FIÈVRE JAUNE. — SYMPTÔMES
giicnt d’y éprouver de la cuisson, des picotements; la face est rouge, animée, bouffie; sa couleur, dans l’épidémie observée par Dutroulau, se rapprochait de celle de l’acajou clair. Dans quelques cas, la rougeur s’étend jusqu’aux téguments de la partie antérieure de la poitrine. A une époque plus avancée de la maladie, la couleur jaune des téguments se manifeste, mais à des degrés très-divers. Chez un certain nombre de sujets, elle est à peine perceptible et bornée au tronc, ou même à la poitrine, endroit où elle commence à apparaître à la suite de la rougeur; chez d’autres, le tronc et les yeux sont jaunes; chez d’autres enfin, la jaunisse se montre à la face, et même sur tout le corps. Ce symptôme n’est pas constant, même dans les cas graves; cependant nous verrons plus loin que Dutroulau en a toujours trouvé les traces sur les cadavres.
La langue est, dans quelques cas graves, sèche et d’un gris foncé; le plus souvent elle est humide, blanche; parfois elle offre un enduit sale et une teinte violacée (Dutroulau).
La soif est vive, l 'appétit nul ; et, quinze ou vingt heures après le début, se manifestent des symptômes gastriques remarquables. Ce sont d’abord des douleurs épigastriques , qui sont loin de se montrer dans tous les cas, et qui ne sont intenses que chez un petit nombre de sujets. Les vomissements , qui ne se montrent pas non plus d’une manière constante, mais qui sont, comme le symptôme précédent, d’autant plus fréquents que la maladie est plus grave, sont d’abord bilieux ou alimentaires; mais, à une époque plus avancée de la maladie, ils deviennent grisâtres, ou bien ils sont composés d’une matière brune ou noire qui, tout porte à le croire, est du sang altéré, ou enfin ils sont formés de sang pur.
Dans les premiers temps, le ventre ne présente d’autre phénomène qu’une légère constipation ; plus tard on voit, mais chez un certain nombre de sujets seulement, les selles devenir noirâtres, et, dans un bien plus petit nombre de cas encore, se montrer un véritable flux de sang ou une diarrhée bilieuse (Dutroulau). Ce dernier cas est très-rare, car Louis n’a pas observé de diarrhée, à moins qu’elle ne fût provoquée. Partout ailleurs qu’à la région épigastrique, le ventre reste souple, indolent, bien conformé.
Dans la première partie du cours de l’affection, les urines sont facilement émises, et sont seulement un peu rougeâtres; à une époque avancée, l’urine se supprime dans un petit nombre de cas.
I n des symptômes les plus remarquables est Y agitation ordinairement très-grande qu’éprouv ent les malades ; souvent ils ne savent quelle position garder, et sont en proie à la plus grande anxiété. Plus tard on observe, dans quelques cas, surtout lorsque la maladie doit se terminer par la mort, des spasmes, des soubresauts des tendons, un léger délire. Dutroulau a vu quelquefois des convulsions générales, avec écume à la bouche, précéder immédiatement la mort; parfois, au contraire, tous les symptômes nerveux se calment, le malade est tranquille; il y a un mieux trompeur, que dans certains pays on appelle le mieux de la mort.
J.a respiration est un peu accélérée d’abord; puis, à mesure que la maladie fait des progrès, elle devient anxieuse, et ce symptôme est souvent très-marqué peu de temps avant la mort.
Le pouls est généralement en rapport avec le degré de chaleur; il est plein, dur dans les premiers temps, mais il n’offre qu’une accélération médiocre. Il donne
MALADIES PESTILENTIELLES
ordinairement de 80 à 100 pulsations. Quelquefois néanmoins il s’élève au-dessus de ce chiffre, mais faiblement. Cependant, dans l’épidémie observée à Cayenne en 1851, par Leconte (1), le pouls variait de 100 à 160 pulsations. Lorsque la maladie fait des progrès vers la mort, le pouls devient mou, dépressible, petit, mais il ne s’accélère pas sensiblement; parfois il se ralentit, et il reste régulier. Dutroulau a noté, dans un certain nombre de cas, des hémorrhagies dans l’épaisseur des membres, déjà signalées par d’autres observateurs. Chez un sujet, ces hémorrhagies ont causé la mort.
Tels sont les symptômes qui se montrent dans les cas graves; mais je ne saurais trop le redire, il n’en est aucun qui soi! constant; seulement on peut avancer, d’une manière générale, qu’ils se montrent d’autant plus nombreux e-plus violents que la maladie est plus grave; encore y a-t-il des exceptions extrêmement remarquables à cette règle. Louis en a cité des exemples frappants. Nous n’en rapellerons qu’un où il n’v eut, comme symptômes un peu graves, que d’assez vives douleurs aux mollets et suppression d’urine, sans nausées, ni vomissements, ni trouble le plus léger de l’intelligence; et cependant le malade succomba du quatrième au cinquième jour de l’affection. Ces faits étaient tellement connus à Gibraltar, qu’on avait donné un nom particulier à cette terminaison : on disait que les malades mouraient sur pied.
