible de l’appétit des malades, et ne doit point être considéré comme la cause de l’affection scorbutique. 11 est toutefois remarquable qu’avec cet étal anémique bien caractérisé, il n’ait existé aucune trace de bruit de souffle dans le système circulatoire.
» 3° La fibrine , que l’on devait s’attendre à trouver diminuée ou au moins modifiée dans ses propriétés, s'est présentée dam des proportions normales, ou sensiblement augmentée, et avec les caractères qu’elle offre dans l’état de santé.
» Enfin, la seule modification positive que l’on ait pu constater dans le sang a été une diminution de densité, qui est loin d’être proportionnelle à l’abaissement du chiffre des matériaux solides du fluide sanguin.
« Cet abaissement de la densité est-il le résultat d’une modification quelconque, inconnue dans sa nature, des principes solides du sang? Joue-t-il un rôle dans la production de la maladie, et est-il le point de départ des infiltrations sanguines? Nous l’ignorons, disent en terminant les auteurs, et nous nous bornerons à citer ici le fait sans l’interpréter. »
(1) Magendie, Leçons sur les phénomènes physiques de la vie. Paris, 1842, t. IV.
(2) Fauvel, Mémoire sur le scorbut observé à la Salpétrière en 1847, et sur la composition du sang dans cette maladie [Archives de médecine , 1847, t. XIV).
?(3) Becquerel et Rodier, Mém. sur la composition du sang dans le scorbut.
SCORBUT
DIAGNOSTIC
Chez un sujet observé dans cette épidémie, Andral (1) a trouvé le sang dans l’état suivant :
Fibrine 4,420 Matériau* solides du sérum. . 76,554
Globules 44,400 Eau 874,626
Chatin et Bouvier (2) sont arrivés à des résultats à peu près semblables.
Faut-il, après ces faits, dire, avec Marchai, de Calvi (3), que, «jusqu’à présent, il n’v a pas lieu de réformer l’opinion d’après laquelle le sang est défibriné dans le scorbut ? » Nous pensons qu’il y a au moins des motifs suffisants de douter de la réalité de cette défibrination. C’est sans doute ce que l’observation finira par éclaircir.
§ VI. — Diagnostic.
[ La physionomie du scorbut est tellement tranchée que le diagnostic de cette maladie n’offre généralement pas de difficultés. On ne serait porté à la confondre qu’avec le purpura, à ses différents degrés d’intensité, soit simple, soit hémorrhagique. Mais cette dernière affection est presque toujours sporadique, elle attaque de préférence les femmes et les enfants; son apparition ne se rattache pas directement à la nature de l'alimentation ; son début est brusque et accompagné des prodromes et des phénomènes ordinaires des maladies fébriles.
Chez les sujets atteints de purpura, le faciès ne rappelle en rien celui des scorbutiques, la peau conserve sa souplesse, son onctuosité, elle n’est pas ansérine ; les taches sont, à la fois, plus larges et plus distinctes que celles qui constituent le piqueté scorbutique ; leur teinte, au début, est rouge et non livide; elles acquièrent parfois, en quelques heures, une étendue considérable, au point de couvrir tout un membre; elles se montrent souvent par éruptions successives. Dans le purpura, les malades éprouvent de la courbature et n’accusent pas les douleurs arthralgiques du scorbut; les hémorrhagies, par leur gravité, peuvent, en peu de temps, mettre la vie en danger, ce qui n’arrive, chez les scorbutiques, qu’à une période ultime. Sous le nom de purpura senilis, on a confondu des observations de purpura simple ou hémorrhagique, et des observations de scorbut recueillies sur des vieillards.
Dans ces cas, l’Age n’est qu’une cause prédisposante, un élément de gravité de plus, mais il n’empêche pas chacune des maladies de conserver sa physionomie caractéristique. Il faudrait un examen bien superficiel pour confondre la stomatite ulcéro-membraneuse ( stomatite des casernes, E. J. Bcrgeron (U), fégarcs des anciens médecins de marine) avec l’état fongueux des gencives et de la muqueuse buccale; pendant le scorbut, l’altération des gencives, dans ce dernier cas, s’accompagne toujours d’autres signes plus ou moins accusés, qui font complètement défaut lorsque la stomatite seule existe.
Dans des circonstances calamiteuses qui déterminent, à la fois, l’apparition du typhus et du scorbut, il peut être parfois difficile, au début, de faire la part de cha-
(1) Andral, Compt. rend, des séances de l’ Acad, des sciences, 7 février 1847.
