DÉLIRES PARTIELS
3° &>éiires partiels. — Sous ce nom, nous rangeons toutes les formes chroniques de délires dans lesquels des préoccupations exclusives dominent l’aliéné. Ces délires, qui correspondent aux monomanies d’Esquirol, ont cela de particulier qu’ils laissent, en dehors d’eux, l’intelligence à peu près intacte ; mais leur ténacité, la persistance et la conviction avec laquelle la conception délirante est affirmée par l’aliéné, les déterminations prises en conformité avec l’idée dominante, la dissimulation souvent profonde avec laquelle le fou prépare, conduit ses entreprises, l’impitoyable logique avec laquelle il raisonne, sur une idée fausse comme point de départ, constituent une forme évidemment à part et où se retrouvent aussi Yexcitation et la dépression (1).
Aux délires partiels avec excitation se rattachent les fous ambitieux , orgueilleux, dissipateurs. Ou se ferait difficilement une idée des aventureux projets de tels malades; les uns se croyant financiers habiles, développent les plans les plus fantastiques de réformes administratives; ils mettent toute leur intelligence, et il yen a qui en ont beaucoup, au service de leur idée fausse ; ils écrivent de volumineux mémoires qu’ils adressent à de hauts personnages; le silence ne les rebute pas, un mois d’un incessant travail n’est rien pour eux, le manuscrit resté sans réponse sera patiemment recommencé; ces malades espèrent de flatteuses distinctions; elles n’arrivent pas, ils se les décernent à eux-mêmes; la haute confiance qu’ils ont dans leur génie les fait se transformer facilement en législateurs, rois, empereurs, prophètes, dieux même, il n’v a pas d’exagération à laquelle ils ne puissent arriver. Que leur attention soit fixée, qu’ils échappent pour un moment à la conception délirante, et ces mêmes malades paraîtront sains d’esprit, jusqu’à ce que, tout à coup, un signe, un geste, un mot viennent trahir le trouble de leurs idées. Ces délires sont variés à l’infini, et Leuret avait parfaitement observé que, se montrant dans toutes les classes de la société, ils sont d’autant plus exagérés dans leurs expressions, que l’homme appartient à une classe moins élevée, que son entendement est moins cultivé. Toutefois, les délires partiels avec dépression sont plus nombreux encore que les délires partiels avec excitation, quelques-uns d’entre eux sont assez importants pour mériter une description plus détaillée.
Ce qu’il importe de bien établir, dans ces formes de délires partiels, c’est ce que J. P. Faire t (2) appelle si justement la systématisation du délire. Dans aucun cas les troubles que nous avons décrits sous le nom de lésions primitives, les conceptions délirantes, les hallucinations, les impulsions irrésistibles, ne sont aussi nettement accusés. Nous ne saurions trop insister sur ce point, c’est la connaissance de ce fait qui permet de comprendre comment un individu qui tout à l’heure était calme, froid, s’exprimait avec toutes les apparences d’une raison droite, peut devenir tout à coup un meurtrier, un incendiaire, un suicide, etc.
Délire de persécutions (3). — « Il existe une forme de délire partiel à laquelle on donne, faute d’un meilleur terme, le nom de délire de persécutions ; qui se reproduit avec des caractères assez constants pour constituer une espèce pathologique
(1) Trélat, Folie lucide. Paris, 1 8 G 1 .
(2) Falret, Des maladies mentales et des asiles <F aliénés ; Leçons cliniques et considérations générales. Paris, 1864, 3e leçon, p. 194.
(3) Lasègue, Du délire de persécutions ( Archives générales de médecine, 1852, t. XX VII, p. 129).
NÉVROSES
parmi les aliénations mentales (Lasègue). Il est caractérisé d’abord par des inquiétudes vagues contre lesquelles l’esprit lutte; ne voyant rien qui justifie ses craintes.
le malade essaye de les éloigner de lui ; elles reviennent plus impérieuses, s’établissent d’une manière définitive, et les hallucinations de l’ouïe aidant, des convictions inébranlables se forment. Tantôt chez lui, tantôt dans la rue, le malade est poursuivi par des voix injurieuses, il cherche d’où elles peuvent venir, et ne rencontrant jamais nulle part ses imaginaires ennemis, il en arrive à conclure qu’ils appartiennent à la classe de ces puissances occultes toujours insaisissables; ils reçoivent alors
de l’aliéné les appellations les plus bizarres, ils appartiennent tantôt au magnétisme, à l’électricité, tantôt à la police, plus souvent encore ils sont définis par ce terme vague qui, pour les esprits peu cultivés surtout, a une extension énorme : « les physiciens ». Ces aliénés prennent les attitudes les plus singulières, les précautions les plus minutieuses pour combattre « les influences ». Tel se croit porteur d’une boussole, et obligé pour n’en pas troubler l’aimantation, de marcher le visage tourné vers le nord; tel autre ferme ses oreilles, ses narines avec du papier, de la charpie, pour empêcher l’introduction du fiuide magnétique dans son corps; tel autre se barricade chez lui, et se condamne à l’immobilité la plus absolue. La plupart fatiguent l’administration de leurs réclamations, de leurs plaintes, et demandent qu'on les débarrasse de persécuteurs sur lesquels, quand la discussion arrive, ils ne peuvent donner aucuns renseignements précis. L’hallucination de l'ouïe est presque constante, celle, de Y odorat se rencontre quelquefois; beaucoup plus rarement celle de la vue. C’est un délire essentiellement chronique contre lequel échouent toutes les argumentations.
