HYPOCHONDRIE. — SYMPTÔMES
les relevés de Michéa, que le tempérament nerveux prédispose plus que tout autre ;i l’hypochondrie ; mais a-t-ou distingué le tempérament acquis du tempérament congénital ? C’est une question qui n’est pas sans importance.
L 'oisiveté , les professions intellectuelles , les études trop abstraites ; d’après quelques auteurs, le célibat , Y éducation efféminée , sont encore des causes prédisposantes généralement admises.
Saisons, climats. — Il y a beaucoup de divergence dans les opinions des auteurs à ce sujet , les uns affirmant que la maladie est beaucoup plus fréquente dans les climats chauds, d’autres soutenant une opinion contraire, et d’autres attribuant aux climats chauds et aux climats froids une égale influence. Il en est de même à l’égard des saisons ; aucun auteur ne nous ayant donné de relevé statistique sur ce point , tout n’est que conjecture. La même réflexion s’applique à V usage immodéré de certains aliments, et en particulier des végétaux et du sucre, ou bien do certaines boissons, telles que l 'eau, le thé, les alcooliques. Ces diverses causes 11e peuvent agir qu’indirectement, en donnant lieu, à la longue, à une altération du sang ou à une affection gastro-intestinale, dans le cours desquelles se développe l’hypochondrie. Telle est aussi la manière d’agir des condiments, et des émissions sanguines trop abondantes.
2° Causes occasionnelles. — Les principales sont la lecture des livres de médecine, les personnes qui ne sont pas de la profession ayant une grande tendance à voir dans leurs plus légères indispositions les symptômes des maladies les plus graves dont elles ont lu l’histoire ; la vue de la mort d'une autre personne ; la perte d’un parent, d’un ami ; les prédictions sinistres ; la spermatorrhée. >ous indiquerons l’influence de cette dernière cause dans l’article consacré aux pertes séminales involontaires (I). Signalons la suppression d’une hémorrhagie habituelle , la convalescence de certaines affections. On se souvient, par exemple, qu’à la suite du choléra, plusieurs individus sont restés hypochondriaques. Il en est de même à la suite de toutes les grandes épidémies. Enfin, il est d’autres maladies sporadiques qui donnent particulièrement lieu à la maladie qui nous occupe : les viscéralgics et d’autres affections chroniques plus graves, mais sur lesquelles néanmoins les malades se font des opinions erronées.
Pour terminer, nous dirons avec Michéa: «Aux influences, tant immédiates qu’indirectes, dont il s’agit dans ce chapitre, nous aurions pu en ajouter d’autres; mais comme elles ne sont rien moins qu’incontestables, et que d’ailleurs leur étude importe assez peu au point de vue de la pratique, nous avons cru devoir les passer entièrement sous silence. »
§ III. — Symptômes.
1° Htjpockondrie primitive ou idiopathique. — Dubois (d’Amiens), et après lui Michéa, ont admis trois périodes distinctes : dans la première, l’intelligence seule est affectée; dans la seconde, le- corps participe à la maladie, mais seulemant par des troubles fonctionnels; dans la troisième, il survient des lésions matérielles. On voit que, rigoureusement, on peut iTadmeitre que deux périodes : dans la première, l’esprit seul est affecté ; dans la seconde, le corps l’est également.
Première période. — Le caractère symptomatique essentiel, capital, de celte
(1) Voyez tome IV, Pertes séminales involontaires.
NÉVROSES
période, consiste dans les faux jugements que les malades portent sur l'état de leur santé , qui d’ailleurs ne présente rien d’anormal. Gela posé, il est inutile d’entrer dans tous les détails des diverses affections que ces malades croient avoir ; il faudrait parcourir presque tout le cadre nosologique. Beaucoup se croient atteints de phthisie, de cancer ; d’autres croient que certaines parties de leur corps sont frappées de mort, qu’ils exhalent l’odeur des cadavres; d’autres s’imaginent qu’ils ont des tumeurs dans diverses parties du corps, etc., etc. L’examen le plus attentif ne fait rien découvrir de semblable, car c’est là ce qui fait le caractère de la maladie.
Sous rinlluence de ces fausses croyances, les malades sont tristes, préoccupés; s’entretenant sans cesse de leur santé; redoutant la mort, ils s’occupent constamment de la manière dont s’exécutent leurs principales fonctions, vont sans cesse à leur miroir pour examiner leur teint, considèrent avec une attention ridicule leurs diverses excrétions, pèsent leurs aliments, et attribuent à des circonstances puériles leurs maux imaginaires. Ils consultent un grand nombre de médecins, lisent tout ce qui leur paraît se rapportera leur prétendue maladie, changent fréquemment de remèdes, et se croient presque toujours soulagés lorsqu’ils ont changé de médecin et de médication; mais cette croyance dure peu.