(2) Chatin et Bouvier, Comptes rendus, septembre 1847.
(3) Marchai (de Calvi), Note sur l’état du sang dans un cas de scorbut , lue à l’Académie des sciences, séance du 28 juin 1847.
(4) E. J. Bergeron, De la stomatite ulcéreuse des soldats, et de son identité avec ta stomatité des enfants, dite couenneuse diphthéritique, ulcéro-membraneuse. Paris, 1859.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
cune des deux maladies, tant elles sont intimement liées l’une à l’autre, comme cela s’est vu en Irlande en 1857 et pendant la guerre de Crimée. Lind avait déjà fait cette remarque h l’occasion des fièvres pétéchiales.
D’une manière générale, le pronostic du scorbut sera d’autant plus grave qu’il sera plus difficile d’améliorer les conditions hygiéniques défectueuses qui en ont été l’origine. On explique ainsi pourquoi cette maladie se montre plus souvent encore a la mer qu’à terre, et pourquoi elle y acquiert un plus haut degré d’intensité. Il est, en effet, telles circonstances de navigation, à bord des bâtiments à voiles surtout, qui empêchent le ravitaillement ou le débarquement des malades, en temps opportun, dans un port de relâche. Quand les désordres du côté de la bouche ne sont pas trop avancés, que les membres ne sont ni rétractés, ni couverts d’ulcérations profondes et étendues, quand les hémorrhagies n’ont pas été abondantes, un régime alimentaire convenable amène rapidement la guérison, et nulle autre maladie, peutêtre, ne donne autant de satisfaction au médecin, par la rapidité avec laquelle la convalescence se dessine. Mais, dans les cas contraires, lorsque l’altération du sang <*st devenue telle, que les urines sont albumineuses, que des épanchements de sérosité se sont produits dans les grandes cavités, que la dyspnée est extrême, et là syncope imminente au moindre effort, on peut craindre une issue promptement funeste ; les meilleures conditions hygiéniques demeurent alors impuissantes, elles n’ont plus le temps d’agir. Toute maladie qui survient dans le cours du scorbut acquiert, par le fait de l’existence de cette diathèse, une gravité particulière.
§ VII. — Traitement.
On a vainement cherché et l’on chercherait vainement un moyen spécifique contre le scorbut, il n’y a réellement pas et il ne peut y avoir de médicament antiscorbutique. C’est dans l’ensemble des conditions hygiéniques opposées à celles reconnues propres au développement de cette maladie que résident, à la fois, et la prophylaxie et le traitement curatif.
Cette vérité, généralement admise aujourd’hui, avait été proclamée dès le commencement du dernier siècle, par les auteurs qui ont voulu tenir compte des faits observés. Mais, trop souvent, leurs conseils restaient impuissants, parce qu’il fallait que les progrès des sciences, l’augmentation du bien-être général, vinssent, avec le temps, rendre pratiques les aspirations des hygiénistes. Ainsi, au point de vue des marins par exemple, les perfectionnements de l’architecture navale, l’introduction des caisses à eau en fer, des appareils distillatoires, des différents modes de conserves alimentaires, l’application de la vapeur comme force motrice, la connaissance de routes meilleures tracées par le lieutenant Maury, sont autant de bienfaits qui rendent, de jour en jour, le scorbut et moins fréquent et moins grave à bord des bâtiments. Néanmoins, tant qu’il existera des flottes et des armées, tant qu'il y aura de la misère , on observera des cas de scorbut, mais cette maladie ne prendra plus, comme dans les siècles précédents, les proportions d’un redoutable fléau.
Il est impossible, dans un livre de la nature de celui-ci, d’exposer ce sujet avec de grands détails, il faut nécessairement recourir aux ouvrages qui traitent de l’hygiène générale, de l’hygiène navale et de celle des armées. Voici, en résumé, les points sur lesquels l’attention des médecins doit être dirigée.
