PARALYSIE GÉNÉRALE
§ I. — Considérations générales. — Coup d’œil historique.
[ L’élude (le la paralysie générale appartient à notre époque. Les premières notions encore vagues, mal déterminées, remontent à Jolm Ilaslam (1798); mais bientôt, sous la plume de nos aliénistes les plus distingués, cette maladie prend rang dans le cadre nosologique, et elle ne tarde pas à être connue dans ce quelle a de fondamental.
La paralysie générale, étudiée dans les asiles d’aliénés, avait besoin, pour être reconnue dès le début, de se montrer sous des traits déjà bien accentués. Aussi les premières manifestations échappaient-elles en général à l’observation, et l’on ne voyait souvent dans une paralysie générale au début que l’une des formes de la folie, s’accompagnant plus tard de paralysie. Voilà pourquoi Esquirol (1), Georget (2), Délaye (3), ont fait de la paralysie générale une complication de la folie.
Mais déjà, en 1822, Bayle (A) consacre l’idée d’entité morbide et, en 182(i, il crée, en quelque sorte, la paralysie générale et en fait une maladie primitive débutant d’emblée.
A la même époque, Calmeil (5) donne son excellente monographie où l’on trouve encore l’idée de complication.
Quelques années après, les recherches de Parchappe (6) ajoutent des données plus complètes à l’anatomie pathologique. Cet auteur reconnaît une espèce d’aliénation mentale distincte de toutes les autres, qu’il appelle folie paralytique : c’est là une maladie primitive; mais il admet, en outre, que cette maladie peut survenir après une longue durée de la folie simple , et aussi chez des malades depuis long temps atteints de démence : c’est donc encore là une complication.
Tel était, à cette époque, l’état de la science : on subissait, en général, l’influence des écrits et des préceptes d’Esquirol, et l’on avait de la peine à séparer la paralysie générale de la folie.
Réagissant contre cette idée de complication, Baillarger (7) montre l’importance des troubles des mouvements et fait, comme Bayle, de la paralysie générale une maladie primitive.
Bientôt après, Requin (8), Limier (9), déplaçant le champ d’observations, vont puiser dans les hôpitaux ordinaires des lumières nouvelles. Là surtout se trouvent
(1) Esquirol, Des passions considérées comme causes, symptômes et moyens curatifs de l'aliénation mentale , 1805. — Mémoire sur la démence, 1814. — Des maladies mentales ,
(2) Georget, De la folie, 1820.
(3) Délayé, Thèsesur une espèce de paralysie quia/fede particulièrement les aliénés, 1824.
(4) Bayle, Thèse sur Tarachnitis, 1822. — Traité des maladies du cerveau et de ses membranes. Paris, 1826.
(5) Calmeil. De ta paralysie, considérée chez les aliénés, 1826.
(6) Parchappe, Des altérations de l'encéphale dans l'aliénation mentale , 1838. Traité
théorique et pratique de la folie, 1841.
(7) Baillarger, Annales médico-psychologiques , 1847.
(8) Requin, Éléments de pathologie, t. II, p. 90.
(9) Lunier, Annales médico-psychologiques, 1849.
NÉVROSES
les malades dont les lésions les plus apparentes sont celles du mouvement; aussi voyons-nous Requin admettre deux formes de paralysie progressive, l’une avec aliénation, l’autre sans aliénation, dans laquelle l’affaiblissement de l’intelligence encore peu marqué passe facilement inaperçu ( l).
Limier indique des cas dans lesquels les troubles de la motilité se montrent seuls au début et sont suivis plus tard de délire.
Cette opinion obtient la sanction de Bailiarger; mais ce savant aliéniste indique nettement qu’il ne fait pas des troubles moteurs l’unique élément caractéristique; il n’a jamais admis, dit-il, de paralysie générale sans lésion de l’intelligence (2).
D’autres auteurs, quoique partant de points de vue différents, arrivent à la même conclusion. Ainsi Jules Falret (3), dans sa thèse, après avoir donné la prééminence au délire qui constitue le phénomène le plus saillant, ajoute : « Mais peu importe qu’un symptôme précède l’autre dans l’évolution de la maladie s’il est démontré qu’ils sont intimement liés comine expression d’un même état morbide, et si l’existence de l’un avec ses caractères spéciaux, suffit pour faire prévoir la production ultérieure de l’autre (A). »
Ces dissidences dans les opinions, reposant sur des faits secondaires, ont eu l’avantage de faire apprécier à leur juste valeur les différents groupes de symptômes qui constituent la paralysie générale. Du reste, on voit bientôt se manifester la tendance marquée des aliénistes à se rallier à la doctrine qui fait de la paralysie générale une entité morbide, une maladie une et identique, ayant ces caractères bien tranchés (5).