A l’occasion de chaque symptôme, nous avons dit quel caractère il prend aux approches de la mort; voici maintenant, d’après la description! de Dutroulau (2), comment les symptômes s’amendent : « Quand la guérison a lieu, c’est-à-dire quand les vomissements et les déjections noires n’ont pas paru, (pie les hémorrhagies passives n’ont pas été trop abondantes, vers le sixième ou septième jour, quelquefois avant, l’agitation cesse, la peau devient moite et tiède, l’ictère se dissipe, ou, dans quelques cas, au contraire, devient très-prononcé et comme critique ; les urines coulent avec facilité ; la langue s’humecte et se nettoie, mais elle peut rester rouge pendant longtemps et laisser suinter un peu de sang ; les vomissements et les déjections changent de nature et finissent par se supprimer ; la convalescence commence. »
Dans quelques cas, la convalescence est enrayée par des parotides ou par des abcès des membres, résultat probable des hémorrhagies dont nous avons parlé plus haut ; mais, même lorsque ces symptômes ne se manifestent pas, il est remarquable que presque toujours la convalescence est lente et n’est nullement en proportion avec la durée de l’affection.
Cas loyers. — La maladie, dans les cas légers, est remarquable à la fois par le peu de gravité et le petit nombre des symptômes: « Le plus ordinairement encore, il y avait, au début, de la céphalalgie, des frissons suivis d’un peu de chaleur, quelques douleurs dans les membres, de la rougeur à la face et aux yeux. Mais les douleurs épigastriques étaient rares ; il en était de même des vomissements, qui n’avaient presque jamais lieu d’une manière spontanée, et n’offraient, dans aucun cas, une teinte brunâtre. La chaleur et la soif étaient très-médiocres, les forces si peu diminuées que les malades ne gardaient pas le lit, ou pour très-peu de temps.
(1) Union médicale , 29 mars 1851.
(2) Traité des maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 18(51.
FIÈVRE JAUNE
• — .MARCHE, DURÉE, TERMINAISON
une tlcmi-journce, ce qu’ils appelaient passer la maladie en pied. C’est dans ce ■degré de l’affection qu’ils purent tromper la vigilance des inspecteurs de santé, lorsqu’ils étaient prévenus à temps de leur arrivée, s’occupant alors, devant eux, •de quelques travaux qui leur étaient familiers, ou jouant de quelques instruments. Plusieurs d’entre eux éprouvèrent à peine un mouvement fébrile de vingt-quatre ou trente-six heures, et furent exempts de toute maladie dans le cours de l’épidémie, bien qu’exposés à toutes les causes qui auraient pu développer la fièvre jaune (Louis) (1). »]
§ IV. — Marche, durée, terminaison de la mala.die.
La marche de la maladie est très-variable : habituellement elle est continue ; ■dans quelques circonstances, on l’a trouvée rémittente (2). Les médecins qui ont •observé la fièvre jaune aux Antilles, l’ont vue prendre le caractère intermittent ltufz et Dutrouiau (3) ont observé ce fait à une certaine époque de l’année : c’est de novembre à mai, époque où régnent les fièvres intermittentes; mais ces deux habiles observateurs n’ont trouvé rien de régulier dans le retour des accès. Pugnet a vu la fièv re jaune affecter le type double-tierce ; c’est une observation qui lui est particulière.
On a distingué dans la maladie trois périodes, mais il est rare qu’elles soient bien marquées. La première est caractérisée par la céphalalgie, les douleurs des membres, de l’épigastre et du dos ; les frissons, la chaleur et la coloration rouge des yeux et de la poitrine. La deuxième est beaucoup plus vague : elle est caractérisée par l’apparition de la jaunisse et le calme des symptômes précédents. La troisième a pour caractères l’ictère plus ou moins intense, les vomissements noirs, les selles noires, les div erses hémorrhagies, la suppression de l’urine.
De ces périodes, la deuxième n’est qu’une transition sans caractères tranchés aussi plusieurs auteurs, et notamment Louis et Dutrouiau, ne tiennent-ils compte que de deux périodes, la première et la troisième de celles que nous venons d’indiquer. A 'oublions pas aussi que, dans les cas légers et dans certains cas graves d’apparence légère, il n’y a rien qui ressemble à des périodes distinctes. Quelquefois, dans les épidémies de fièvre jaune, comme dans toutes les épidémies, on voit des cas dans lesquels les sujets sont enlev és en quelques heures : c’est, la fièvre jaune foudroyante. 11 est probable néanmoins qu’on a pris souvent pour des cas semblables ces cas latents dans lesquels les malades meurent sur pied, pour me servir de 1 ’ex pression consacrée.