Nous ne nous étendrons pas sur les délires avec prédominance d'idées religieuses, la démonopat hic (1). Il suffit de la signaler, de même que les incubes , les succubes, etc. Rappelons encore les impulsions irrésistibles qui font les aliénés voleurs, incendiaires, homicides (2). La folie-suicide peut être, à certains égards, rattachée à ce groupe ; elle a été parfaitement étudiée par des Étangs, Brierre de
Boismont.
Le délire des persécutions est l’une des formes les plus communes des aliénations. Lasègue l’a constaté chez un quart des femmes et chez un sixième environ des hommes aliénés soumis à son examen.
Nous rapprocherons de ces délires la nostalgie et l’hypochondrie.] h° Nostalgie. — La nostalgie, qu’on n’a guère l’occasion d’observer en dehors de circonstances particulières, est caractérisée par une tristesse profonde, avec dépérissement, causés par l’éloignement du pays natal.
Les meilleures descriptions qui aient été données de cette aiïection sont dues à des médecins militaires qui ont eu l’occasion de l’observer chez de jeunes soldats; Fonssagrives (3), ancien médecin de la marine, en a tracé un excellent tableau.
La perte de la gaieté habituelle est le premier signe auquel on reconnaît cette affection. Les malades s’cfforceiît de la dissimuler, et pour cela ils recherchent la
(1) Macario, Annales médico-psychologiques, 1844.
(2) Trélat, La folie lucide. Paris, 1861.
(2) Fonssagrives, Traité d'hygiène navale, ou de l'influence des conditions physiques et morales dans lesquelles l’homme de mer est appelé à vivre , Paris, 1856.
HYPOCIIONDRIE. 657
solitude où ils se livrent à un chagrin d’autant plus vif, qu'ils ont fait plus d’efforts pour paraître gais devant les personnes étrangères.
Pendant un certain temps le mal ne consiste que dans cette tristesse ; mais, à une époque variable, il s’y joint de la langueur, de l 'abattement des forces, un dérangement plus ou moins marqué des digestions, des palpitations, X affaiblissement de l'intelligence, Y amaigrissement, en un mot, tous les signes d’un dépérissement plus ou moins rapide, et sur lequel nous n’entrons pas dans de grands détails parce qu’il est extrêmement facile d’en concevoir tous les symptômes.
Si les malades n’ont pas l’espoir de retourner prochainement dans leur pays, on les voit dépérir de plus en plus, et succomber dans le marasme.
Il n’est pas rare aussi de voir les nostalgiques se donner la mort.
De puissantes diversions peuvent néanmoins prévenir cette terminaison funeste.
Dans les premiers temps la nostalgie peut être difficile à reconnaître, par suite du soin que mettent les malades à la dissimuler; bientôt elle devient évidente, et un des moyens les meilleurs pour s’assurer de son existence consiste à parler aux malades de leur pays; alors on les voit s’animer, rougir, verser des larmes, en un mo exprimer une émotion profonde, et si l’on peut leur promettre qu’ils reverron bientôt le lieu de leur naissance, l’espoir a promptement effacé toutes les traces de la maladie.
La nostalgie est assez souvent simulée, surtout par les jeunes militaires. On trouve en ce cas un excellent moyen de diagnostic dans les soins que les nostalgiques mettent, ainsi que nous l’avons vu plus haut, à dissimuler la cause de leur dépérissement. Ceux qui simulent la nostalgie s’empressent, au contraire, de se plaindre de leur éloignement du pays natal.
[5° iiy|iochondric. • — Cette forme du délire partiel est assez commune pour mériter une description spéciale. Elle était parfaitement connue dans l’antiquité ; car Platon chassait de sa république « ces hommes occupés toujours à rêver des souffrances imaginaires, ayant perdu toute aptitude pour les arts et pour les sciences, incapables de comprendre et de méditer ».]