Toutes les fois que l’imminence du scorbut est à redouter ou que quelques sym-
plûmes légers dénotent sa présence, il faut faire en sorte de rendre au régime ce qui peut lui manquer en quantité, en qualité et en variété. Plusieurs repas par semaine doivent être composés de viande fraîche, et l’on ajoutera à la ration journalière, autant qu’il sera possible, des légumes ou des fruits contenant leur eau de végétation. L’espèce de végétaux ou de fruits importe assez peu, toutes les parties vertes des végétaux non nuisibles sont bonnes (1) si l’on est à terre, mais on choisira, comme provision de campagne à la mer, ceux qui se conservent le plus longtemps: ainsi, les citrons, les oranges, les oignons, les pommes de terre, les pommes, le tamarin, les bananes, etc.; à défaut de légumes frais, la choucroute fieut rendre de grands services ainsi que l’oseille conservée. Quant aux légumes et aux fruits qui ne doivent leur longue conservation qu’à la forte pression et à la dessiccation qu’on leur a fait subir, ils n’ont d’autre valeur que de varier agréablement le régime. Les avantages que présente le jus de citron additionné d’une petite quantité d’eau-de-vie pour les longues traversées, ont fait, dès 1757, préférer ce liquide comme prophylactique par les Anglais ; la distribution régulière du Lime juice (2), après quatorze jours de mer, est officiellement prescrite sur tous les bâtiments de la marine anglaise, qu’ils appartiennent à l’État ou au commerce. Il est indispensable également de veiller à ce que l’eau soit de bonne qualité ; si elle contient des matières organiques, il ne faudra pas la boire sans l’avoir fait bouillir. De légères infusions de thé, du café léger, préviendront, en partie, les effets nuisibles que de mauvaises eaux pourraient avoir; l’usage d’une suffisante quantité de \in est fort utile. Certaines boissons fermentées, telles que le cidre, le poiré, la bière de Spruce ( sapinete ), sont aussi favorables comme moyens prophylactiques. Il est très-important d’entretenir les fonctions de la peau par l’usage de bains ou de lotions qu’on peut rendre encore plus efficaces par l’addition de plantes aromatiques, de savon ou d’une certaine quantité de carbonate de soude. Quand les circonstances le permettent, les bains froids de courte durée ne pourraient avoir qu’une action salutaire. Si les bains ne peuvent être administrés, des frictions stimulantes vineuses ou alcooliques tièdes y suppléeraient en partie. Les vêtements doivent être secs et suffisamment chauds, le froid et l’humidité ayant une influence incontestable sur le développement et la marche du scorbut. On fera en sorte que les habitations soient entretenues avec la plus grande propreté, que l’atmosphère en soit pure et qu’elles reçoivent un air sec et de la lumière. On ne saurait trop veiller à ce que la somme des travaux de chaque jour ne dépasse pas la limite des forces de ceux qui y sont soumis, il faut, en tout cas, qu’un nombre suffisant d’heures de sommeil vienne permettre de les réparer. Le médecin devra s’attacher à écarter les passions tristes par Ions les moyens qui seront en son pouvoir. Si le scorbut se développe à la mer et prend une certaine intensité, il ne faudra pas hésiter à relâcher dans le port le plus voisin , sous peine de voir bientôt la maladie acquérir une grande gravité. Une fois mis à terre, les malades ne tarderont pas à se rétablir sous l’influence des meilleures conditions hygiéniques dans lesquelles ils se trouveront.
(1) « Il est à remarquer, dit Rouppe, que les végétaux de toute espèce assaisonnés de toutes » les manières, produisent le même effet. » (De morbis navigant ium.)
« Scorbuli summum et pene solum auxilium est in herbis recentibus. » (Cockburn.)
(2) Le suc de citron (Lime juice) conservé à bord des navires est composé île 1 partie de bonne eau-de-vie pour 10 parties de jus de citron. (Voy. Arc't de mèd. navale, t. I, p.
Valleix, 5e édii. 1. 3c
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
L’ensemble des moyens que nous venons d’examiner comme prophylactiques constitue également le traitement curatif. La longue série de médicaments qualifiés (lel’épithèted’antiscorbutique, n’offre qu’un intérêt très-secondaire, les toniques, les stimulants les plus énergiques, ne sont qu’accessoires ou simplement palliatifs, si les conditions hygiéniques défectueuses persistent à agir.]
§ VIII. — Traitement de quelques symptômes.
Le gonflement et l’ulcération putride des gencives devenant un obstacle sérieux à l’alimentation des malades par suite de la gêne qu’ils apportent à la mastication, doivent être traités localement. Tant que la bouche sera en mauvais état, on donnera les aliments sous forme pulpeuse; les pommes cuites, les pommes de terre en bouillie ou les pommes de terre crues et râpées, sont très-avantageuses dans ce cas. On emploiera utilement contre la putridité de l’haleine et contre l’état fongueux, les chlorures alcalins; on peut mettre en usage la formule (l’Angelot (1) :
If Chlorure de chaux et de Mucilage de gomme arabique ... 2 gram.
soude. ....... 75 centigr. à 2 gram. Sirop d’orange 15 gram.
