‹ Guide du médecin praticien (volume 3)Chapitre 39 sur 369 · FIÈVRE JAUNE. — CAUSES · texte numérisé non relu

FIÈVRE JAUNE. — CAUSES

décime, transportés loin du pays marécageux, ne forment pas un centre d'infection et ne dev icnnent pas foyer d’épidémie, tandis qu il en est tout autrement pour la lièvre jaune. Lorsque la fièvre jaune frappe, dit ce médecin, ses coups sont dirigés de préférence sur des sujets jeunes, robustes, vigoureux, et duu tempérament san- . guin; elle dédaigne les sujets faibles et anémiques; elle ne se montre qu’une fois chez le même individu. Il n’en est pas de même des fièvres paludéennes ; il n’y a pas pour les fièvres paludéennes, comme pour la fièvre jaune, cette espèce d’acclimatement qui résulte des modifications que cette dernière affection fait subir à l’économie tout entière. Lui observateur distingué, le docteur Dutroulau, s’exprime ainsi, sur ce sujet, à l’occasion de l’épidémie de fièvre jaune observée en 1852 à la Martinique : « Quand on compare l’ensemble des symptômes d’une fièvre pernicieuse avec ceux de la fièvre jaune, il est impossible de les confondre. Sans doute, dans les différentes fièvres pernicieuses, on peut rencontrer un à un, deux à deux, la plupart des symptômes de la fièvre jaune; mais dans aucun cas on n observe réunis, le masque, les douleurs propres de la première période, puis l’ictère, les hémorrhagies et le vomissement noir de la seconde... Le vomissement noir, à lui seul, suffit pour caractériser la fièvre jaune; on a confondu sans doute les vomissements bilieux foncés ou les vomissements hémorrhagiques avec le véritable vomissement noir. Celui-ci 11e contient jamais ni bile ni sang ; il est formé par un liquide brun, couleur bistre, encre de Chine, tachant le linge de cette couleur, et par une matière ayant l’aspect, tantôt du thé noir, tantôt du marc de café, tantôt de la suie délayée. Il n’est donc pas permis de confondre la fièvre jaune avec aucune des formes de la fièvre pernicieuse, pas plus qu’avec aucune autre maladie. »]

Tous les auteurs s’accordent à ranger l 'humidité parmi les causes principales de la fièvre jaune ; Dutroulau admet lui-même l’influencedc cette cause. Il est, en effet, remarquable que c’est dans les saisons pluvieuses et dans les lieux où les pluies sont abondantes et de longue durée, que se montre particulièrement la maladie. Ces deux conditions, humidité et chaleur , paraissent donc les principales circonstances atmosphériques dans lesquelles elle se développe.

U faut y joindre, d’après les recherches de Dutroulau, certains vents qui v arient suivant les lieux, le vent du sud, par exemple, pour la Martinique; l’abondance de f électricité dans l’atmosphère, les orages.

[Les progrès réalisés dans l’observation des phénomènes atmosphériques, météorologiques, dans l’étude des milieux, sont encore insuffisants pour expliquer l’influence spéciale des climats sur l’organisme humain. Le docteur Bouffier s’exprime ainsi (1) : " Les observations météorologiques faites à Vera-Cruz sont loin de permettre ■ d expliquer d’une façon plausible les modifications spéciales que l’organisme du blanc éprouve dans ce pays. Jl est certain que des individus acclimatés à la Nouvelle-Orléans, à la Havane, à la Guadeloupe, «à Cayenne, ressentaient à Vera-Cruz des impressions pathologiques inconnues jusqu’alors. Ils y avaient des embarras gastriques, des accès de fièvre, des névralgies diverses; ils sentaient leurs forces diminuer et leur système nerveux acquérir une susceptibilité très-développée. Les perturbations barométriques les trouvaient surtout très-impressionnables. Les saisons ne peuvent non plus rendre compte ni de la naissance ni de la marche des

(1) Bouffier, Considérations sur tes épidémies de fièvre jaune et les maladies de la Vera- Ci u. (Mexique) pendant la première moitié du xixe siècle {Archives de médecine navale ).

Valleix, 5° édit. - I — G

MALADIES PESTILENTIELLES

épidémies; ni la température, ni l’hygrométrie, ni la pression barométrique, ni l’électricité, ni l’abondance des effluves, dans l’état d’imperfection relative de nos moyens d’observation, ne peuvent fournir un renseignement de quelque valeur. >,

On a dit que les enfants étaient moins fréquemment atteints que les adultes ; quela maladie attaquait de préférence les sujets d’un tempérament bilieux , etc.; maisnous n’avons pas, sur ce point, de preuves suffisantes.