La littérature étrangère offre peu de documents pouvant éclairer cette étude, les auteurs ayant subi en général l'impulsion venue de France.
Mais les progrès de l’anatomie pathologique apportent chaque jour un nouvel appui à la doctrine de l’entité morbide de la paralysie générale ; Calmeil (6), Parchappe, montrent des lésions bien déterminées que les études histologiques de Salomon (7), de Rokitansky, de Virchow (8) ont permis de poursuivre d’une façon plus précise.
Enfin les résultats fournis par l’étude anatomo-pathologique de quelques faits dans lesquels on voit certaines maladies de la moelle se propager vers le cerveau et
(1) Qu’il nous suffise de mentionner une opinion que l’on trouve d’abord dans Sandras, (Traité pratique (lus maladies nerveuses, t. 11, 1854), reprise et adoptée par Brierrc de Boismont (Supplément du Dictionnaire des Dictionnaires, p. 596, 1851), et Duchenne, de Boulogne (Ann. médico-psycholog . , 1850) : elle consiste à admettre deux espèces de paralysie générale, l'une sans aliénation (paralysie spinale), dans laquelle la contractilité électro-musculaire est abolie, l’autre avec aliénation (paralysie cérébrale), dans laquelle la contractilité électro-musculaire est conservée. L’observation exacte des faits ne permet pas de conserver dans le cadre de la maladie qui nous occupe, ces paralysies générales progressives sans aliéna-, tion mentale à aucune période de leur évolution.
(2) Bailiarger, Annales médico-psychologiques, 1859, p. 287.
(3) J. Falret, Recherches sur la folie paralytique, tfièse, 1853.
(é) J. Falret, loc.cit., p. 17.
(5) Moreau (de Tours), Ann. niêdicog/sycholog . , 1850. — Marcé, Traité pratique îles maladies mentales, 1862, p. h 15.
(6) Calmeil, Traité des maladies inflammatoires du cerveau. 1859.
(7) Salomon, Ann. médico-psycholog., 22 avril 1803.
(8) Virchow, Pathologie cellulaire, trad. Picard. Paris, 1866.
PARALYSIE GÉNÉRALE. — CAUSES
déterminer la paralysie générale, ont permis à Magnan. (1) d’indiquer une voie nouvelle aux recherches anatomiques dans la paralysie générale, et de mieux apprécier, ainsique nous le verrons, le mode pathogénique de cette maladie.
§ H. — Définition, synonymie, fréquence.
La paralysie générale, méningite chronique (Bayle) périencéphahte chomque diffuse (Calmeil), folie paralytique (Parchappe), paralysie générale progressive (Requin), est une maladie ayant un ensemble de lésions assez constantes, et caractérisées symptomatiquement par des troubles du mouvement et de la sensibilité, par la démence et un délire variable, mais souvent de nature ambitieuse ou hypochondriaque .
Cette maladie devient tous les jours plus fréquente; non point, comme on pourrait le croire, parce qu’étant mieux étudiée, peu de faits passent inaperçus, mais plutôt parce que les conditions favorables à son développement, sont, comme nous le verrons, devenues elles-mêmes beaucoup plus fréquentes.
§ 3H. — Causes.
1° Causes prédisposantes. — Hérédité. — L’influence de cette cause, qui domine la pathologie de la folie, intervient également dans la production de la paralysie générale. Calmeil croit devoir élever jusqu’à 1/3 la proportion des cas où se montre l’influence héréditaire. On est surpris de la différence considérable qu’il y a entre le nombre d'hommes paralytiques et celui des femmes, surtout dans la classe aisée.
Parchappe, sur un relevé de 86 paralytiques, a trouvé 70 hommes et 16 femmes. • — Calmeil, sur 82 cas, a trouvé 73 hommes et 9 femmes. A Stephansfeld, de 1835 à 1852, la proportion des paralytiques, relativement au nombre des aliénés, était de 1 sur 6 chez les hommes et de 1 sur 26 chez les femmes.
Magnan, interne à Bicêtre, a fait, au mois de mars 186A, le relevé des paralytiques de la deuxième section des aliénés : sur 286 malades, il en a trouvé 113 atteints de paralysie générale. En juillet 1865, il a fait, à la Salpêtrière , un relevé comparatif, et, sur 900 femmes aliénées (2°, 3e et 5° sections), il a constaté que 96 étaient atteintes de paralysie générale. Le diagnostic, pour tous ces cas, a été revu et noté avec soin.