Mêlez. Toucher les gencives avec un pinceau chargé de ce mélange. Le chlorure de chaux sec, appliqué, en petite quantité, avec les doigts, peut aussi être employé, mais il faut en surveiller l’action.
Le chlorate de potasse en solution, à la dose de A à 6 grammes dans un litre de tisane, sera très-utilement administré en boisson et en gargarisme.
Les gargarismes acides sont prescrits dans le même but. Meyer recommande le suivant :
2f Eau de sauge 120 gram. 1 Acide hydrochlorique affaibli. . . . 00 centigr.
Alcoolat de cochléaria 8 gram. j Miel rosat 30 gram.
Il vaut peut-être mieux encore faire un mélange de 1 partie d’acide hydrochlo- ,-ique pur, et de 3 parties de miel, et en toucher, deux ou trois fois par jour, les gencives ulcérées.
[ Lorsque le saignement des gencives est considérable, on touchera les gencives avec un pinceau trempé dans une solution de perchlorure de fer à 30 degrés IL L’alun peut aussi être appliqué sous forme de poudre.
Le traitement des ulcères doit nécessairement aussi fixer l’attention des médecins. Les lotions avec la solution de perchlorure de fer dans les cas d’hémorrhagie, les pansements avec le vin aromatique, la décoction, la teinture cle quinquina, le quinquina en poudre , sont ordinairement mis en usage.
Le docteur Robertson (2) a employé avec beaucoup de succès, dit-il, les lotions
suivantes :
■2f. Alun 8 gram. [ Eau *00 gram.
Pour lotions deux ou trois fois par jour.
(1) Angelot, Revue médicale, 1827, t. II, p. 49.
(2) Hobertson, Edinburgli medical and surgical Journal, vol. XII, p. 140.
BÉRIBÉRI.
La constipation est combattue à l'aide de doux purgatifs, Y huile de ricin , la manne , les sels neutres. Les hémorrhagies par les diverses voies sont réprimées par le perchlorure de fer, à l’intérieur, à la dose de 15 à 20 gouttes dans de l’eau sucrée, une ou deux fois par jour.
Résumé, ordonnances. — Tel est ce traitement que nous aurions pu présenter dans de plus grands détails, si nous n’avions pensé qu’il y aurait de véritables inconvénients à multiplier les moyens thérapeutiques, lorsqu’ils n’ont pas d’action particulière.
Ordonnance. — Dans le cas de scorbut commençant.
[1° Pour tisane, limonade au citron.
2° Prendre tous les jours de 60 à 100 grammes de jus de citrons ou de jus d’herbes, ou usage de tout fruit acidulé.
3° Frictions stimulantes avec eau-de-vie camphrée ou avec des tranches de citron.
A° Viande fraîche, fruits et légumes cuits ou crus.
5° Léger purgatif.
Scorbut avec gonflement et ulcération des gencives .
Prescription ut suprà :
Pour boisson :
Tisane d’orge miellée 1 litre. | Chlorate de potasse 6 gram.
'loucher les ulcérations avec un pinceau trempé dans une solution de perchlorure de fer à 20 degrés B.
Pansement des ulcérations de la surface du corps avec vin aromatique et poudre de quinquina. ]
résumé. — Moyens hygiéniques. — Nourriture abondante, variée, bon vin, cidre ou bière; se préserver soigneusement de l’humidité et du froid; limonade légèrement alcoolisée ; bains savonneux ou aromatiques ; insolation ; exercice modéré ; distraction.
Moyens curatifs. — Légumes verts, fruits acidulés ; vin ; amers, toniques, astringents; chlorures alcalins, chlorate de potasse; pansements détersifs et antiseptiques, légers purgatifs; perchlorure de fer à l’intérieur.
ARTICLE XIII
BÉRIBÉRI.
