PARALYSIE GÉNÉRALE
LÉSIONS ANATOMIQUES
L’épendvme ventriculaire est quelquefois épaissi et se trouve parsemé, comme l’a indiqué Joire, de fines granulations, qui, sur le plancher du quatrième ventricule, donnent un aspect chagriné assez notable.
Le cerveau est atrophié dans sa totalité (Parchappe), et l’on constate facilement que les circonvolutions minces, amaigries, présentent moins de hauteur, sont séparées par des anfractuosités plus considérables et ont perdu de leur volume et de leur résistance.
Il suffira de signaler quelques lésions qui ne sont pas spéciales à la paralysie générale et qui, du reste, sont indiquées dans l’article sur les hémorrhagies méningées (tome II, page 2) : ce sont les fausses membranes et les kystes de l’arachnoïde , l’œdème plus ou moins considérable des méninges et quelquefois aussi la dilatation et l’épanchement ventriculaire.
En résumé, les lésions presque constantes dans la paralysie générale sont : l’épaississement et l’opacité des méninges; les adhérences de la pie-mère et le ramollissement de la couche corticale produisant les ulcérations par l’enlèvement de la membrane ; l’induration de la substance blanche (état scléreux) ayant pour expression des crêtes frontales blanches et résistantes.
A ces caractères visibles à l’œil nu, il faut ajouter les données fournies par les études histologiques modernes. Or, pour mieux saisir la pathogénie de ces altérations, remarquons la solidarité qui existe entre les lésions de l’encéphale et les lésions de la moelle.
L’unité du système cérébro-spinal implique l’unité de ses lésions, et il est des cas, en effet, d’après les recherches de Magnan, où il s’établit dans la moelle des lésions analogues à celles que l’on vient d’étudier dans le cerveau ; comme on le verra, ces lésions de la moelle, longtemps avant le développement de la paralysie générale, ont des symptômes dont l’évolution successive est en rapport avec la propagation de la lésion de la moelle au cerveau ; et réciproquement, chez quelques sujets il y a propagation des lésions du cerveau à la moelle.
Quoi qu’il en soit, on trouve dans ces cas, les méninges rachidiennes épaissies, opaques, infiltrées de produits d’exsudation, comme on l’a vu pour les méninges cérébrales. La moelle est aussi altérée, et sa lésion qui, à l’œil nu, peut se présenter, au point de vue de la consistance, de la coloration, sous des aspects un peu différents, montre au microscope des altérations qui dépendent du même processus morbide. C’est un travail d’irritation chronique, comme l’enseigne Virchow, portant primitivement sur le tissu conjonctif (capillaires, méninges, tissu interstitiel dans la moelle, névroglie dans l’encéphale), et secondairement sur les éléments nerveux qui deviennent le siège d’un trouble nutritif (tubes, cellules, myélocytes de Ilobin, éléments nucléaires et cellulaires).
L’examen des moelles dans les observations où l’on a vu la lésion se propager jusqu’au cerveau, fait voir le maximum de l’altération vers la fin de la région dorsale; à ce niveau, les faisceaux postérieurs sont malades dans presque leur totalité, et sur quelques sujets même la lésion gagne les cordons latéraux et antérieurs (1).
Au fur et à mesure que l’on examine les parties plus rapprochées du cerveau, on voit l’altération se limiter aux faisceaux postérieurs et dans la région cervicale,
(1) Westphal, Allcj. Zeitsclir. fur Psychiatrie von Laehr, XXI, 1864; — et Magnan, toco cilato.
NÉVROSES
elle est confinée de chaque côté du sillon médian postérieur, dans un petit espace triangulaire à base dirigée en arrière. A un grossissement de 200 à 300 diamètres, on voit dans toutes ces parties un développement considérable du tissu conjonctif qui est le siège d’une prolifération nucléaire abondante, et qui enveloppe les tubes : ceux-ci, devenus plus rares, sont écartés les uns des autres, ils sont granuleux; quelques-uns sont réduits au cylindre d’axe qui disparaît même quelquefois. Les cellules sont granulées en particulier dans les cornes postérieures, mais ne présentent pas une altération aussi avancée que les tubes.
Les capillaires offrent une paroi beaucoup plus épaisse et couverte de noyaux.
