‹ Guide du médecin praticien (volume 3)Chapitre 45 sur 369 · PESTE. — SYMPTÔMES · texte numérisé non relu

PESTE. — SYMPTÔMES

» Aucune observation rigoureuse ne prouve la transmissibilité de la peste par le :ul contact des malades.

» De nouvelles expériences sont nécessaires pour démontrer que la peste est ou l’est pas transmissible par les hardes et vêtements des pestiférés.

» Il résulte d’observations faites dans les lazarets depuis plus d’un siècle, que les narchandises ne transmettent pas la peste. »

Telles sont les seules données étiologiques un peu certaines que nous possédions. Juand nous aurons ajouté que la peste sévit principalement sur les nègres, que les ; motions morales (frayeur, tristesse, etc.) favorisent sa production, suivant la plu- >art des auteurs, qu’il en est de même des grandes fatigues et des excès, nous jurons fait connaître tout ce qu’il importe de savoir; car, sur l’influence de l’Age, lu tempérament, etc., nous n’avons rien de positif.

§ m. — Incubation.

La durée de l’incubation de la peste paraît, au premier abord, peu importante; :2t cependant c’est à elle que se rattachent peut-être les plus grandes questions, ainsi que l’a montré Aubert-Roche, dans plusieurs écrits qui ont été l’origine de discussions récentes, et qui ont conduit l’Académie à proposer de grandes mesures sanitaires et commerciales (1). Cet auteur a, en effet, démontré, par de nombreuses recherches dont la commission académique a reconnu l’exactitude, que « en dehors des foyers épidémiques, la peste ne s’est jamais déclarée, chez les personnes compromises, plus de huit jours après un isolement parfait (2). Il en résulte que la durée de l’incubation, dans les circonstances indiquées, ne dépasse pas huit jours, ce que nous aurons à rappeler quand nous nous occuperons de la prophylaxie de la peste.

§ IV. — Symptômes.

Début. — La peste débute de deux manières très-différentes (pii ont été parfaitement décrites par Gosse, de Genève (3). Tantôt, en effet, l’affection commence >ar des accidents locaux, suivis plus ou moins promptement des symptômes généraux; tantôt elle se montre tout d’abord avec les caractères d’une affection générale.

Dans le premier eas, voici ce qu’on observe. On voit apparaître sur les diverses jarties du corps, mais particulièrement sur les parties découvertes, une ou planeurs petites taches semblables aux piqûres de puce, parfois cuisantes et brûlantes, fientôt la tache s’agrandit, présente un diamètre de trois ou quatre lignes, devient iolacée, se couvre de vésicules ou de phivetènes. Sa base est dure. Plus tard, le :entre de la tache noircit, et les parties qui l’environnent rougissent; elle s’accroît oujours jusqu’au diamètre de 3 ou h centimètres. Alors il survient des symptômes febnles qui peuvent être assez légers, et si l’eschare formée par la tache se éparc et se détache, le malade ne tarde pas à guérir sans qu’il survienne de

(1) Voy . De la peste ou typhus (l’Orient. Paris, 1840. — De la prophyl. gènèr. de la peste , ans, 184:5. — De la réforme des quarantaines , etc. Paris, 1844. — Annales d'huoiènCy. 845, t. XXXIII, p. 241.

(-) bulletin de l’Acad. de méd., t. XI, p. 1188.

(3) Relation de la peste qui a régné en Grèce en 1827 et 1828. Paris, 1838.

MALADIES PESTILENTIELLES

bubons ou d’autres accidents. Los taches que nous venons de décrire ont reçu le nom de charbons.

Dans certain nombre de cas, la maladie ne se borne pas à ces symptômes. Il survient, en effet, des bubons dont nous donnerons plus loin une description détaillée, et qui correspondent au point où se sont développées les taches, c’est-à-dire aux aines, si les charbons sont aux membres inférieurs et aux parties génitales; aux aisselles, s’ils occupent les bras, la poitrine, etc. Les symptômes généraux deviennent alors plus violents, la lièvre est considérable, l’abattement marqué ; mais, si les bubons suppurent franchement, la maladie peut encore se terminer, comme le ferait une inflammation locale, avec une assez vive réaction. Si, au contraire, les bubons se développent lentement et tardent à suppurer, les symptômes généraux deviennent de plus en plus intenses; et l’on observe alors l’état dans lequel se trouvent les malades dont l’affection se déclare d’abord avec des phénomènes généraux notables : c’est la seconde forme de la maladie que nous allons décrire.

Dans le second cas, les malades éprouvent tout d’abord un très-grand abattement, une lassitude générale ; un grand nombre ont des frissons ou une sensibilité marquée au froid; ils se plaignent d’une céphalalgie ordinairement frontale, parfois très-aiguë, de bourdonnements d'oreilles, de vertiges, d’ étourdissements. Quand la maladie est intense, ils chancellent sur leurs jambes comme des hommes ivres. Quelques-uns comparent cet état au mal de mer.

Il y a en même temps une anxiété ordinairement vive, de l’inquiétude, de la tristesse, de la frayeur.

La face est abattue cl anxieuse, les traits étirés, les yeux rouges et hagards.

Du côté des voies digestives se remarquent les symptômes suivants : langue blanche, comme nacrée, ou bien d’un blanc jaunâtre; il va anorexie complète^ soif plus ou moins vive, parfois des douleurs plus ou moins aiguës à l’épigastre; plus souvent des vomissements bilieux ou non, et pénibles; dans quelques cas seulement, des douleurs de ventre et une diarrhée plus ou moins abondante.