[Cette dénomination, que Bontius (1) paraît avoir, le premier, introduite en nosologie vers le milieu du xvn® siècle, est très usitée, depuis cette époque, par les médecins qui ont écrit sur la pathologie des Indes orientales. Loin de désigner une affection nettement circonscrite, on reconnaît, en parcourant les nombreux travaux dont le béribéri a été le sujet, qu’on a englobé abusivement, sous ce nom, une foule
(1) Jacobi Bontii, in Tndiis Archiatri : De medicina Indorum, 16° édit. Lugd. Batav., 17i5.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
d’états morbides de nature très-différente, il a suffi, en effet, pour beaucoup de praticiens de l’Inde, d’observer chez un malade des troubles de la motilité, de la sensibilité et de la respiration, avec ou sans hydropisie concomitante, pour diagnostiquer un cas de béribéri. Il est résulté de celte manière peu scientifique de procéder, un véritable chaos au milieu duquel il est actuellement fort difficile de porter la lumière. Dans l’espoir d’y parvenir, on a essayé de grouper, d’après les symptômes prédominants, les observations qui offraient le plus d’analogies; on a établi ainsi plusieurs formes, mais cette classification arbitraire n’a nullement élucidé la question. Elle a seulement permis de conclure que la grande majorité des observateurs entendent par le mot béribéri une hydropisie à marche aiguë qui attaque fréquemment, et surtout d’une manière épidémique, les différentes races d’hommes, dans beaucoup de localités de l’Asie orientale. Depuis ces dernières années, pendant les nombreux voyages d’émigrants indiens ou chinois destinés à pourvoir des travailleurs à nos différentes colonies, plusieurs médecins français ont eu occasion de combattre de graves épidémies de cette nature. A une époque où les relations entre les peuples deviennent si multipliées, le domaine du médecin praticien ne peut plus rester circonscrit clans les limites de la France. Nous n’avons pas hésité à donner place dans ce livre à une affection qui a été l’objet d’une foule de travaux de la part des Anglais et des Hollandais. Nous nous abstiendrons, naturellement, d’aborder ici les discussions que pourrait susciter chaque point de son histoire. Nous nous bornerons à un exposé fort succinct des documents qui offrent une utilité pratique.
§ I. — Synonymie, définition, fréquence.
Suivant les auteurs ; Barbiers (Lind, plusieurs auteurs français); hgdrops asthmaticus (Rogers, 1808); synclonus beriberia (Mason Good, 1822); marine osthma (II. J. Carter, 18A5); béribéri à forme hgdropique (Oudenhoven, 18 ‘>8. Hirsch, 1860); myelopothia tropica, scorbutica (Van O. de Meijer, 1863). Suivant les pays: B harbhari (en Indoustani); Icakch (au Japon); pendjalt nilæ (à Banka); lœmpœ (à Java); pendjahit pnpœa (Nouvelle-Guinée).
Nous définirons le béribéri : Affection sévissant endérniqnement , mais surtout épidémiquement, dans l'Asie orientale, particulièrement sur le littoral du golfe du Bengale et à bord des navires qui naviguent dans les mers de l' Bide. Elle est essentiellement caractérisée par une anasarque avec épanchements séreux, à, marche ordinairement rapide, sans albuminurie concomitante, le plus souvent compliquée d'engourdissement et d'affaiblissement des extrémités inférieures. Cette affection paraît dépendre d'une altération particulière du sang, voisine, bien que distincte, de celles qui caractérisent la chloro-anémie et le scorbut.
Dans un travail très-important qui résume tout ce qui a été écrit sur le béribéri, un des savants rédacteurs du Journal de médecine navale hollandais, le docteur Van Overbeck de Meijer (1), admet que cette maladie présenterait plusieurs formes : il décrit le B. simple, le B. cachectique, le B. atrophique, le B. hydropique, le B. convulsif, le B. polysarcique ou graisseux. Depuis la publication du travail que Le Roy de Méricourt a rédigé sur ce sujet en collaboration avec le professeur
(1) Geneeskundig tijdschrift »oor de zeemayt, 1864, 3e année, n° J.
BÉRIBÉRI. — DOMAINE GÉOGRAPHIQUE.
Konssagrives (l), la lecture de nouveaux documents et surtout du mémoire de de Weijer, n’a fait que nous confirmer dans cette opinion, qu’on doit réserver la dénomination de béribéri uniquement à une hydropisie rapide, suite d altération du sang. C’est la maladie, toujours identique dans son ensemble, qu’ont observée, isolément sur différents navires, Mazé, à bord de l’ Eurydice (1852), et Golfier, Gaudon-Hulin, Guy, Franquet, Richaud, Plomb, chirurgiens de la marine, attachés au service de l’émigration indienne. Notre étude correspondra donc uniquement à la forme hydropique des médecins hollandais (Oudenhoven, de Meijer), laquelle, de l’aveu de tous les observateurs hollandais et anglais eux-mêmes, réunirait, de beaucoup, le plus grand nombre des cas.