Ces mêmes altérations se trouvent dans le cerveau, mais à un degré moins avancé. Ainsi, les capillaires, dans toute l’étendue du cerveau, ont une paroi épaissie couverte de noyaux à différents degrés dévolution, et qui diminue le calibre du vaisseau. La circulation gênée amène peu à peu les modifications nutritives dont le ramollissement de la couche corticale, en particulier, est l’expression. Tous les éléments de cette partie de l’encéphale (cellules, myélocytes) sont fortement granulés. La névroglic, d’autre part (tissu conjonctif spécial, interstitiel, distribué dans toutes les parties de l’encéphale et séparant les éléments), est le siège d’une prolifération nucléaire, s’épaissit, augmente de volume, prend un aspect légèrement strié que l’on voit assez nettement au microscope sur les préparations de substance blanche des lobes antérieurs (sclérose, crêtes frontales). Ces lésions n’atteignent jamais dans le cerveau Le degré d’intensité qu’elles ont à la moelle, sans doute parce que la vie deviendrait incompatible avec un degré aussi avancé d’altération de cet organe.
Dans quelques cas de paralysie générale avancée, l’examen de la moelle fait constater dans les cordons postérieurs, la propagation de la lésion du cerveau à la moelle, mais jusqu’à présent la lésion qui va en diminuant de haut en bas, n’a pas été trouvée au delà de la région cervicale. Il est probable que l’on constatera une lésion plus étendue dans certains cas de paralysie générale à forme spinale , dans lesquels on voit prédominer d’une façon insolite les troubles des extrémités inférieures (Magnan).
§ V. — Symptômes.
Aperçu général des symptômes. — Dans l’élude de la paralysie générale, il faut bien se pénétrer d’un ensemble de symptômes qui priment tous les autres, forment le fond de la maladie et lui donnent sa physionomie particulière. Ces symptômes essentiels peuvent se diviser en deux groupes: 1° troubles de la motilité et de la sensibilité ; 2° troubles de l’intelligence, depuis l’affaiblissement le plus léger de la mémoire et du jugement, jusqu’à l’abolition complète des facultés intellectuelles.
Les symptômes accessoires ont aussi une valeur réelle, mais ils peuvent manquer, et si, dans quelques circonstances, ils suffisent presque au diagnostic de la maladie, c’est que pour quelques-uns ils empruntent leur caractère spécial à un fond de démence (signe essentiel) que J. Falrct (1) a fait ressortir avec beaucoup de raison, en disant que les idées des paralytiques sont multiples , mobiles , non motivées , conti'adictoires entre elles (absurdes).
(1) J. Falret, Recherches sur la folie paralytique, thèse, 1853, p. 62.
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTÔMES
A. Symptômes essentiels. — Troubles de lu motilité et de la sensibilité. — V embarras de la parole, qui apparaît d’une manière plus frappante quand le malade est intimidé ou ému, est peu marqué au début ; il consiste en une sorte d’arrêt, de suspension ou d’effort, avant la prononciation de certains mots, de ceux particulièrement composés de syllabes labiales. Cette gêne, d’abord intermittente, qui est de l’hésitation plutôt que du bégayement, devient peu à peu continue et plus marquée ; plus tard, la voix est gutturale, la parole traînante ; chaque syllabe est scandée et suivie d’un moment d’arrêt, pendant lequel la voix se prolonge comme en psalmodiant. Les vains efforts des malades pour articuler convenablement les sons mettent en jeu d’une façon irrégulière les muscles de la face, ceux surtout qui convergent vers la bouche. Une sorte de préparation précède la parole, les lèvres deviennent tremblantes, les muscles oscillent, ont des mouvements fibrillaires, et présentent de légères convulsions au pourtour de l’orbiculaire.
La langue tirée au dehors ne peut rester immobile ; sa surface est agitée d’ondulations vermiculaires, dues à la contraction irrégulière des muscles intrinsèques ; ces mouvements prédominent vers la pointe et sur les bords ; mais à mesure que la maladie progresse, tout l’organe devient tremblotant dès qu’il se montre entre les arcades dentaires; il n’y a pas en général de déviation, ni à droite ni à gauche. La parole s’embarrasse de plus en plus et le langage devient inintelligible vers la fin de la maladie.
Troubles moteurs des membres. — Le tremblement des mains est peu apparent au début et passe inaperçu chez beaucoup de paralytiques ; aussi pour quelques médecins les troubles de la motilité se montreraient-ils d’abord aux jambes, puis aux bras. La prédominance de ce symptôme dans les membres inférieurs est plus apparente que réelle ; on trouve, en effet, de très-bonne heure, dans les membres supérieurs, un changement notable chez les malades dont le travail manuel exige de la précision et de la délicatesse (horlogerie, écriture, couture, etc.). Assez rapidement ces malades s’aperçoivent que leurs mains sont devenues inhabiles et n’ont plus leur adresse habituelle.