La respiration est ordinairement anxieuse et accélérée; la chaleur de la peau est élevée, sèche, quelquefois Acre. Le pouls est généralement petit, faible, serré, toujours fréquent. Bulard (1) a noté que le sang obtenu par la saignée ne présente jamais de couenne.

Tous ces symptômes peuvent acquérir le plus haut degré d’intensité, et les malades succomber sans qu’on voie apparaître les phénomènes locaux principaux, qui sont les charbons, les bubons et les pétéchies, et sans qu’on note autre chose que des douleurs dans les lombes, les aines et les aisselles; mais il est plus ordinaire de voir se produire les symptômes que nous allons décrire.

Charbons. — Us se développent ainsi que nous l’avons indiqué plus haut; quelquefois ils forment des tumeurs considérables. On a voulu distinguer du charbon une autre tumeur qu’on a appelée anthrax pestilentiel; mais, d’après les meilleures descriptions, cette distinction est trop subtile. La lésion est la même; s mlcment, dans certains cas, la mortification est plus complète et plus rapide que dans d’autres.

(1) De la peste orientale. Paris, 1839.

PESTE. — LÉSIONS ANATOMIQUES

Bubons. — On voit aux aines, dans les aisselles, plus rarement dans les régions cervicale et parotidienne, et plus rarement encore dans le creux du jarret, se former des tumeurs plus ou moins arrondies, t[uelt[uefois bosselées, sur lesquelles la peau est d’un rouge plus ou moins vif, parfois violacé, parfois aussi sans changement de couleur. Le plus souvent ces tumeurs sont précédées et accompagnées de douleurs assez aiguës. Leur volume ordinaire est égal à celui d’un œuf de pigeon; quelquefois il est beaucoup plus ou beaucoup moins considérable. Au bout d'un temps variable, ces bubons tendent à abcéder; quelquefois cependant ils restent • stationnaires. On les voit, dans quelques cas, se montrer et disparaître en très-peu de temps, connue par délitescence. La suppuration est tantôt de bonne nature et tantôt sanieuse. Gosse, de Genève, a remarqué que, lorsqu’elle se produit lentement, la maladie tend à la guérison.

Pétéchies. — Les pétéchies sont presque toujours violettes ou noirâtres. Elles on de 2 à 5 millimètres de diamètre, ne disparaissent pas sous la pression du doigt, et -sont tantôt en nombre très-limité, tantôt tellement nombreuses, qu’elles sont i presque confluentes.

C’est lorsque les symptômes locaux se montrent que les symptômes généraux acquièrent ordinairement le plus haut degré de violence; et, si la maladie tend à 'Se terminer par la mort, on voit survenir un mouvement fébrile intense : accélération considérable du pouls, chaleur acre et sèche, face animée, anxieuse; yeux brillants; ouïe difficile, rêvasseries, délire; puis langue sèche, noirâtre, tremblante; quelquefois diarrhée; respiration gênée; abattement profond, soubresauts des tendons, sueur visqueuse; symptômes qui annoncent ordinairement une mort prochaine.

§ V. — Marche, durée de la maladie.

La marche de la peste est aiguë et parfois extrêmement rapide. Dans les grandes épidémies, on a vu des sujets succomber en un jour. En général, néanmoins, la maladie a une marche plus lente. Sun ant Clot-Bey, les symptômes généraux du début pourraient exister seuls, et la maladie se terminer ainsi en un ou deux jours sans avoir donné lieu à des accidents graves. Samoïlowitz (l) avait déjà cité des faits de ce genre. Nous aurions, en pareil cas, qui lque chose d’analogue à ce que nous avons noté dans la fièvre jaune; mais il y a tant de causes d’erreur, et, dans les épidémies, on a une telle tendance à voir partout la maladie régnante, que de nouvelles recherches sont nécessaires sur ce point.

La durée de la maladie est de vingt-quatre heures à un ou deux septénaires : terme moyen, cinq ou six jours. La terminaison par la mort est plus fréquente, surtout au plus fort des épidémies. Dans les cas de guérison, la convalescence est toujours longue, souvent pénible. Quelquefois l’intelligence reste très— affaiblie ; on a vu des sujets être paralysés d’un ou de plusieurs membres, ou être privés d’un sens.

§ VI. — Lésions anatomiques.

L’apparence extérieure ne présente rien de bien remarquable. On voit des taches violacées plus ou moins larges sur les parties déclives. On trouve assez souvent du

(1) Mémoire sur l’inoculation de la peste. Strasbourg, 1 782. — Mémoire sur la peste qui en 1771 ravagea l’Empire de Russie. Paris, 1783, in-8.

Valleix, 5e édit.

MALADIES PESTILENTIELLES

sang épanché dans les diverses cavités séreuses ou dans le tissu cellulaire. Les pétéchies se retrouvent après la mort ; parfois il y a de larges ecchymoses; on en a vu sur les organes internes.

Le sang reste liquide, sans séparation d’aucun caillot.

Rien dans les organes de la digestion qui mérite d’être noté. Le foie est assez souvent augmenté de volume et ramolli, ainsi que la rate.

Le système lymphatique présente des lésions, alors même qu’il n’y a pas eu, pendant la vie, de véritables bubons. Les ganglions sont çà et là un peu tuméfiés et un peu ramollis, de couleur rougeâtre, et parfois, ils présentent quelques petits foyers de suppuration.

Aubert-Roche a trouvé quelquefois les ganglions nerveux semi-lunaires et thoraciques rouges et volumineux, ce qui, joint aux troubles nerveux observés au début de la maladie, lui a fait placer le siège de la maladie dans les ganglions du grand sympathique; mais cette manière de voir aurait besoin d’être appuyée sur des preuves plus convaincantes.