La durée de l’affection est assez v ariablc : elle peut ne pas dépasser trois ou quatre jours, quelquefois moins, ou se prolonger au delà du vingtième jour, non compris la convalescence, qui est ordinairement longue.
La terminaison de la fièvre jaune est fréquemment funeste, mais la mortalité est tres-variable suivant les épidémies. Dans celle qu’a observée Dutrouiau, elle a été
(1) Louis, toc. cit., p. 14G.
l'i) Dalmas, liech. sur la fièvre jaune. Paris, 1805. — Bailly, Typhus d’Amérique. Paris, 1814. — Cailliot, Traité de la fièvre jaune. Paris, 1815. — Thomas, Traité pratique de la fier re jaune observée à la Nouvelle-Orléans . Paris, 1849. — Dutrouiau, Mémoire sur la fièvre jaune, dans Mémoires de T Académie de médecine , 1858, t. XXII, p. 385.
(3) Epidémie de 1838 « 1841 (. Bulletin de T Acad, de méd., t. VII, p. 1045).
MALADIES PESTlI.ElVi IEI.J.ES.
d’environ 1 sur 5 ; il est rare qu’elle soit plus forte, et il est ordinaire de la voir notablement moindre. La mortalité, suivant la plupart des auteurs, est plus grande au commencement qu’à la fin des épidémies ; cependant elle a été la même à toutes les époques, dans l’épidémie observée à Gibraltar par Louis. Elle est beaucoup moins considérable dans les cas sporadiques.
[La mortalité atteint des proportions considérables dans certains pays; le docteur Bouffier (1) nous donne la statistique suivante, pour la Vera-Cruz. Pendant trentedeux années d’épidémie de fièvre jaune, on a enregistré 6941 cas et 2124 décès, soit 30,(50 °/0 de mortalité. Les six mois d’été fournissent, 5123 cas et 1529 décès, et les six mois d’hiver 1818 cas seulement et 375 décès. La proportion des décès est de 29,80 % pour les 2e et 3e trimestres, et de 31,16 pour les deux autres. Ce dernier chiffre, ajoute Bouffier, est remarquable, en ce qu’il dénote que si, dans la période hivernale les cas sont moins nombreux, ils sont, en revanche, plus graves que pendant les mois d’été. Il y a eu le plus de cas en juin et le moins en janvier; mais c’est le mois de mars qui a donné la proportion de décès la plus forte, et le mois d’août la plus faible.]
Les rechutas sont généralement peu fréquentes ; toutefois il est des circonstances où elles deviennent moins rares. Dans les cas observés par Dutroulau , elles ont été notées dix-sept fois, et étaient ordinairement plus graves que la première attaque.
La fièvre jaune n’attaque les sujets qu’une fois: telle est la règle. Il va quelques exceptions : Dutroulau en cite quatre authentiques sur cinq cents cas; cette proportion est bien peu considérable, et l’immunité due à une première attaque n’en est pas moins remarquable. 11 est fâcheux qu’on ne nous ait pas appris si les récidives sont aussi graves que la première atteinte.
§ V. — Lésions anatomiques.
[La coloration jaune des tissus est constante. Cette coloration est plus marquée sur la partie antérieure du tronc. Dans les points déclives, sur le dos et autour du cou existe une coloration violacée, brune, qui se montre même pendant la vie, d a listes derniers moments, et qui tient à une stase du sang dans les capillaires du derme. Cette lésion est d’autant plus marquée que la mort a été plus rapide et que la respiration a été plus gênée. On a fréquemment observé des épanchements desang dans le tissu cellulaire et dans les muscles. Quelquefois il y a de la gangrène de la peau au niveau du sacrum et du scrotum. Il existe dans quelques cas des foyers purulents et des parotides.
Dans le plus grand nombre de cas on trouve une quantité considérable de sérosité sanguinolente dans la cavité de l’arachnoïde, et exceptionnellement des épanchements de sang sous l’arachnoïde.
Les poumons sont souvent engoués ou présentent des pneumonies hypostatiques. On voit quelquefois sous la plèvre des taches pétéchiales. L’estomac contient, en général, un liquide dont la quantité peut s’élever jusqu’à un demi-litre. Ce liquide est noir ou brun et ressemble souvent, à une infusion de café. Les lésions de l’es-
(1) Considérations sur tes épidémies de fièvre jaune et les maladies de la Vera-Cruz (Archives de médecine navale, 18G5).