En même temps la marche se modifie peu à peu, elle devient saccadée, brusque ; les malades peuvent faire, il est vrai, dès le début, des courses assez longues sans trop de fatigue, mais ils dirigent moins bien leurs jambes ; ils marchent mal, gauchement, trébuchent facilement sur un terrain inégal ; s’ils veulent se retourner brusquement, ils chancellent, oscillent et s’efforcent quelques instants de reprendre leur équilibre.
Ces phénomènes musculaires, qui primitivement atteignent toutes les parties du corps, sans qu’on puisse exactement préciser les points par lesquels ils débutent, tiennent plus de la nature convulsive que de la paralysie. Ce n’est point de la faiblesse à jMoprement parler, il y a plutôt de l’incoordination, de l’incertitude dans les mouvements, quelque chose se rapprochant de l’ataxie. Ainsi, tel paralytique qui chancelle en marchant, qui laisse tomber les objets delà main, qui peut à peine boutonner ses habits, devient susceptible d’une grande vigueur soit des bras, soit des jambes, sous l’influence de la colère, et peut développer une force presque aussi considérable qu’à l’étal normal. Dans le décubitus dorsal les mouvements se font aussi mieux, mais ils soat un peu roides et un peu lents.
A ce désordre des mouvements s’ajoute progressivement une faiblesse véritable
NÉVROSES
qui toutefois ne devient jamais une paralysie complète. La marche, de plus en plus difficile, finit par être impossible ; dès que les malades sont debout, ils tremblent sur leurs jambes, se cramponnent aux objets qui les entourent et tomberaient sans un appui. Le séjour au lit ou dans un fauteuil devient constamment nécessaire.
A cette période ultime, on voit quelquefois prédominer les accidents paralytiques soit a dioite, soit à gauche, et les malades sont fortement inclinés du côté où existe celle prédominance. 11 n est pas îare non pins de rencontrer dans les muscles d’un membre une raideur qui oppose une certaine résistance à la flexion ou à l’extension. Dans quelques cas enfin on voit se produire la contracture d’un membre ou d'un certain nombie de muscles ; contracture souvent tres-prolongée et qui imprime aux parties où elle siège les positions les plus pénibles (1).
Accident paralytique des muscles de la vie organique. — Dès le commencement de la maladie on peut voir survenir l’émission involontaire des selles et des urines ; ces phénomènes peuvent se reproduire plusieurs fois en alternant avec la rétention plus ou moins opiniâtre de ces excrétions.
La paresse dans la contractilité des réservoirs musculaires n’attire pas d’abord l’attention, et ces phénomènes sont considérés comme purement accidentels, tandis qu’ils se rattachent le plus souvent à la paralysie générale. Peu à peu cependant, surtout dans la variété mélancolique, la constipation devient fréquente, et peut être dans quelques cas le point de départ d’un engouement intestinal.
Il en est de même pour la vessie ; le sphincter relâché laisscquelquefois échapper les urines (incontinence), mais plus souvent, les parois distendues par le liquide n’ont plus assez de force pour expulser le contenu (rétention avec regorgement) .
La partie supérieure du tube digestif perd aussi ses forces contractiles habituelles ; l’œsophage devient, vers la fin, incapable d’agir sur le bol alimentaire dès que celuici est un peu dur et volumineux, chose assez fréquente, à cause de la gloutonnerie des paralytiques qui s’empressent de déglutir les aliments mal préparés par une mastication incomplète. Ces coips étrangers arrêtés dans l’œsophage, comprimant la trachée, sont le point de départ d’accès de suffocation quelquefois terribles; le visage devient pourpre, les veines se distendent; les yeux, injectés, saillants, couverts de larmes, les traits de la face convulsés, expriment l’anxiété la plus vive ; après quelques efforts, en général, les aliments passent et le calme renaît, mais il n’en est pas toujours ainsi. Le pharynx, devenu lui-même impropre à saisir et à attirer sa proie, laisse déposer sur l’orifice supérieur du larynx, le bol alimentaire dont quelques fragments tombent assez souvent dans les cavités du larynx, de la trachée ou des bronches d’où ils sont expulsés par une toux violente ; mais d’autres fois encore les aliments à moitié mâchés s’engagent à la façon d’un coin à travers l’orifice supérieur du larynx et ne tardent pas à déterminer l’asphyxie , si à l’aide de la main ou d’une longue pince, on ne s’empresse de dégager les voies respiratoires.