Les lésions que nous venons d’énumérer, et à plus forte raison, celles qui n’ont été observées que rarement par quelques auteurs, n’ont, on le voit, rien de caractéristique.

§ VU. — Diagnostic, pronostic.

Lorsque les principaux symptômes que nous venons d’énumérer existent, on ne peut confondre cette maladie avec aucune autre. Ainsi, qu’une fièvre grave, sévissant chez un assez grand nombre de sujets à la fois, s’accompagne de charbons et de bubons : c’est la peste. Cependant on peut consulter, dans l’article consacré à la fièvre typhoïde, le diagnostic établi par Prus entre cette affection et celle dont il s’agit ici. Mais on a vu des médecins hésiter au commencement des épidémies, méconnaître la peste, ou au contraire prendre pour elle une autre maladie épidémique; avec les documents que nous avons aujourd’hui, une semblable erreur est peu à craindre. Quant aux cas très-légers et sans symptômes locaux, dont nous avons parlé plus haut, ce n’est que dans le cours d’une épidémie dont la nature est bien reconnue, qu’on les voit apparaître et qu’on peut en établir le diagnostic.

Pronostic. — Considéré d’une manière générale, le pronostic de la peste est des plus graves. La grande violence des symptômes généraux, la multiplicité des charbons et des bubons, l’ataxie, l’adynamie extrêmes, sont les signes les plus fâcheux.

§ VIII. — Traitement.

En attendant que des recherches plus précises soient venues nous éclairer, nous devons nous borner à une simple énumération des principales médications mises en usage.

1° Traitement curatif. — En général, on recommande les émissions sanguines , et principalement la saignée générale; mais, tandis que les uns veulent des saignées abondantes, les autres ne veulent que des saignées modérées. Ceux-ci sont en plus grand nombre.

Les vomitifs au début de l’affection, rarement les purgatifs seuls ; Y opium, le calomel à l’intérieur et en frictions, le phosphore, ont été mis en'usage, sans qu’on puisse avoir la moindre idée de leur action bonne ou mauvaise.

L'eau froide à L’extérieur et à l’intérieur, la glace, ont été également employées, mais sans que nous ayons de meilleurs renseignements à leur égard.

Le sulfate de quinine, le quinquina à faible ou à haute dose, ont été naturellement employés par les médecins qui voyaient la maladie se développer dans des lieux marécageux. Mais leur action, comme fébrifuges, a paru nulle ; et comme toniques, on ne peut pas dire quel en est le degré d’efficacité.

Aubert-Roche a prescrit le hachisch (extrait de chanvre d’Égypte), et il est convaincu d’en avoir obtenu de bons effets dans sept cas graves. Cet essai ne paraît pas avoir été renouvelé ; il mérite de l’être.

Les bubons doivent être traités de manière à favoriser la suppuration ; il faut les ouvrir dès que la fluctuation est établie. Il faut se contenter de panser les charbons iavec le vin aromatique et la poudre de quinquina ou le cérat saturné. Leur cautérisation est inutile.

2° Traitement prophylactique. — V isolement est le seul moyen préservatif efficace pour les individus. Relativement aux contrées où règne la peste, il est un bon nombre de mesures qui peuvent empêcher le fléau de se produire. C’est ce qu’ont démontré Pariset (1), Aubert-Roche, les membres de la commission académique et beaucoup d’autres observateurs.

L’Égypte, à l’époque où elle était le centre de la civilisation, était le pays le plus sain du monde ; il faudrait, pour détruire le foyer d’infection qu’elle a dans son ■ sein, dessécher les marais, mieux distribuer les eaux du Nil, rendre les habitations des fellahs plus saines, en un mot, replacer ce pays dans ses premières conditions hygiéniques. Des mesures semblables sont applicables aux autres contrées où naît la peste. Quant à la question des quarantaines, c’est une question de commerce international et d’hygiène publique que nous n’avons pas à traiter ici. On trouvera sur ce point les détails les plus intéressants dans le remarquable rapport de Prus [et dans le Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité d’A. Tardieu, art. Sanitaire (régime)].

Le traitement que nous venons d’indiquer d’une manière si générale n’a pas besoin d'être résumé.

ARTICLE VIII

CIIOLÉRA-MORBUS ÉPIDÉMIQUE.

Celte maladie, qui existe endémique ment dans l’Inde, n’a été, on peut le dire, bien étudiée que depuis qu’elle a fait invasion en Europe. Il fallait l’observation exacte et rigoureuse qui en a été faite dans les années 1832 et suivantes, pour arriver à la bien connaître.

C’est en 1831 que l’épidémie, après avoir ravagé une multitude de pays, a fait i irruption en Europe. Si l’on en croit quelques observateurs, elle aurait apparu à Paris dès le (5 janvier 1832 ; mais ce n’est qu’à la lin du mois de mars que son 1 existence dans cette ville a été manifeste. Il n’entre nullement dans notre plan d’indiquer la marche du choléra-morbus, depuis sa sortie de l’Inde jusqu’à son arrivée en France et à son invasion en Amérique, en Espagne et en Italie. Quelles -que. soient les études qu’on ait faites à cet égard, on n’a pu trouver, dans cette

(I) Mémoire sur les causes de la peste et sur les moyens de la détruire. Paris, 1837.

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marche capricieuse, rien qui put nous éclairer sur la manière dont se propageait la maladie.