Il nous paraîtrait légitime de rapporter à diverses maladies, telles que la myélite aiguë ou chronique, l’hémorrhagie de la moelle, la méningite rachidienne épidémique, la paralysie rhumatismale, l’atrophie musculaire, l’ataxie locomotrice, à différentes formes d’accès pernicieux, à l’endocardite rhumatismale, etc., etc., les nombreux cas décrits, soit sous le nom de barbiers , soit sous celui de béribéri , et qui ont serv i à établir les formes convulsive , cachectique, atrophique, polysarcique.
L’incertitude qui a régné, jusqu’à présent, sur la caractérisation nosologique du béribéri ne permet pas d’apprécier le degré de fréquence de cette maladie. Si l’on adoptait, sans critique, les documents fournis par certains médecins anglais, Malcolmson (2) entre autres, le béribéri serait une des affections les plus communes parmi les indigènes de beaucoup de localités des Indes orientales. Par ailleurs, c’est avec surprise qu’on constate que ce mot ne se trouve même pas écrit dans l’ouvrage de Ranald Martin (3). Morehead ( h ), pendant vingt-trois ans de pratique dans les hôpitaux de Calcutta, ne cite que les observations qui lui ont été fournies, en 1853, par l’équipage d’un navire de commerce, le Faize allum. Toutefois, les documents officiels des médecins de la marine anglaise et surtout de la marine hollandaise attestent que le béribéri, sous forme épidémique, fait de nombreuses victimes, surtout dans la portion indigène des équipages qui stationnent dans les mers de l’Inde et particulièrement dans le détroit de Lanka. Plusieurs navires de l’émigration indienne ont subi également des pertes sérieuses par suite de semblables épidémies.
§ II. — Domaine géographique.
Nous dirons seulement que le théâtre le plus habituel du béribéri est la mer des Indes, le littoral occidental du golfe de Bengale, Ceylan et l’archipel Indien. Il fait également des ravages parmi les équipages lascars employés aux croisières du golfe Persique et de la mer Rouge. Mais, depuis que nous savons que sur le Parmentier, chargé d’émigrants rapatriés, la maladie s’est déclarée trois mois après le départ de la Martinique, alors que le navire avait atteint les hautes latitudes de l’hémisphère sud : que sur l 'Indien (5), le premier cas de béribéri a éclaté trois jours après le
(1) Fonssagrives et Le Roy de Méricourt, Mémoire sur la caractérisation nosologique de la maladie connue vulgairement dans l’Inde sous le nom clc biéribé'i ( Arck . gén. de méd. septembre 1 8 G 1 ) .
(2) Malcolmson, A practical essag on the history and tre t/nsnt of Béribéri. Madras, 1835.
(3) Ranald Martin, The influence of tropical climates on Européen constitutions, 7e édit. Londres, 1856
(4) M irehead, C/inical researches on diseases in India. Londres. 185....
't l5) ’Voy. Étude sur le béribéri, épidémie observée sur le convoi indien du trois-mâts l’Indien, du 1er mai ou G juillet 1863. L. A. Cuy, thèse de MontpeUier, 1864.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
départ de Sainte-Hélène, nous nous garderons bien d’assigner, comme l'ont fait primitivement quelques auteurs, des limites précises au domaine géographique de cette maladie.
§ III. — Causes.
Si l’on ne peut contester que le béribéri se montre, à peu près exclusivement, sous la zone intertropicale, on est obligé de reconnaître aussi que Y humidité et surtout la chaleur n’interviennent que comme éléments étiologiques secondaires. D’après Mal col mson, qui a recherché l'influence des saisons, la maladie sévirait surtout pendant les six mois les plus chauds de l’année dans l lnde. Le voisinage de la mer paraîtrait aussi réunir les conditions qui président à sa reproduction ; ce qui est le mieux établi, c’est que le béribéri se manifeste pendant les longues traversées. Il est le plus souvent impossible de dégager, au milieu des influences complexes qui agissent sur les individus placés à terre, celles qui appartiennent au sol , à l'atmosphère ou aux conditions hygiéniques dans lesquelles ils vivent.
Le béribéri n’épargnerait aucune race ni aucune nationalité. On l’a rencontré chez des indigènes du Japon, de la Chine, de l’Inde, de Ceylan, chez des Mongols, des Cafres, etc. Suivant quelques auteurs, si les Européens ne sont pas aussi souvent atteints que les individus de race colorée, c’est que leur hygiène est meilleure.
Notons toutefois que sur les navires affectés à l’émigration indienne, pas un blanc n’a été atteint de béribéri. La prédisposition de telle ou telle caste de l’Inde s’explique, comme nous le verrons, par des particularités de leur régime alimentaire. Les femmes et les enfants sont bien plus rarement atteints que les adultes. Toutes les causes débilitantes, telles que fatigues, excès, maladies antérieures et particulièrement la cachexie paludéenne et le scorbut prédisposent au béribéri.