Les troubles de la sensibilité , quoique rares et difficiles à constater au début de la maladie, doivent être cependant notés avec soin. La diminution de la sensibilité
(1) La sensibilité électro-musculaire est conservée, mais ce signe a une valeur secondaire au point de vue des phénomènes paralytiques et des lésions qui les déterminent, puisque dans quelques cas même d’altération très-étendue de la moelle avec paraplégie véritable, accompagnant la paralysie générale, on peut voir la contraction musculaire se produire sous l’influence du courant électrique.
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTÔMES
<le la peau peut, dans quelques cas, être un signe précurseur de la paralysie générale. De Crozaut (1) a signalé une anesthésie générale presque complète existant dès le début et précédant même les lésions du mouvement. Cette anesthésie peut être passagère et disparaître dès que les troubles de la motilité sont plus accentués, pour reparaître un peu plus tard. À une période plus avancée, en effet, les piqûres, le pincement sont faiblement sentis, et parfois les malades ne donnent des signes de douleurs qu’au bout de quelques secondes. Les dénudations de la peau (vésicatoires, cautères, etc.), employées comme moyens dérivatifs et révulsifs, déterminent aussi, en général, très-peu de douleur, quelquefois l’analgésie est presque complète.
L’hyperesthésie est un phénomène beaucoup plus rare, et se montre aussi à des degrés différents d’intensité.
Griesinger a observé parfois un état passager d’hyperesthésie extrême de la surface cutanée : le plus léger contact avec la peau provoquait des mouvements réflexes très-étendus, des convulsions de tous les muscles soumis à la volonté, état, dit-il, qui offrait la plus grande analogie avec ce que l’on observe chez les animaux empoisonnés par la strychnine.
Chez quelques malades on constate des engourdissements,' des fourmillements dans les bras ou dans les jambes, plus rarement de véritables douleurs.
L’étude de la sensibilité avec ses modalités en plus ou en moins (hyperesthésie, anesthésie), permet d’arriver à une connaissance plus complète de certains symptômes. C’est ainsi que Michéa (3), analysant les phénomènes morbides de sensibilité chez les paralytiques, les a examinés au point de vue de la douleur, du contact, de la température, du chatouillement, et il a montré que l’anesthésie ou l’hyperesthésie étaient, chez les paralytiques, la principale cause des idées hypochondriaques, ces conceptions délirantes prenant leur source dans la préoccupation exagérée du moi.
Troubles de l'intelligence. — V intelligence s’affaiblit lentement, graduellement; aussi, au début, doit-on tenir compte des modifications les plus légères.
La mémoire donne souvent les premiers indices ; mais ici, comme nous l’avons vu pour les troubles moteurs, les symptômes n’apparaissent pas avec la même netteté chez tous les sujets. La position sociale, la profession de l’individu, par leurs exigences, décèlent chez lui plus ou moins vite l’abaissement du niveau intellectuel. Plus ses occupations nécessiteront de l’initiative, des efforts de l’intelligence, et plus rapidement aussi on s’apercevra qu’îï n est plus le même.
« L’affaiblissement de la mémoire, ditCalmeil [U), l’oblitération de l’intelligeuce, » compliqués ou non de délire, avec ou sans apparence de déraison, doivent être » comptés parmi les manifestations les plus insidieuses et les plus ordinaires de la » périencéphalite chronique commençante. L’importance de ces phénomènes ne > peut pas rester longtemps méconnue lorsque les malades sont les premiers à faire » remarquer qu'il leur arrive souvent d’oubüer les dates, de commettre des omis- » sions qu’ils cherchent à éviter, lorsqu’ils se plaignent de manquer d’attention,
(1) De Crozant, Revue médicale , 1846.
(2) Griesinger, Traité des maladies mentales, trad Doumic, 1865, p. 465.
(3) Michéa, Du délire hijpockondriaque citez les déments paralytiques (Annales médicopsxfchologiques , janv. 1864).
(4) Calmeil, Maladies inflam. du cerveau. Paris, t. I, p. 277.