En 1849, une seconde épidémie, non moins meurtrière que la première, s’est déclarée à Paris. Comme la première, elle a débuté par quelques cas isolés, et le 9 mars, elle s’est manifestée d’une manière non équivoque, quoique avec une faible intensité ; mais, vers la fin de mai, et surtout au commencement de juin, elle a acquis une grande violence.

Une foule d’écrits ont été publiés sur le choléra-morbus épidémique, surtout en France, en Angleterre et aux États-Unis. Il serait impossible d’embrasser dans une simple description tous les détails de ces diverses publications; nous nous contenterons de présenter ici les résultats principaux de ces recherches, parmi lesquelles il faut particulièrement citer celles de Bouillaud (1), Geiulrin (2), Magendie (3), .!. Cruveilhier (4), J. Brown (5), Briquet et Mignot (6), [Doyère], etc. , et de nombreux articles publiés dans les journaux, de 1832 à 1834 on 1835, et en 1849, lors de la seconde épidémie.

Le choléra-morbus épidémique ne peut être défini que par ses principaux symptômes, qui sont : des vomissements plus ou moins abondants; des selles fréquentes, dont la matière est principalement constituée par un liquide plus ou moins clair ou louche, tenant en suspension des flocons muqueux ; des crampes ; la teinte \iolacée des téguments, le refroidissement et la suppression plus ou moins complète des urines. Les autres symptômes, qui seront décrits plus loin, peuvent manquer sans que le choléra cesse d’être parfaitement caractérisé, et, par conséquent, il serait inutile de les faire entrer dans cette définition.

(l’est surtout à cette maladie qu’on a donné les noms de choléra foudroyant, choléra algide, choladrée lymphatique (7). C’est elle qu’on désigne particulièrement sous les noms de choléra asiatique, choléra indien, choléra pestilentiel, et que Serres et Nonat (8) ont nommée psorentérie ou psorentérite, à cause du développement des follicules isolés, qui font paraître l’intestin couvert de boutons environnés ou non, disent ces auteurs, de signes d’inflammation. Le nom de choléramorbus épidémique, ou celui de choléra indien, qui indique son origine, sont ceux qui doivent être préférés.

Il n’est utile de rechercher quelle est la fréquence du choléra épidémique que dans les pays où cette affection est endémique. Mais les auteurs qui ont décrit les maladies de ces contrées n’ont pas suffisamment insisté sur ce point. Il n’est pas d’année où, dans l’Inde, on n’en observe un nombre plus ou moins considérable de cas isolés, et, depuis (pie les médecins anglais ont appris à distinguer cette maladie de toutes les autres, ils ont pu en observer des épidémies plus ou moins

(1) Traité prat., tliéor. et statist. du choléra-morbus de Paris, appuyé sur un grand ■ nombre d’observ. recueillies à l'hôpital de la Pitié. Paris, 1832, in-8.

(2) Monogr. du choléra-morbus épkléni. de Paris. Paris, 1832, in-8.

(3) Leçons sur le choléra-morbus. Paris, 1832, in-8.

(4) Anatom. pathol. du corps humain, t. I, xivc livraison, avec planches coloriées.

(5) Cyclopœd. of practic. medic., art. Choléra epidemic.

(6) Traité prat. et analyt. du choléra-morbus (épidémie de 1849). Paris, 1850.

(7) Voy. Daily, Mém. de T Acad, deméd., t. XII, p. 153; t. XIV, p. 189.

(8) Gazette méd. de Paris, 1832, et Mém. sur la psorentérie, ou choléra de Paru, in -4.

.étendues. D’après une lettre de Scott, citée par le docteur Brown, la connaissance du choléra remonte à une haute antiquité dans 1 Inde, et Ion trouve dans des ouvrages indiens des relations d’un assez grand nombre d’invasions épidémiques.

§ II. — Causes.

Des recherches très-attentives auxquelles la statistique a fourni des documents très-nombreux ont été entreprises par une commission nommée par le préfet de la s Seine. Voyons ce que nous trouvons de plus positif dans ce qui a été dit à cet égard.

1° Causes prédisposantes.

Age. — On peut dire d’abord que le choléra a sévi sur tous les âges; mais dans .quelle proportion, suivant les principales époques de la vie? C’est ce qu’il i importe de rechercher. D’après h; relevé fait par la commission, et qui porte sur 18 400 malades, l’âge qui a fourni la plus grande mortalité est la vieillesse : puis . vient l’âge adulte, puis la première enfance, et enfin la seconde enfance. Si l’on .examine le résultat des recherches faites par Genclrin, on trouve des résultats anallogues; et si l’on admet, avec les auteurs, que les très-jeunes enfants résistent i beaucoup moins que les hommes aux atteintes du choléra, il en résulte que cette i mortalité moindre suppose un nombre proportionnel d’enfants atteints bien moindre . encore. Quant aux extrêmes de l’âge, on voit qu’à deux, trois et quatre mois, les enfants peuvent être affectés du choléra, mais très-rarement, tandis que l’extrême vieillesse a été fortement atteinte, comme on peut en juger par les relations du choléra qui a sévi dans les hospices de vieillards (1).

Sexe. — C’est également d’après le chiffre proportionnel des décès qu’on a cherché à établir la fréquence relative dans les deux sexes, et l’on est arrivé à ce résultat que les deux sexes y ont été, à très-peu près, également exposés.