Lue des causes occasionnelles le plus fréquemment invoquées est Je changement brusque de température sous l’influence des variations de vents ou de la succession de la nuit au jour. Mais il ne faut pas perdre de vue que beaucoup de cas de rhumatisme, de diverses affections de la moelle ou de ses enveloppes, ont été rangés sous la dénomination de béribéri. Le mode d’alimentation joue un rôle capital dans l’étiologie de celte maladie. Comme pour le scorbut, l’ insuffisance et la monotonie du régime sont évidemment les causes les plus puissantes. Jules Rochard (1), d’après les observations du docteur Franquet, qui a été attaché au service de l’émigration dans l’Inde, serait disposé à admettre, pour une part trèslarge la diète exclusive des différentes castes qui ne se nourrissent presque que de riz cuit à l’eau.
A terre, l’Indien ajoute au riz des légumes, et surtout des substances aromatiques et la pulpe du tamarin. Certaines castes seulement font usage de viande et de poissons. Dans les longues traversées, quand les végétaux verts et les condiments viennent à manquer, la production du béribéri est imminente. En adoptant cette opinion, il resterait à expliquer pourquoi c’est cette dernière maladie qui apparaît et non pas le scorbut, qui, en effet, a les plus grands rapports avec elle. Les deux affections peuvent exister concurremment ; mais on a vu le scorbut régner épidémiquement, sans qu’il y ait à bord de cas de béribéri, et réciproquement. Quoi qu’il en soit, le béribéri se montre sous forme d’épidémie, surtout à bord des
(1) Voyez Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , article Béribéri.
RÉRIRÉRI. — SYMPTÔMES.
bâtiments mal approvisionnés, encombrés, tenant la mer depuis longtemps, parmi les populations des bagnes, les ouvriers des mines; ce qui s’explique par la communauté des conditions hygiéniques défavorables au milieu desquelles un grand nombre d’individus sont condamnés à vivre. C’est évidemment une maladie de nutrition, une inanition aiguë, suite de l’appauvrissement du sang, comme l’a dit très-heureusement, à notre avis, Praeger (1).
L’apparition subite d’épidémies de béribéri à bord des navires depuis longtemps à la mer, ruine décidément toute théorie étiologique basée sur l’influence du sol et particulièrement du miasme paludéen dont on a tant abusé.
Inutile de dire que le béribéri n’est nullement contagieux.
§ IV. — Symptômes.
Les observateurs sont assez unanimes en ce qui concerne les prodromes de l’affection. Le plus souvent, elle s’annonce par de l’alanguissement, de la faiblesse, de l’inaptitude et de la répugnance au mouvement, un certain degré d’anhélation. Parfois, elle peut éclater avec brusquerie, et la tuméfaction des extrémités inférieures en être le premier signe. Le gonflement œdémateux, d’abord manifeste à la face dorsale des pieds et au niveau des malléoles, ne tarde pas à envahir les membres. Arrivé à la partie supérieure des cuisses, l’œdème semble quelquefois subir un temps d’arrêt qui peut durer plusieurs jours; d’autres fois, au contraire, continuant rapidement sa marche envahissante, il gagne le scrotum chez l’homme, les grandes lèvres chez la femme, les parois de l’abdomen et de la poitrine. L’infiltration est toutefois beaucoup moins régulière sur le tronc que sur les membres; les lombes, les flancs, la région épigastique, sont les points où elle présente le plus d’épaisseur. Si elfe est considérable, le cou, ainsi que la face, deviennent énormes, les paupières sont tellement tuméfiées que leur écartement ne peut s’effectuer, le conduit auditif se trouve obstrué. Les parties envahies brusquement par l’œdème deviennent le siège de fourmillements, les articulations sont roides et douloureuses. Les malades recherchent le repos, ils restent couchés ou accroupis; si l’on veut les faire marcher, ils titubent comme des gens ivres, ils s’affaissent bientôt et prennent cette position favorite des Indiens : les bras en avant, les mains pendantes, la tête basse, enfouie entre leurs genoux. La faiblesse est telle que les membres inférieurs semblent paralysés (Guy, thèse citée).