NÉVROSES
* soit qu’ils écoutent, soit qu’ils lisent, soit qu’ils écrivent; lorsqu’ils s’embrouil- » lent dans leurs calculs et qu’ils affirment qu’ils n’ont plus la capacité nécessaire » pour surveiller leurs intérêts domestiques, remplir les obligations attachées à » leurs charges, mener à bien leurs entreprises commerciales et industrielles. »
/V l’affaiblissement de la mémoire et de l’intelligence, au changement d’allures et de caractère, s’ajoute aussi quelquefois une perversion des facultés morales et affectives; le malade n’apprécie plus la valeur de ses actions, il vole des objets insignifiants avec la plus grande imprévoyance, et, dans quelques circonstances, commet sans la moindre réserve et avec le plus grand abandon des actes indélicats, des actes impudiques. On conçoit toute l’importance de ces phénomènes au point de vue médico-légal.
Un peu plus tard les facultés intellectuelles s’affaiblissent encore, les malades vont de tous les côtés, d’une façon automatique, sans but, sans direction. Ils déchirent leurs habits, arrachent leurs boutons, mettent leurs vêtements de travers. Sales, mal tenus, ils ramassent partout des chiffons, des cailloux, des ordures, dont ils remplissent leurs poches et qu’ils portent même à leur bouche. Ils n’ont plus la notion du temps, des lieux, de l’espace; ils ne comprennent plus les paroles qui leur sont adressées ; ils reconnaissent à peine leurs parents les plus proches.
Arrive enûn le moment où, constamment souillés par leurs urines, leurs selles, iis gâtent sans cesse et plongent leurs mains dans les ordures dont ils recouvrent tout. Ils sont presque entièrement isolés du monde extérieur auquel ils ne semblent plus tenir que par la vie purement végétative. On les voit, quand il leur reste encore quelques forces, courbés sur leur assiette, s’aidant des mains et des lèvres pour faire pénétrer dans la cavité buccale les aliments qui leur échappent et avec lesquels ils se barbouillent.
B. Symptômes accessoires. — Les conceptions délirantes des paralytiques , quelque variées qu’elles soient, présentent toutes un fond de démence.
1° Le délire ambitieux chez ces malades diffère totalement de celui que l’on trouve chez les monomaniaques ambitieux. Il n’y a pas, comme chez ces derniers, une suite d’idées bien coordonnées, donnant quelquefois avec une netteté persuasive des preuves à l’appui de leur délire. Leurs allures, leur extérieur, leur ton, ne sont nullement en rapport comme chez le monomaniaque ambitieux avec les idées délirantes. On voit assez fréquemment le paralytique général pleurer en affirmant qu’il est heureux, qu’il jouit des félicités célestes, etc. Il distribue les millions, les titres, les empires, à froid pour ainsi dire, sans émotion, sans paraître apprécier ce qu’il dit. Rien de semblable, on le sait, chez les autres malades.
Dans la paralysie générale, le délire ambitieux ou mieux le délire de satisfaction est étendu à tout. Les paralytiques étalent toutes les qualités du moi au point de vue physique, intellectuel et moral Après avoir vanté leurs forces et leur beauté (Voyez ces bras, quelle vigueur! quelles jolies dents, etc.!}, il passent h leurs talents (Je suis poète, littérateur, etc.), puis à leurs idées généreuses (Je fonderai des hôtels pour tout le monde, chacun aura son équipage, ses chevaux) ; arrivent ensuite les projets de fortune (l’or, les rubis, les diamants; ils sont rois de la terre), puis enfin, tout s’embrouille et se confond. Si, pendant qu’ils parlent de leur fortune, de leurs titres, de leurs idées grandioses, on les interrompt pour leur demander leur métier, souvent on obtient une réponse
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTÔMES. 833
i exacte faite tranquillement sur le même ton (Je suis cordonnier, homme de peine, etc.).
2° Le délire hypochondriaque des paralytiques, dont Baillarger (1) a montré toute l’importance, présente, comme le délire ambitieux, ce cachet de démence sur lequel on ne saurait trop insister. Ils prétendent être bouchés, ne plus pouvoir manger, ni uriner, ni aller à la selle ; ils ont trois cous, point de tète, une ouverture au gosier qui laisse échapper les aliments; ils ont une langue de chrysocale, un ventre de violon, etc. Les idées hypochondriaques changent, mais les conceptions délirantes conservent toujours le même caractère (préoccupation du moi avec un fond de démence).