Constitution. — Si l’on considère que le choléra s’est montré plus grave chez les très-jeunes enfants; (pie, dans la banlieue de Paris, le nombre des femmes qui ont succombé a été proportionnellement plus grand que celui des hommes; que l’âge le plus avancé a fourni le plus de victimes; on peut, par analogie, admettre qu’une constitution médiocre ou détériorée par des maladies antérieures, ce qui rapproche les individus de l’état de faiblesse commun aux trois conditions que nous venons d’énumérer, doit aussi prédisposer à contracter la maladie. Nous n’avons à notre disposition qu’un petit nombre d’observations prises au plus fort de l’épidémie, et dans lesquelles les constitutions fortes et les constitutions faibles ont été presque également atteintes par le choléra; ces renseignements sont trop insuffisants pour qu’il soit utile de leur accorder autre chose qu’une simple mention. Nous n’avons rien à dire de particulier sur le tempérament.

Professions. — La commission nommée par le préfet de la Seine a recherché avec soin l’influence des professions, et le résultat général qu’elle en a tiré, c’est que : les professions qui exposent ceux qui les exercent aux intempéries, aux privations de toute espèce, à un travail pénible et fatigant, ont eu, dans une proportion très-considérable, une action marquée sur la production de la maladie (2).

(1) Voyez en particulier Rochoux, Arch. gén. de mèd., 1852, t. XXX, p. 832, 439.

(2) Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbvs dans Paris et le département de la Seine, par la commission nommée par le gouvernement. Paris, 1834, in-4 avec cartes. — Bouvier, Mémoire sur tu mortalité comparée des quartiers de Paris dans l’épidémie de choléra de 1849 (Mém. de l’ Acad. imp. de médecine, Paris, 1853, t. XVII, p. 335).

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Quant aux professions dites insalubres, l’enquête de la commission a été faite à cet égard avec beaucoup de soin, et il en est résulté que les idées théoriques qui faisaient regarder ces professions comme prédisposant les individus au choléra étaient entièrement fausses.

Relativement à Y habitation, nous trouvons d’abord comme résultat général, également signalé par la commission, que les parties basses et humides de Paris ont offert beaucoup plus de malades et de morts que les parties élevées, sèches et bien aérées.

Quant au voisinage des canaux et des rivières, il n’a eu d’autre effet apparent que d’augmenter la mortalité d’un chiffre presque insignifiant. Parmi le trop petit nombre d’observations très-exactes que nous avons pu rassembler, les deux tiers des individus qui ont donné des renseignements sur leur habitation étaient, depuis un temps plus ou moins long, dans des chambres froides, humides, mal aérées , mal éclairées.

Climats. — L’influence des climats n’est évidemment pas douteuse, puisque le choléra est endémique dans l’Inde; mais lorsque l’épidémie a éclaté, que l’influence morbide a commencé à se faire sentir hors des lieux où elle avait pris naissance, cette influence des climats semble avoir disparu. Le choléra, en effet, n’a pas sévi avec moins de violence en Russie, en Angleterre et en France, que dans les contrées asiatiques, eu Italie et en Espagne. Il semblait alors qu’il y avait une force d’impulsion qui poussait l’influence morbide avec la même violence dans les sens les plus opposés.

Température, saisons. — Dans l’Inde, l’influence des saisons se fait visiblement sentir ; car les auteurs anglais qui ont observé le choléra dans ce pays ont remarqué qu’il sévissait principalement aux époques de l’année où des nuits très-froides succèdent à des journées très-chaudes; mais en Pologne, en Angleterre et surtout à Paris, on n’a pu découvrir aucun rapport entre la violence du choléra et la constitution saisonnière. Dans la dernière épidémie seulement, nous avons vu la maladie coïncider d’une manière bien remarquable a\ec la grande élévation de la température.

Quant à la composition de l’air atmosphérique, c’est vainement qu’on a cherché à y trouver l’explication de l’apparition de la maladie et des nombreuses recrudescences qu’elle a eues dans les divers pays.

Hervieux (1) a fait remarquer la moins grande intensité du choléra sur des plateaux bien aérés, et sa violence dans les lieux bas. En général, cette remarque, déjà faite par d’autres médecins, est confirmée par les faits ; mais il y a des excejvtions bien frappantes. Nous ne citerons que l’immunité dont a joui la ville de Lyon.

[Sol. — On a noté aussi l’influence de la constitution géologique du sol. Ainsi e choléra n’exercerait ses ravages que sur les terrains secondaires et tertiaires, sur les terrains formés de dépôts marins ou lacustres et sur ceux d'ulluvions ; il respecterait, au contraire, les terrains primitifs ou granitiques. C’est à cette condition géologique que l’on devrait attribuer l’immunité de Lyon et de Versailles, dans les trois grandes épidémies cholériques, celle d’une partie de la Bretagne, et enfin celle d’un faubourg de Vienne en Autriche.]

(1) rnion médicale, 7 juillet 18Æ9.

CAUSES

Misère, ] vivotions . — Nous avons vu plus haut que le choléra avait sévi principalement sur la classe indigente et sur les ouvriers exposés aux intempéries de l’air ; ce fait nous porte déjà à penser que la misère, le défaut de vêtements, les privations de tout genre, ont placé les sujets dans les conditions les plus favorables au développement de la maladie. Sur dix-sept malades sur lesquels on a pris des renseignements exacts et dont nous avons les observations sous les yeux, sept avaient subi, durant l’hiver précédent, de très-grandes privations : ainsi tout porte à croire qu’une nourriture de mauvaise qualité, insuffisante, le défaut de vêtements et d’un abri convenable contre le froid ont été les causes prédisposantes les plus efficaces.