Acclimatement. ■ — On a remarqué que dans les épidémies, les Européens, et surtout les nouveaux débarqués, étaient particulièrement atteints, et l’on en a conclu qu’il fallait un certain acclimatement pour résister à la fièvre jaune. Nous ne prétendons assurément pas le contraire ; mais nous ferons remarquer (pie ce fait n’est peut-être pas aussi bien démontré qu’on le croit communément. Il résulte des recherches de Louis (1), qu’il y a. des cas de fièvre jaune extrêmement légers, et que, d’un autre côté, cette maladie (les cas contraires sont des exceptions) n’attaque les sujets qu’une fois. Or, ne doit-il pas y avoir nombre de cas qui passent inaperçus ; et de là, en partie du moins, cette immunité qu’on attribue à l’acclimatement.

C’est un fait aujourd’hui reconnu que les Européens ne s’acclimatent pas suffisamment dans les pays où règne la fièvre jaune, pour être soustraits à l'influencedu fléau alors que survient une épidémie intense. Cependant il semble (pie les nouveaux arrivés sont plus facilement atteints et l’observation donne la formule suivante (Dutroulau) : On a d’autant moins de chance de contracter la fièvre jaune qu’on a plus de temps de colonie et qu’on s’expose moins aux causes (pii peuvent la produire. Les indigènes eux-mêmes, dans les moments de grandes épidémies, n’en sont, point exempts. La race nègre seule possède, à cet égard, une immunité singulière (2).

Dans les pays où la fièvre jaune est endémique les indigènes en sont moins facilement atteints que les étrangers, et résistent mieux à la maladie. Ce fait démontré par de nombreux exemples est presque un axiome. Dans un récent mémoire le docteur Moufflet, médecin de l’hôpital de la marine à Yera-Cruz (Î864), rapporte que plusieurs cas de fièvre jaune se sont montrés sur des hommes, des contre-guérillas des terres basses, et appartenant à la race indienne. Ces attaques de vomito, quoique bien caractérisées ont été moins graves que celles qui ont été observées en même temps chez nos soldats, et n’ont amené aucun décès, tandis que sur vingtdeux malades les Européens ont compté sept morts. Certaines races sont plus accessibles à la fièvre jaune; les Européens en sont facilement atteints; c’est le contraire pour la race nègre. C’est en raison de cette immunité que le gouvernement français a envoyé au Mexique un bataillon composé exclusivement de soldats nègres.]

Infection , contagion. — L’infection est généralement admise, et la contagion, dont on ne doutait guère autrefois, a été regardée comme très-douteuse, ou formellement niée par quelques médecins. Louis, Trousseau et Chervin ont réuni à Gibraltar un grand nombre de documents sur ce point d’étiologie (3), mais malheu-

(1) Recherches sur la fièvre jaune de Gibraltar de 1828 (Mëm. de la S •• . mèd. d’obscrv .

de Paris, t. II, 1844).

(2) Dutroulau, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, p. 369.

(3) Documents recueillis par la commission médicale française envoyée à Gibraltar pour observer In fièvre jaune. Paris, 1830, 2 vol. in-8.

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reusement aucun d’eux ne nous en a donné l’analyse. Les observations récentes établissent, sans contestation, le fait de la contagion.

Un mot suffit pour les causes occasionnelles, auxquelles tous les auteurs ne donnent qu’un rang très-secondaire. Celles qu’on a signalées sont les \ives émotions morales, les grandes fatigues, les excès de tout genre ; l’exposition au froid et à l’humidité, ou au contraire l’insolation prolongée, etc.

[Les travaux des médecins européens réunis en commission pour juger les mémoires originaux envoyés aux Académies, les notes adressées à ces mêmes corps savants par les médecins envoyés en mission pour une épidémie passagère, ont été bien effacés dans ces dernières années par les études qu’ont faites sur place les médecins américains, dans les terribles épidémies qui ont sévi sur la plupart des îles et des ports du littoral du golfe du Mexique, et de l’embouchure du Mississippi. L’opinion publique s’est émue de ces épidémies si meurtrières, qui ont ravagé non-seulement les États-Unis et Cuba, mais une partie de l’Amérique du Sud. La question de la contagion a été étudiée et a donné lieu aux discussions les plus passionnées. On ne saurait aujourd’hui nier la contagion. On consultera particulièrement avec intérêt les travaux des médecins militaires et de la marine qui ont pris part à la récente expédition française au Mexique (1). Il n’y a plus à discuter que sur les moyens de s’opposer à la contagion.]