3° Parmi les troubles moteurs accessoires, Y inégalité pupillaire est un des plus importants à connaître dans la période prodromique. Baillarger (2) a attiré l’attention d’une manière spéciale sur ce symptôme, et dans bien des circonstances, en effet, il peut être d’un grand secours. Dans les cas, par exemple, de stupeur mélancolique, alors que le malade immobile refuse de parler, l’inégalité des pupilles suffira pour tenir l’esprit en éveil et faire réserver le diagnostic.
L’inégalité pupillaire, que l’on rencontre aussi quelquefois dans l’alcoolisme, dépend tantôt de la dilatation, tantôt du resserrement plus considérable de l’une des pupilles, l’autre conservant son diamètre habituel.
Dans quelques cas, les deux pupilles sont largement dilatées, avec ou sans inégalité, d’autres fois elles sont resserrées également ou d’une manière inégale. La constriction peut, dans quelques circonstances, réduire l’orifice pupillaire à deux petits points; cet état se montre, en général, quand les troubles moteurs sont déjà très-avancés.
Austin (3) a voulu faire dire aux troubles pupillaires beaucoup plus qu’ils ne peuvent, et il les a interprétés d’une façon exagérée en voulant établir un rapport constant entre l’état des pupilles et la nature du délire.
h° On verra plus loin qu’il se surajoute par moments aux signes essentiels de la paralysie générale, d’autres phénomènes qui sont sous la dépendance le plus souvent d’un état congestif. Parmi ces phénomènes, il en est qui portent sur la parole et lui donnent une hésitation convulsive particulière; celle-ci est passagère, s’ajoute à l’embarras de la parole (signe essentiel) dont nous avons parlé, et présente une importance beaucoup moins grande.
5° La déviation de la luette , indiquée par Linas, est un symptôme qui ne paraît pas être très-fréquent ; dans les cas douteux, il pourrait devenir un signe accessoire dont on devrait tenir compte.
6° La convexité plus marquée du globe oculaire (Moreau), l’abaissement de la partie interne des sourcils (Billod), l 'élévation ou Y abaissement de la partie moyenne des sourcils abandonnant l’arcade dans ce point (Moreau), la saillie avec la convexité plus marquée de la lèvre supérieure, due à l’affaissement des commissures, sont tout autant de caractères qui appartiennent au masque du parai vtique et qui sont en rapport avec l’affaissement des traits de la face. Ils donnent
(1) Baillarger, Note sur le délire hypochondriaque considéré comme symptôme et comme signe de la paralysie générale ( Comptes rendus de l'Académie des sciences séanrp Hm 17 septembre 18G0, t. Ll, p. 434).
(2) Baillarger, Ann . médico-psychol. , 1859.
(3) Austin, A practical account on general par a/y sis. London, 1859.
Valleix, 5e édit.
NÉVROSES
en général, au visage de ces malades la physionomie impassible qui leur est propre. Il suffit de signaler ces symptômes dont l’importance est secondaire.
7° Le mâchonnement , le grincement des dents, le mouvement de dégustation, sont des symptômes peu importants, mais qui se montrent quelquefois et que l’on doit indiquer.
Troubles des sens. — Les hallucinations ne sont point fréquentes dans la paralysie générale, elles se montrent de préférence au début, et elles ne sont pas toutes de môme nature (1).
La vision est quelquefois troublée, affaiblie ; dans quelques cas rares, elle peut être entièrement perdue d’un côté et même des deux yeux.
Le goût , l 'odorat, diminués en général, sont quelquefois aussi le siège de perversions très-singulières; les malades portent avec attrait à la bouche et au nez les objets fes plus dégoûtants.
On a vu quelles modifications pouvaient survenir dans la sensibilité cutanée. La peau peut, en outre, être le siège d’éruptions furonculeuses, suivies, dans quelques cas, d’une amélioration notable.
Les sphacèles partiels (gangrène humide) d’un doigt, d’un orteil, etc., se rattachent, en général, à une période avancée de la maladie ; à ce moment aussi, quand le malade garde longtemps le lit, le sacrum, les parties saillantes s’ulcèrent, et il se forme des eschares profondes qui, en tombant, mettent à nu les surfaces osseuses.
Les fonctions digestives, un peu troublées au début de la maladie quand le paralytique est très-excité ou très-déprimé, comme cela arrive quelquefois, prennent plus tard une régularité parfaite ; la nutrition se lait bien et les malades engraissent.
A part les constipations ou les évacuations involontaires, il ne survient, en général, rien de particulier du côté du tube digestif jusqu’à l’époque où le malade, devenu cachectique, est pris quelquefois de diarrhée opiniâtre.