L 'encombrement, surtout dans des lieux mal aérés, est regardé aussi comme une cause prédisposante efficace du choléra-morbus épidémique. A l’appui de cette opinion, on peut citer ce (pii a été observé par la commission dans les casernes. On a vu, en effet, que, dans le département de la Seine, la mortalité a été beaucoup plus grande chez les militaires que dans la population civile. Ces recherches avaient été faites pour s’assurer si l’état militaire pouvait être regardé comme une cause prédisposante ; mais tout porte à croire que la mauvaise habitation, dont nous avons déjà reconnu l'influence, doit seule être accusée de cette plus grande violence du choléra chez les soldats.

En 1 8/v9, beaucoup de malades, entrés dans les hôpitaux pour d’autres affections, ont été atteints du choléra dans les salles. Nous dirons un mot plus loin des conséquences qu’on a voulu tirer de ce fait relativement à la contagion ; nous nous bornerons à indiquer ici le résultat des recherches de Briquet et Mignot (1) relativement aux maladies étrangères dont ces sujets étaient atteints. Le choléra, disent Briquet et Mignot, a attaqué la totalité des érysipèles , les deux tiers des pneumonies, les quatre cinquièmes des cancéreux, le tiers des phthisiques, le quart des fièvres typhoïdes, le cinquième des métrites et des ovarites, le septième des malades attteints de phleymasic gastro-intestinale, le huitième des bronchites, et le neuvième des hystéries. I.a seule circonstance bien digue de remarque est la faible proportion des maladies gastro-intestinales.

En résumé donc : le grand âge, une mauvaise habitation, des privations de toute espèce, et peut-être Y état moral qui en est la suite, sont les seules causes prédisposantes dont il soit permis de regarder l’existence comme assez bien constatée.

2“ Causes occasionnelles.

Relativement aux causes occasionnelles, nous n’avons plus que des données trèsincertaines.

On a cité les changements brusques de température, le froid subit appliqué à la surface du corps; mais on ne trouve nulle part de résumé de faits qui mette l’existence de ces causes hors de doute.

Excès. — Nous avons considéré l’habitude des excès comme cause prédisposante ; si maintenant nous examinons ces excès eux-mêmes comme cause occasionnelle, voici les données intéressantes que nous trouvons dans le rapport de la commission. Le nombre des malades reçus dans les hôpitaux était beaucoup plus

(t) Loc. cit.

\ou

MALADIES PESTILENTIELLES

considérable les mardi et mercredi de chaque semaine que les autres jours, et le nombre des admissions allait en diminuant à mesure qu’on s’éloignait de ces deux jours les plus chargés. Or, si l’on songe que le dimanche et le lundi sont des jours consacrés à des excès de tout genre par la classe admise dans les hôpitaux, on ne peut guère douter que ce ne soit là la cause de cette augmentation dans le nombre des entrées ; et, d’un autre côté, si l’on se rappelle que c’est aux excès de vin qu’on se livre principalement, c’est à ce genre d’excès qu’il faudra surtout rapporter l’invasion de la maladie.

Maintenant faut-il voir dans la nature des aliments ingérés, dans l’usage de substances indigestes, comme le lard, les viandes passées on faisandées, les choux, etc. ; ou bien dans l’emploi des fruits verts ou des fruits qu’on appelle froids, comme les melons, etc., des causes occasionnelles évidentes du choléra? 11 est impossible de se prononcer formellement à ce sujet, sous le point de vue scientifique; cependant rien ne paraît plus possible que l'influence pernicieuse de ces substances dans la production d’une maladie dont les symptômes locaux se montrent principalement dans le tube digestif; aussi la prudence exige-t-elle que, pendant les épidémies, on recommande aux populations d’être extrêmement sobres dans l’emploi de ces substances. Les mêmes réflexions s’appliquent à l’abus des boissons froides (1) et aigres aux excès vénériens , aux causes de toute espèce qui débilitent l’économie, etc.

Mous avons dit un mot des affections morales longtemps prolongées, qui peuvent placer les sujets dans des conditions fâcheuses, au milieu d’une épidémie de choléra ; mais il reste à savoir si ces affections morales peuvent agir comme causes occasionnelles. Et d’abord la peur a-t-elle ce funeste effet? Mous pensons qu’il faut distinguer ici la peur du fléau lui-même, et la peur d’autres accidents qui lui sont étrangers. Relativement à cette dernière, la commission dont nous avons plusieurs fois cité le rapport a fait remarquer qu’au mois de juin 1832, l’émeute qui avait porté l’effroi dans la population, et surtout dans le quartier Saint-Mérv, n’eut aucune influence sur la marche du choléra, ou plutôt qu’il y eut une diminution sensible dans le nombre des décès. Si l’on voulait donc tirer une conséquence de ce fait, on devrait admettre que la diversion produite par l’émeute a été plutôt favorable que nuisible. Reste maintenant à savoir si la crainte du fléau lui-même n’a pas un effet désastreux. L’opinion générale est qu’il en est réellement ainsi; mais on sent combien les recherches sur ce point sont difficiles.

Contagion. — Pour compléter ce que nous avions à dire sur les causes du choléra, il nous reste à parler de la contagion , qui a été admise par quelques médecins. Moreau de Jonnès (2) a principalement insisté sur l’existence de cette cause, et récemment Briquet et Mignot ont cherché à la démontrer par l’analyse des faits soumis à leur observation ; mais on sera peu porté à admettre celte manière de \oir, si l’on réfléchit à l’extrême violence de la maladie lorsqu’elle s’est répandue en Europe, et si l’on songe qu’en 1832, tous les sujets se trouvaient dans le plus grand degré d’aptitude possible à la contracter, en la supposant contagieuse, puisque tous les Européens se trouvaient pour ainsi dire neufs pour cette affection

(1) [Guérard, Considérations générales sur l'hygiène, et Mémoires sur les accidents qui peuvent succéder à f ingestion des boissons froides ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale. Paris, 1842, t. XXVII).]