Ces malades finissent par être sombres, irritables, capricieux, et surtout profondément égoïstes, se plaignant sans cesse, quoique ce soient eux qui rendent malheureux tout ce qui les entoure, indifférents aux maux que peuvent éprouver les autres, concentrés en un mot dans une seule idée : l’état de leur santé.
Lorsque l’on réussit momentanément à distraire les hypochondriaques, souvent leur caractère se transforme, ils deviennent animés, gais, prévenants; mais ce moment passé, ou même au plus fort de leur animation, si on les remet sur le chapitre de leur santé, ils retombent dans leur tristesse, recommencent leurs plaintes, cherchent la solitude, etc., ce qui ne les empêche pas de remplir parfaitement toutes leurs fonctions.
Deuxième période. — Il survient de nouveaux phénomènes qui ont leur siège dans un grand nombre d’organes divers. On a reconnu une monomanie hypochoadriaque, lorsque le trouble fonctionnel ou les lésions matérielles ont leur siège dans la cavité abdominale; une monomanie pneumo -cardiaque, lorsque les symptômes se font remarquer du côté de la poitrine, etc., etc. Il suffit qu’il existe dans un organe quelconque un trouble fonctionnel ou un désordre materiel, pour que l’hypochondrie ait des caractères identiques dans tous les cas. Les symptômes fonctionnels éprouvés par les malades appartiennent presque tous aux diverses viscéralgies : ainsi des spasmes, des constrictions delà poitrine, de l’abdomen; des digestions difficiles, douloureuses; des étourdissements, un embarras de la défécation, de la miction, etc. , etc. On a vu au bout d’un certain temps, chez quelques sujets, mais ce sont les cas les plus rares, de véritables affections organiques profondes se montrer dans l’estomac, le foie, le cœur, etc. Ce n’est pas sans un certain doute que l’on doit admettre l’existence de ces faits ; les auteurs n’ont pas noté avec assez de soin l’intégrité complète des organes au début de l’hypochondrie ; il est souvent bien difficile de reconnaître les affections chroniques commençantes.
2° Hgpochondrie secondaire, sympathique. — Qu’on imagine une affection quelconque qui inspire au malade des craintes exagérées pour sa vie, et l’on verra survenir la série des symptômes exposés plus haut, de sorte qu’on aura l’hypo-
IIYPOCHON DR 1 E.
MARCHE DURÉE ET TERMINAISON
chondrie avec tous ses caractères. Dans ce second cas, l’affection physique peut être considérée comme la cause déterminante de l’affection morale. Les sujets ne se trompent pas quand ils se croient malades, mais ils se trompent sur la gravité de leur maladie. Le plus souvent, au lieu d’une affection légère qu’ils ont, ils s’imaginent être atteints d’une affection mortelle dont les symptômes ressemblent plus ou moins à ceux qu’ils éprouvent. C’est ainsi que les malades affectés de gastralgie se croient atteints d’un cancer de l’estomac ; que ceux qui ont des palpitations nerveuses croient à un anévrysme du cœur, etc. De cette croyance résultent les soins hygiéniques les plus bizarres, les médications les plus variées et les plus inutiles, la tristesse; en un mot, tous les symptômes qui caractérisent le délire bvpochondriaque.
Les maladies qui sont le plus souvent le point de départ, le prétexte de ces idées délirantes, sont principalement les diverses viscéralgies, et en particulier les viscéralgies gastro-intestinales.
Les affections primitives tendent continuellement à s’aggraver sous l’influence du mauvais régime, des médications intempestives, et aussi des idées tristes auxquelles les malades sont constamment en proie. De simples troubles fonctionnels peuvent dégénérer en lésions organiques profondes.
§ IV. — Marche, durée, terminaison de la maladie.
La marche de la maladie est essentiellement chronique, néanmoins on a cité quelques cas qui avaient une forme aiguë, mais ils sont très-rares. Le début est lent et graduel. On a admis des prodromes , mais en examinant les observations, on s’assure qu’ils ne sont autre chose que les symptômes de la maladie à un faible degré. II est rare qu’on n’observe pas, dans le cours de l’affection, des périodes d’amélioration plus ou moins considérable : une occupation importante, une distraction, suffisent pour détourner momentanément les malades de leurs idées délirantes. On a vu quelquefois l’hypochondrie cesser tout à coup pour se reproduire au bout d’un temps variable. Suivant Georget et Falret, l’hypochondrie peut revêtir le type intermittent.