Circulation, calorification. — D’après les recherches de Louis Meyer (2), il y aurait augmentation dans la température du corps, principalement dans les cas où prédomine l’excitation maniaque. Cette élération de la température bien constatée pourrait être, au début, de quelque secourt pour le diagnostic. Quoique ce symptôme soit peu marqué, il serait bon d’en t inir compte. On sait que des recherches analogues, faites dans certaines phlegmasies des poumons chez les vieillards (Charcot), dans les maladies de l’enfance (H. Roger) (3), dans quelques maladies des adultes (C. Rougé) (6), ont donné des résultats satisfaisants.
(1) Les hallucinations qui accompagnent la paralysie générale peuvent être divisées en trois classes : les unes, sans cause appréciable, semblent constituer un phénomène purement psychique (hallucinations simples) ; d’autres peuvent se rattachera une lésion du nerf acoustique, comme on le voit, par exemple, dans certaines maladies de la moelle se propageant vers le cerveau, dans l’ataxie où la sclérose des nerfs peut dans quelque cas être invoquée comme cause de ce phénomène (hallucinations symptomatiques) ; d'autres enfin se rattachent à l’alcoolisme. A Bicêtre où les paralysies générales de cause alcoolique sont fréquentes, on voit quelquefois persister pendant un temps plus ou moins long des hallucinations qui se sont montrées avec les excès de boissons (hallucinations de cause alcoolique).
(2) L. Meyer, Annalen des Char ité-Krankenhauses. Berlin, 1858, Band VIII, S. 44.
(3) H. Roger, Des modifications que présente la température chez les enfants dans l'état physiologique et l’état pathologique ( Archiv . génér. de méd., 1844, 4e série, t. IV, p, 117).
(4) C. Rougé, Recherches sur la température du corps dans les maladies, thèse de Paris, 1862.
PARALYSIE GÉNÉRALE. — SYMPTÔMES
Les poumons deviennent quelquefois le siège d’inflammations qui, à la période ultime, prennent une forme grave et coutribuent à entraîner la mort des malades.
Troubles du côté des organes génito-urinaires. — En général, les fonctions génitales languissent chez les paralytiques; mais dans quelques cas, au début, il en est tout autrement, et, chez quelques malades, des actes de démence sont dus à une salacité extrême.
Il est inutile de revenir sur les troubles dépendant de la contractilité de la vessie (rétention, incontinence), il en a déjà été question page 830.
Sander (1) a signalé et a rattaché à la résorption incomplète des éléments nutritifs, la sécrétion très-faible d’urée chez des malades qui mangeaient beaucoup et qui cependant maigrissaient.
Il nous faut dire un mot de l 'hématome auriculaire. Cette collection sanguine de l’oreille, objet de tant de discussions au point de vue de sa pathogénie, siège entre le cartilage et le périchoudre (Foville) (2), et dans beaucoup de cas s’accompagne de fracture du cartilage (autopsies de Bicêtre, Marcé, Magnan, 1 863-1 860.). Aussi le traumatisme semble devoir être invoqué avant toute autre cause. A l’hospice de l’Antiquaille, à Lyon, une véritable épidémie d’hématomes auriculaires (1859) a cessé à la suite du renvoi de trois infirmiers violents.
Résumé des symptômes d'après leur ordre d’évolution. — La paralysie générale au début est très-variable, et peut se présenter sous les aspects les plus opposés. Aussi a-t-on cherché à former des groupes dans lesquels devaient entrer la plupart des cas. Cahneil (3) a classé en dix séries les modes suivant lesquels débute la paralysie générale , cependant cette division laisse encore échapper quelques faits, tant sont variées les formes de début de cette maladie. Jules Falrel (4), tenant compte de la prédominance, suivant les cas, des symptômes physiques ou intellectuels, admet, quand les premiers prédominent, deux variétés ( congestive,, paralytique ), et deux variétés (mélancolique, expansive), quand les derniers sont plus saillants.
Ce cadre ne peut point renfermer tous les faits, mais néanmoins il en embrasse un très-grand nombre, et cette division essentiellement clinique peut être conservée.
Après une période prodromique d’uue durée variable, dans laquelle il n’y a que de simples modifications dans l’aptitude, le caractère et les habitudes des individus, on voit la maladie se présenter avec les caractères plus ou moins marqués de l’une des quatre formes de début indiquées page 828.