(2) liapport sur le clioléra-morbus, et Bull, de l’Acad. de méd., t. XIV, p. 739, 823 et suiv.

imcoimue jusqu’alors. N’est-il pas évident, on effet, que ceux qui approchaient nnirnellemcnt dos malades auraient dû, dans de telles circonstances, succomber resque tous? Or c’est ce qui n’a pas eu lieu, et l’on a remarqué principalement ne les médecins n’avaient pas succombé en plus grand nombre que les autres individus pris dans la même classe de la société. Cette raison est tellement puisante, que nous ne croyons pas devoir insister beaucoup sur un fait qui me semble larfaitcment jugé. Les faits cités par Briquet et Mignot se rencontrent toujours dans les grandes épidémies, que la maladie soit contagieuse ou non, et d’ailleurs ces laits sont par eux-mêmes beaucoup moins probants qu’ils ne l’ont paru à ces auteurs.

Tous les essais qui ont été faits pour inoculer le choléra, soit avec le sang, soit wee la sueur, soit avec toute autre humeur, ont été complètement infructueux, domine J. Annesley (1), qui a pratiqué dans l’Inde, nous avons remarqué que les personnes qui approchent les malades ne sont pas plus fréquemment atteintes que i es autres.

§ ni. — Symptômes.

Pour la description des symptômes du choléra-morbus épidémique, on a adopté liverses divisions. C’est ainsi que Dalmas (2) a décrit deux périodes, dont l’une comprend l’état algide et l’autre l’état de réaction. J. Brown admet trois périodes, qui sont celles du débat et les deux qui viennent d’être indiquées; mais c’est Gendrin qui en a établi le plus grand nombre. Pour lui, il y a une première période, ou d'invasion, dite phlegmorrhagique, parce qu’il existe alors des évacuations séreuses par la bouche et par l’anus; une seconde, qu’il appelle période d'état : ' c’est celle que les autres auteurs ont appelée cyanique , à cause de la coloration bleue des téguments ; la troisième est désignée par Gendrin sous le nom de période d’extinction ou asphyxique; la quatrième est la période de réaction, et enfin la 1 cinquième serait caractérisée par des crises et des métastases qui jugeraient la maladie.

Cette division nous paraît devoir être rejetée. La période dite phlegmorrhagique n’est nullement tranchée, puisqu’elle peut se continuer et qu’elle se continue, en eflet, presque toujours pendant la période suivante. La troisième n’est évidemment qu’une continuation de la seconde; et, quant à la période critique, nous verrons non-seulement qu’on a beaucoup exagéré l’importance des phénomènes considérés comme constituant les crises, mais encore qu’il n’est nullement démontré que ces phénomènes aient quelque chose de critique.

Les auteurs du Compendium de médecine n’ont admis que quatre périodes, dont la première serait caractérisée par les prodromes nerveux et intestinaux. Il nous paraît suffisant d’admettre trois périodes avec le docteur Brown, et de décrire successivement le début, Y état cyanique et la réaction.

1° Début. • — Comme nous venons de le dire, on a avancé que fréquemment de véritables prodromes nerveux annonçaient l’invasion du choléra. Cette opinion n’a pas été émise pour la première fois dans les épidémies dont nous avons été témoins. Déjà le docteur Annesley (3) avait insisté sur les prodromes du choléra, et il avait

(1) Treat. on flic epidem. choiera of India, 1820.

(2) Dictionnaire de médecine , t. VII. art. Choléra.

(3) Researches into the causes, etc., of fhe diseuses of India. London, 1828, 2 vol. in-â.

mentionné les phénomènes nerveux; mais voici ce que nous trouvons en examinant quatre-vingt-quatorze faits pris avec grand soin dans le service de Louis, et où l’on a fait toutes les recherches possibles sur le début de la maladie. Les prodromes nerveux 11e se sont montrés seuls que dans un petit nombre de cas (sept, ou un peu moins du douzième). Si l’on y joint quelques cas dans lesquels il y avait en môme temps de l’anorexie et des nausées, le nombre s’élève à dix seulement, ou un neuvième environ. Les prodromes nerveux, considérés de cette manière, nom pas, comme on le voit, l’importance qu’on a voulu leur donner.

Les symptômes intestinaux se sont montrés dans un assez grand nombre de cas, puisque trente-deux sujets les ont présentés plusieurs jours avant le moment où les vomissements abondants, les selles séreuses, les crampes, etc. , ont annoncé une invasion violente du choléra. Ces symptômes appartiennent à la maladie elle-même, lorsqu’ils s’accompagnent d’autres symptômes caractéristiques du choléra, tels que les crampes, les vomissements, les nausées, etc. , ou lorsque ces derniers surv iennent très-peu de temps après. O11 a vu assez souvent, surtout à une époque peu éloignée du début de l’épidémie, une diarrhée médiocrement abondante, un certain degré d’anorexie, de faiblesse, persister pendant un temps qui varie de deux à dix, douze et même quinze jours avant que les symptômes violents du choléra se soient manifestés. C’est là, comme nous l’avons dit, l’état auquel on a donné le nom de cholérine, état que, dans quelques cas, on a vu se dissiper spontanément, et que des moyens fort simples ont arrêté dans d’autres.