Ainsi, tandis que les hommes paralytiques sont dans la proportion énorme de quarante pour cent (39,5), les femmes sont dans la proportion d’un peu plus de dix pour cent (10,66).
La différence devient encore bien plus grande quand la statistique porte uniquement sur des malades appartenant à la classe riche. Aussi Baillarger, dans une annotation du Traité des maladies mentales de Gricsinger dit (page A68) : « Cette » question de la fréquence relative de la paralysie générale chez les hommes et cnez « les femmes ne saurait être jugée par les statistiques des asiles dans lesquels sont » conduites les femmes des classas pauvres. La maladie, en effet, est très-rare chez » les femmes des classes riches et très-commune, dans les grandes villes, chez les » femmes des classes pauvres. En s’en tenant à ces dernières, on aurait donc une
(1) Magnan, Recherches cliniques et anatomo-pathologiques sur la paralysie générale > 1865. (Inédit.)
NÉVROSES
« proportion assez forte, mais qui serait très-différente dans les asiles consacrés aux » malades riches. La raison de cette différence ne peut se trouver que dans le » genre de vie, les occupations, le régime, etc. »
Age. — La paralysie générale est une maladie des adultes. Calmeil ne l’a jamais vue se développer chez des individus au-dessous de vingt-deux ans (1) ; la moyenne de l’agc des hommes dont il a relaté l’observation est de quarante et un ans, et la moyenne de l’âge des femmes, au début de leur maladie, est de trente-huit ans et . sept mois. Pour Parchappe, la moyenne de l’âge des hommes est de quarante-quatre ans, celle des femmes quarante-deux ans.
Marcé, sur un relevé de 300 faits recueillis h Bicêtre, les répartit, quant aux âges, de la manière suivante : de 26 à 30 ans, 22 cas; de 31 à 35 ans, 55 cas; de 36 à 50 ans, 67 cas; de 51 à 55 ans, 56 cas; de 56 à 50 ans, 55 cas; de 51 à 55 ans, 25 cas; de 56 à 60 ans, 25 cas; de 61 à 65 ans, 3 cas; de 66 à 70 ans,
5 cas (2).
Il résulte donc des relevés de Calmeil, Parchappe, Marcé, que la paralysie générale se rencontre, le plus communément, de trente-cinq à quarante-cinq ans.
Relativement aux climats , il suffit de remarquer que leur influence est plus apparente que réelle, puisque les différences dépendent, le plus souvent, d’un diagnostic erroné.
2° Causes occasionnelles. — Les causes morales , les travaux de l'esprit, les fatigues intellectuelles excessives, sont tout autant de causes occasionnelles; mais celles qui font sentir le plus leur influence, dépendent de certaines habitudes et de certaines professions.
Calmeil signale le nombre considérable de paralytiques fournis à Charenton par l’armée d’Afrique; et il attribue ces accidents aux habitudes alcooliques des militaires dans les dernières campagnes.
Il faut compter encore parmi ces causes : la vie de café; l’existence particulière des hommes de bureau, privés d’exercice et confinés dans un milieu souvent étroit, où les règles de l’hygiène sont loin d’être respectées ; les professions exigeant le séjour habituel auprès des fourneaux (cuisiniers, boulangers, serruriers, etc.); les causes physiques, telles que les coups, les chutes sur la tête; l’influence de l’érysipèle du cuir chevelu (Baillarger) ; certaines maladies du cœur; la suppression du (lux hémorrhoïdaire ; toutes les causes en un mot provoquant des bouffées congestives vers la tète.
Baillarger (3) a signalé l’influence de la pellagre.
Les intoxications saturnines, mercurielles, ont été considérées comme causes occasionnelles.
Dans quelques cas, la syphilis a semblé être la cause première de la paralysie générale. Les foyers de ramollissement, les foyers hémorrhagiques, peuvent être le point de départ de la lésion qui atteint plus tard tout 1 encéphale. Certaines maladies de la moelle, en se propageant vers le cerveau, peuvent déterminer la paralysie générale (Magnan).
(1) Calmeil, Maladies inflammatoires du cerveau, t. I, p. 476.
(2) Marcé, Traité pratique des maladies mentales, p. 471.
(3) Baillarger, De la paralysie générale chez les pellagreux [Annales médico-psydio ogiques } 1849).