1° Variété congestive. — Une congestion brusque, subite, semble être le début de la maladie, mais les antécédents permettent de constater une période prodromique. En outre, aux symptômes propres à la congestion cérébrale, on voit s’ajouter bientôt quelques-uns des caractères de la paralysie générale.
2° Variété paralytique. — Ce sont les cas de ce genre qui ont fait naître l’idée de paralysie générale sans aliénation. Les malades, pendant plusieurs mois, v ivent
(1) Sander, Virchow's Archiv fur pathologische Anatomie. Berlin, t. XV, p. 160.
(2) A. Foville, Recherches sur les tumeurs sanguines du pavillon de F oreille chez les aliénés {Ann. médico-psycholoyiq., 1859).
(3) Calmeil, Maladies inflammatoires du cerveau. Paris, 1859, t. I, p. 291.
(4) Jules Falret, Folie paralytique, 1853, p. 25.
NÊVHOSES.
au milieu île leur famille, se livrent à leurs occupations ordinaires, sans que l’entourage puisse apercevoir dans les actes habituels de la vie, les troubles intellectuels et moteurs, encore peu avancés, qui sont les manifestations légères mais réelles de la maladie.
3° Variété mélancolique. — Les conceptions hypochondriaques prédominent, et comme on l’a vu, elles ont leur caractère spécial (Baillarger).
U° Variété expansive. — C’est le mode d évolution le plus fréquent. Le délire ambitieux avec toutes ses formes, le besoin de mouvement, l’excitation quelquefois avec des troubles moteurs plus ou moins marqués, en sont les caractères. L’évolution paraît brusque quelquefois, mais comme dans les autres variétés, l’étude attentive des anamnestiques montre, en général, une période prodromique.
Dans ces cas assez nombreux où, avant le développement complet de la paralysie générale, on a constaté de la manie, celle-ci est presque constamment accompagnée de délire ambitieux ; de plus, l’examen attentif du malade laisse apercevoir, en général, quelque trouble du côté de la motilité ou de la sensibilité (inégalité pupillaire, hésitation de la parole, insensibilité de la peau, incontinence d’urine, etc.), trouble que l’on ne rencontre pas dans les manies ordinaires; ce sont ces manies que Baillarger désigne sous le nom de manies congestives. Ces faits ne sont pas interprétés de la même manière par tous les médecins ; les uns regardent les manies congestives comme la première période de la paralysie générale; pour Baillarger, elles ne sont pas encore la paralysie générale, mais ce sont des manies spéciales, différentes des manies ordinaires, parce que, d’une part, elles sont souvent suivies de paralysie générale, et que, d’autre part, elles sont accompagnées d’un élément congestif qui se reproduit fréquemment. Ces manies congestives tendent à la guérison : cette tendance se manifeste tantôt par une rémittence s’accompagnant encore de phénomènes graves, d’autres fois par une rémittence plus complète, d’autres fois enfin, tous les phénomènes disparaissent assez complètement pour que le malade puisse être considéré comme guéri. Mais la congestion se reproduit le plus souvent, les accidents reviennent, et pour ceux qui n’admettent point les manies congestives comme maladies distinctes, ce n’est qu’une phase de la paralysie générale (1).
Il suffira d’indiquer certains cas dans lesquels des accidents graves survenus subitement, ayant quelque analogie avec le délire aigu, se montrent dès le début et ont, en général, une issue funeste ; dans les cas rares où la mort n’arrive point il reste, après cet état aigu, du délire ambitieux, des troubles de la motilité, et de l’affaiblissement de l'intelligence. On voit encore quelquefois survenir des accidents choréiformesqui masquent complètement les troubles de la motilité et qui même quelquefois gênent l’exploration des autres symptômes.
Des troubles de la motilité et de la sensibilité (difficulté de la marche, douleurs ou anesthésie, à la fin souvent paralysie complète) se montrent chez certains malades dans les extrémités inférieures, longtemps, plusieurs années même avant le développement de la paralysie générale. Puis surviennent de l’incontinence ou de la rétention des urines et des matières fécales, plus tard des douleurs ou de la gêne en
(1) L’étude complète des antécédents, dans ces cas difficiles, le fond de démence que l’on retrouve derrière les conceptions délirantes de ces maniaques, la marche de la maladie, enfin l’anatomie pathologique, militent en faveur de l’opinion qui fait de ces manies congestives une première période de la paralysie générale.