L’origine de la fièvre jaune observée dans les pays où elle n’est pas endémique a donné lieu à des discussions sans fin. Les observateurs sont rares et les raisonneurs nombreux ; cette dernière classe s’est surtout ralliée à l’idée d’une infection sur place et a cherché à rapprocher la fièvre jaune des fièvres bilieuses, à trouver dans l’élévation delà température, dans certaines conditions climatologiques, dans certains accidents atmosphériques, dans la malpropreté et l’insalubrité, une explication hypothétique et invraisemblable. Combien sont plus croyables les relations faites de visu par les médecins envoyés en mission scientifique, par les marins, par les conseils de salubrité institués dans les ports, et qui admettent la contagion. Le rapport de Méfier sur la fièvre jaune observée à Saint-Nazaire en 1861, fournit à l’appui de cette opinion les renseignements les plus probants (2). U en est de même de l’épidémie observée en 1863 par Jaspard, chirurgien de marine à 1 Tampico (Mexique). A Pueblo-Viejo, dit ce médecin, après une période assez longue d’immunité pour une compagnie détachée de Tampico, se manifeste un premier cas sur un homme couché au fond d’une salle. Au bout de quelques jours il entrait à l’hôpital; celui «pii couchait auprès de lui est frappé à son tour et transmet la fièvre jaune à son voisin : les six hommes qui occupaient l’extrémité de cette salle sont atteints. — Un autre fait non moins intéressant est le suivant: l’épidémie frappe la maison de l'officier payeur, atteint six hoinmas sur onze et trouve son explication dans ce fait que les vêtements des soldats morts à l’hôpital, se trouvaient déposés dans le local où l’épidémie se produisit. Le Roy de Méricourt (3) enregistre et commente ces faits; il note l’influence de la direction des vents sur la

(1) Recueilde mémoires de médecineet de chirurgie militaires. — A reh. de médecine navale.

(2) Relation de la fièvre jaune survenue à Saint-Nazaire en 1861. Paris, 1863.

(3) Arch. de médecine navale, 1864, t. II, p. 109. Particularités d’étiologie et de marche, présentées par l’épidémie de fièvre jaune qui a sévi à Tampico sur le 2e régiment d’infanterie 1 2 3 ■le marine.

propagation (le la fièvre jaune. Les maisons placées sous le vent de l’hôpital (Jaspard) sont promptement infectées. Un autre fait de contagion très-significatif, est celui que relate Jaspard en ces termes : une compagnie d’infanterie de marine était logée dans une caserne contiguë à l’hôpital et qui en était séparée par un mur sans ouverture: pendant deux mois immunité complète; on pratique des fenêtres dans ce mur afin d’éclairer une des salles de l’hôpital : à partir de ce moment, toute immunité cesse pour cette compagnie et elle est envahie par le fléau.

C’est une opinion qui tend à prévaloir que les personnes plus que les lieux sont à redouter; cependant il ne faut pas adopter cette opinion au point de nier 1 influence des lieux. Ainsi le docteur Bryson, médecin de la marine britannique cité par Charles Scnard (Statistique anglaise, 1859), a formulé cette pensée en ces termes : désormais ce sont les personnes et non les lieux qui sont un danger en ce qui concerne la fièvre jaune (1). Cet axiome, applicable aux lieux où sévit accidentellement la fièvre jaune importée, ne peut convenir là où cette maladie règne endémiquement et semble se produire spontanément et sur place. Dans la pratique, il faut raisonner autrement, et le docteur Bonifier dit avec raison ( loc . cit .) :

« Un bâtiment qui stationne sur des côtes où règne le vomito et qui n’a aucune communication avec la terre, peut bien éviter la maladie, mais il n’est pas démontré qu il n’en subira pas les atteintes, et si nous considérons les personnes comme des agents redoutables de transmission , la résidence sur la rade du pays où le vomito est endémique ou épidémique, ne nous paraît pas sans péril, du moment où elle se prolonge. » ]

§ III. — Symptômes.

Début. — Le début de la fièvre jaune a lieu à peu près indifféremment à toutes les heures du jour, plus rarement la nuit. Dans les cas graves , une céphalalgie intense avec des frissons, des tremblements, des douleurs dans les membres, ouvrent |a scène; bientôt après apparaissent la rougeur et la bouffissure de la face, précédées ou accompagnées de douleurs dorsales. Quelquefois ces douleurs sont très-vives, ce qui a valu à la maladie le nom de coup de barre. Dutroulau (2) a signalé, dans quelques cas, des symptômes précurseurs, consistant dans un certain malaise, de l’abattement et de l’anorexie. Dans les cas légers, les mêmes symptômes indiquent le début; mais ils sont peu intenses, et souvent tellement faibles, que les malades ne sont pas forcés de s’aliter.

Symptômes de la maladie confirmée. — Cas graves. — Les frissons peuvent se renouveler pendant un certain temps; le plus souvent ils font place à une chaleur qui n’est pas très-incommode, et qui est parfois suivie d’une sueur variable. Vers les derniers temps de la maladie, chez les sujets qui succombent, il survient un refroidissement des membres plus ou moins marqué.

La céphalalgie persiste et ne se dissipe guère que vers le milieu du cours de la maladie; dans les cas où l’invasion est rapide, elle est intense, ordinairement susorbitaire, parfois générale.

Bientôt les yeux deviennent rouges, larmoyants, brillants; les malades se plai-

(1) Annales (T hygiène publique et de médecine légale, 1864, 2e série, t. XXII, p. 107.

(2) Traité des maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 1861, chap. II.

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