[L’hypochondrie peut revêtir le type intermittent; cela se voit aussi bien pour cette maladie que pour beaucoup d’autres, quand il existe une relation directe entre la suppression ou la diminution d’un flux habituel et la maladie elle-même. C’est surtout dans le type intermittent qu’on retrouve la tendance au suicide. Il semblerait au premier abord que l’hypochondrie, véritable exagération de l’instinct de conservation, ne doive jamais conduire là, et cependant rien n’est plus vrai, les exemples en sont assez communs.]
La durée peut être de quelques jours, de quelques mois, de quelques années, ou se prolonger pendant toute la vie.
La terminaison par la guérison est la plus fréquente de toutes, suivant les relevés de Michéa. C’est lorsque la maladie est idiopathique, ou lorsqu’elle est sympathique d’une affection fonctionnelle et facilement curable, qu’on obtient ordinairement cette terminaison favorable. Dans les cas où la maladie est sympathique d’une altération organique, sa curabilité dépend de celle de cette altération.
L’hypochondrie peut-elle occasionner la mort par elle-même? La grande débilitation que détermine l’état moral du malade, et les erreurs de régime peuvent
NÉVROSES
porter une atteinte assez profonde à l’organisme pour causer la mort. Quelquefois on voit l’hypochondrie disparaître à mesure que la maladie organique qui lui a donné lieu fait des progrès. Enfin, on l’a vue se transformer en diverses autres espèces de folie. L’hypochondrie est quelquefois compliquée d’un autre genre de folie.
§ V. — Diagnostic, pronostic.
I) après ce que nous avons dit plus haut, il n’y a pas de lésions anatomiques qui soient propres a cette maladie; ce serait par conséquent un hors-d’œuvre que d exposer ici, comme l’ont fait quelques auteurs, les altérations organiques dont l’hypochondrie a été la conséquence.
Rien n’est plus facile que le diagnostic. Ce n’est, en effet, que faute d’une observation suffisante qu’on avait pensé que l’hystérie et l’hypochondrie ont des points de ressemblance. Pour s’assurer qu’il n’est nullement nécessaire d’établir un diagnostic à ce sujet, il suffit de comparer la description des deux maladies; rien n’est plus dissemblable.
On s’assurera si l’affection est idiopathique ou sympathique.
Le pronostic dépend de la lésion organique primitive ou consécutive. Par ellemême, l’hypochondrie ne menace pas les jours du malade.
§ VI. — Traitement.
Traitement moral. — V hypochondrie idiopathique étant, surtout à son début, une affection morale, c’est h celte espèce de traitement qu’on a recours. Les auteurs sont unanimes sur ce point. Ce traitement consiste dans les distractions , les voyages , Y exercice à cheval, en voiture, une occupation attrayante, des intérêts mis en jeu , etc. , etc.
D’après les circonstances de la maladie, on jugera si l’on doit faire honte au malade de sa pusillanimité, ou saisir quelque circonstance particulière de son caractère, pour s’en servir comme d’un levier propre à agir sur l’affection : mais ces nuances du traitement moral seront retracées page 680, nous n’y insisterons pas ici.
S’il n’existe aucune affection physique, soit fonctionnelle, soit organique, ce n’est pas une raison pour s’abstenir de toute prescription ; il est bon d’administrer des moyens inertes, en faisant croire au malade qu’ils ont une grande activité : par là on a réussi fréquemment à rétablir la santé des hypochondriaques. Quelquefois on est arrivé à ce résultat en faisant croire au malade qu’on lui extrayait d’une partie du corps un animal qu’il y croyait logé. On se gardera après la réussite, d’avouer la supercherie ; l’expérience a prouvé que le malade se croirait mal guéri, et retomberait dans son hypochondrie.
Assez souvent l’état d’irritation, de faiblesse, d’anémie, dans lequel se trouvent les hypochondriaques, exige qu’on emploie les antispasmodiques, les narcotiques , les toniques, les ferrugineux ; c’est au médecin à juger de l’opportunité de leur application.
Le traitement moral convient également à Y hypochondrie secondaire et sympathique; mais il faut en même temps diriger les moyens convenables contre la maladie qui est le point de départ des idées délirantes. On cherchera à guérir ht gastralgie, l’entéralgie, etc. Dans les cas d’affection organique profonde, on ne peut guère avoir recours qu’à des moyens palliatifs, qu’il faut néanmoins se bien