On trouve dans Hippocrate des traces de la connaissance de cette maladie; Galien l’a fait un peu mieux connaître, et après lui un bon nombre d’anciens auteurs l’ont décrite , en ajoutant plus ou moins à son histoire. Parmi les auteurs qui se sont occupés de cette affection, il faut citer F. Plater (1), Ch. Lepois (2), Th. Willis (3), Boerhaave (4), Hoffmann, G. Cheyne, Louver-Villermay (5),- Falret (6), Fréd. Dubois (d’Amiens) (7), qui a donné une très-bonne appréciation critique des travaux de ses prédécesseurs sur ce sujet, Brachet (8), et enfin Michéa (9), auquel nous devons un très-bon travail sur cette affection.
(1) l’Iater, Prax.med., t. I. Basiliæ, 1625.
(2) Lepois , Select, observ., 1618.
(3) Willis, De morb. convuls. (Opéra omnia).
(b) Boerhaave, Prœlectiones acad. : De morb. nerv., 1761, 2 vol. ia-12.
(5) Loyer-Villermay, Traité des maladies nerveuses, 1816, t. 1, p. 9 : De Chypochondriee du suicide, 1822.
(6) Falret, Du suicide et de l’ hxjpochondrie . Paris, 1822.
(71 Dubois (d’Amiens), Histoire philosophique de l’hypochondric et de l’hystérie Paris 1837, in-8. ‘ ’
(8) Brachet, Traité de Thyponhondrie, 1844, in-8.
(9) Michéa, Traité pratique, dogmatique et critique de l’hypochondrie. Paris, '1845, in-8.
Valleix, 5 édit. r a9’
NÉVROSES
La division la plus récente est celle qu’a suivie Michéa, et que cet auteur tient de Broussais ; elle est ainsi conçue : 1° Ilypochmdric essentielle priinitive ou idiopathique. Dans cette espèce, il y a simplement une aberration de l’intelligence qui fait craindre des maux tout à fait imaginaires. 2° Hypochondrie secondaire ou sympathique. Dans cette espèce, le point de départ de la maladie est dans une affection réelle ; mais le sujet , partant de souffrances dont l’existence ne peut être contestée, en tire des conséquences exagérées et absurdes : c’est dans ces conclusions erronées qu’il faut voir l’hypochondrie. 3° Hypochondrie mixte. Dans cette troisième espèce , le point de départ de la maladie serait en même temps dans des souffrances physiques et dans une aberration de l’intelligence : le corps et l’esprit, suivant l’expression de Michéa , loin de jouer un rôle exclusif, se prêtent un mutuel appui pour produire la maladie. Nous avons élevé ailleurs des doutes sur l’existence de cette troisième espèce, et montré que les trois observations rapportées par Michéa sont loin d’être concluantes. Avec un peu d’attention , on voit presque toujours l’esprit s’affecter avant le corps, ou réciproquement , et c’est celte affection isolée, intéressant ordinairement le corps, qui est la cause occasionnelle de l’altération soit du moral, soit du physique, suivant que l’un ou l’autre a été primitivement atteint.
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
« Ce que l’on entend par le mot hypochondrie n’est , dit Michéa, autre chose r au fond, qu’une des nombreuses espèces de la monomanie triste ou lypémanie, (pii consiste dans une méditation exagérée sur son moi physique , sur l’état de son corps, sur sa propre santé, en d’autres termes, dans la terreur extrême (nous ajouterons, et dans la croyance) d’être affecté de maladies qu’on juge dangereuses, incurables, susceptibles de conduire au tombeau. »
L’affection qui nous occupe a été décrite par les Arabes sous le nom de mirachia, et par d’autres auteurs, sous ceux de mclnncholia , melancholia hypnchondriaca, vapor melancholicus , vapor teter ; vapeurs noires, folie hypochondriaque, affection hypochondr iaque, etc. Aujourd’hui le nom d "hypochondrie est généralement, emplbyé.
La fréquence de cette affection n’est pas aussi grande qu’on pourrait le croire d’après la pratique ordinaire; il n’est pas de médecin «qui n’ait été consulté par un nombre assez considérable d’hypochondriaques ; mais il huit remarquer que ces malades s’adressent à une multitude de médecins , et que leur nombre semble se multiplier ainsi. Il n’est pas douteux que l’hypochondric ne soit une affection assez fréquente.
§ II. — Causes.
\o Causes prédisposantes. — Age. — C’est, d’après les chiffres fournis par Michéa, de trente à quarante ans que le nombre des hypocondriaques est le plus élevé ; il est un peu moindre de vingt à trente et de quarante à cinquante ; enfin . il est très-faible dans l’adolescence et la vieillesse.
Sexe. La proportion des hommes hvpochondriaques à celle des femmes affec-
tées de la même maladie est comme 3 à 1 , d’après les mêmes recherches.
Tempéraments. — Tout le monde s’accorde à dire, et c’est un fait confirmé par