Les séreuses deviennent, à leur tour, le siège d’épanchements rapides qui produisent du côté des organes essentiels de graves désordres fonctionnels; enfin, le, poumon, la moelle, participent aussi à cet œdème général. De ces conditions ana tomiques dérivent des symptômes spéciaux. Les plus saillants et les plus subits sont la dyspnée et la douleur épigastrique. La dyspnée est en rapport avec les épanchements qui se font dans les plèvres et le péricarde, ou avec le degré d’œdème pulmonaire. Elle peut parfois, en quelques heures, acquérir une intensité effrayante, les malades s’agitent, en proie à l’anxiété la plus douloureuse. Les fonctions de là digestion et de la circulation prennent part, peu à peu, aux troubles de la respiration- I! survient des vomissements et une constipation opiniâtre. Le pouls, d’abord calme,
(1) Praeger, Recherches sur la- nature du béribéri, in Genceskundig tvlj. voor de Zeemacjt
t. Il, p. 1.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
oiïie une fréquence, une irrégularité extrêmes; la température s’abaisse, et le malade, en proie à la plus affreuse angoisse, meurt dans un accès convulsif ou une syncope, si le coma n’est pas venu lui épargner une douloureuse agonie. Le plus ordinairement, l’intelligence persiste, mais la physionomie est hébétée. Dans les premiers jours, l’urine est rendue facilement et ne présente rien d’anormal; à mesure que la maladie s’aggrave, sa coloration se fonce, elle devient plus rare et finit par se suppiimei. hile ne contient que des traces ou, le plus souvent, pas d’albumine. Souvent il est donné d observer plusieurs des caractères du scorbut chez les malades atteints du béribéri. Si les taches ecchymotiques n’ont pas été plus fréquemment signalées, c est qu il est fort difficile de les reconnaître sur des peaux aussi foncées que celle des Indiens; mais on peut parfois constater, sur les membres inférieurs, un véritable piqueté constitué par un grand nombre d’élevures rugueuses contenant du sang noir extravasé.
§ V. — Marche, durée, terminaison de la maladie.
La marche du béribéri est généralement continue et progressive; quelquefois cependant des améliorations progressives alternent avec des recrudescences; un étal très-grave peut surgir brusquement, alors que la disparition de l’anasarque faisait présager une convalescence prochaine. La durée de cette affection peut varier de quelques heures seulement, dans les cas mortels, jusqu’à plusieurs semaines, ainsi que cela a lieu le plus souvent quand la maladie revêt une forme bénigne.
Il serait inopportun d’entrer ici dans l’examen critique des nombreuses distinctions établies parles médecins hollandais particulièrement. Le béribéri est tellement identique dans les épidémies observées par les médecins attachés au service de l’émigration, qu’on croirait leurs descriptions calquées les unes sur les autres. Les troubles de la motilité et de la sensibilité qui ont surtout amené une si grande confusion peuvent parfaitement s’expliquer par la soudaineté des suffusions séreuses, nar l’augmentation du liquide encéphalo-rachidien. Il n’est nullement étonnant, d’ailleurs, dans une maladie qui résulte d’une altération profonde du sang, de voir survenir des paralysies, comme il s’en présente souvent à la suite de la dysenterie tropicale, de la fièvre typhoïde, de la diphthérite. On conçoit que, dans ce cas, la marche, la durée et la terminaison puissent être singulièrement modifiées, et l’on s’explique les erreurs de diagnostic auxquelles cette complication a pu conduire.
§ VI. — Altérations anatomiques.
Infiltration générale de tout le tissu cellulaire sous-cutané et intermusculaire; muscles décolorés, atrophiés, surtout ceux des membres inférieurs.
Abdomen. — Sérosité citrine dans le pi (toine (de 300 à 1000 grammes). Foie toujours congestionné, mou, plus ou moins friable. Rate petite ou normale, à moins de cachexie paludéenne concomitante. Reins très-pàles, ramollis. Vessie décolorée, vide, rétractée.
Thorax. — Plèvres saines, renfermant une quantité variable de sérosité (150 a 600 grammes). Poumons congestionnés, plus ou moins œdématiés. Péricarde contenant toujours une quantité notable de sérosité (30 à 100 grammes). Cœur flasque, décoloré, gorgé de sang noir et de caillots fibrineux.
Tète, rachis. — Système veineux très-injecté ; quantité de sérosité anormale
BÉRIBÉRI. — DIAGNOSTIC. TRAITEMENT.
dans les ventricules. Augmentation notable du liquide encéphalo-rachidien. Moelle ramollie, parfois diffluente.
Les analyses du sang ont permis de reconnaître une diminution très-marquée de la fibrine, de l’albumine et des globules, et une notable augmentation de la proportion d’eau (1).