[Les médecins anglais ont beaucoup insisté, dans ces derniers temps, sur celle diarrhée, qu’ils nomment prémonitoire, et à laquelle il faut véritablement donner de l’importance ; car il est évident qu’elle est très-commune, qu’elle est presque inévitablement suivie des symptômes du choléra confirmé, quelle dure assez longtemps pour donner au médecin le temps d’intervenir, et enfin que, quand on l’a enrayée, on a, parle fait même, enrayé la maladie et prévenu toutes ses conséquences graves. ]

Il est un très-petit nombre de cas dans lesquels des symptômes, que l'on peut regarder comme des prodromes, ont eu quelque chose de spécial : c’est ainsi que, sur cinq sujets, je vois soit un simple malaise, soit un état de courbature marquée, précéder d’un ou de plusieurs jours le choléra, sans présenter aucun caractère particulier. Chez deux, la courbature existait en l’absence de tout autre symptôme ; chez un autre, il y avait en même temps un peu de céphalalgie ; chez un autre encore de l’anorexie, et chez un dernier, il n’existait qu’un malaise indéfinissable. Dans dçux autres cas, il \ eut ceci de remarquable, que l’anorexie exista seule, sans autre chose de notable.

Si le plus grand nombre des sujets s’est vu forcé par ces phénomènes, qu’on a regardés comme précurseurs, à abandonner ses travaux journaliers, il en est quelques-uns qui, malgré l’apparition de la diarrhée et des coliques, n’ont pas suspendu leurs occupations habituelles, et quelquefois même ont conservé assez d’appétit pour ne pas suspendre leur alimentation, quoique la diarrhée augmentât presque toujours d’une manière notable après le repas.

Gossement (1) a remarqué que ceux qui allaient être atteints du choléra avaient la cornée terne, opaque, couleur de parchemin. C’est pour lui un signe précurseur

(1) Journ. des connaissance s rnéd.-chir.. janvier 1848.

CHOLÉRA-MORBÜS ÉPIDÉMIQUE. — STMPTÔMES. 107'

mrécieux qui lui a permis de prévenir le mal. Cette remarque mérite d’être uérifiée.

Soit que ces symptômes aient existé, soit qu’ils aient manqué, ce qui a lieu dans |ala majorité des cas que j’ai analysés, le début évident de l’affection se présente avec des caractères assez uniformes. Presque toujours, en effet, c’est de la diarrhée , accompagnée ou non de coliques , qui ouvre la scène. C’est ce qui a eu lieu, en effet, dans quatre-vingt-sept cas sur quatre-vingt-quatorze ; encore faut-il ajouter que, i dans plusieurs des autres, la diarrhée n’a pas tardé à survenir. Si elle existait déjà, elle devenait promptement beaucoup plus abondante, et annonçait une grande i aggravation de la maladie. Il n’est pas rare de v oir cette diarrhée survenir sans colloques; celles-ci ne se sont, en effet, montrées au début que dans trente-trois cas,

■et encore n’ont-elles été, en général, que médiocrement fortes. Des borborygmes, ildans un petit nombre de cas, un peu de céphalalgie chez quelques sujets (onze), Ides bourdonnements d’oreille ou des étourdissements, une certaine faiblesse qui, jdans quelques cas seulement, est portée à un haut degré, des crampes rarement violentes, et ayant principalement leur siège dans les pieds et dans les mollets, un affaiblissement plus ou moins marqué de la voix dans un nombre limité de cas (quinze pour les crampes, neuf pour l’affaiblissement de la voix), et parfois enfin des frissons (huit fois), complètent, avec les vomissements, dont il va être question, le tableau de ce début.

Quant aux vomissements, il est nécessaire d’en dire un mot à part. Dans un certain nombre de cas (vingt-trois), ils se montrent en même temps que la diarrhée, et alors ils constituent un des symptômes les plus importants du début ; mais plus souvent ils surviennent un temps plus ou moins long (de quelques heures à un ou plusieurs jours) après les phénomènes qui viennent d’être indiqués. Quelquefois on observe, dès le début, quelques nausées suivies de vomissements au bout d’une ou de plusieurs heures.

Il n’est pas fréquent de voir la maladie débuter d’une manière brusque, c’està-dire s’annoncer tout à coup par l’ensemble des symptômes qui viennent d’être énumérés ; mais on voit souvent ces symptômes se succéder avec une grande rapidité, de telle sorte qu’au bout de quelques heures la maladie est portée au plus haut point d’intensité : c’est ce que l’on a observé ordinairement dans les premiers temps des épidémies dont nous avons l’histoire, et cependant, en 18ô9, les choses ne se sont pas passées ainsi, car c’est vers le milieu de l’épidémie que se sont, montrés ces cas „ rapidement graves. Parfois on a vu des individus être pris tout à coup, avec ou sans malaise précurseur, de vomissements abondants, de diarrhée presque incessante, de crampes, de refroidissement, et succomber en une ou deux heures. C’est là ce qu’on peut appeler un choléra foudroyant ; mais les cas de ce genre sont fort rares.

2° Symptômes. — Pour la description des symptômes, il est absolument nécessaire de diviser la maladie en période algide et période de réaction.

Période algide. — La diarrhée, que nous avons signalée au début, persiste presque toujours dans celte période. Il est très-rare, en effet, que si, par des moyens appropriés, on est parvenu à l’arrêter complètement, il ne s’ensuive pas une prompte amélioration dans les symptômes; cependant la chose n’est pas impossible, car sur vingt-cinq cas où l’état des selles a été noté avec soin, je trouve que deux fois la diarrhée séro-muqueuse, très-abondante au début, a été complètement supprimée

MALADIES PESTILENTIELLES

dans la période algide, sans que pour cela les symptômes aient cessé de faire des progrès, et que la mort ait pu être prévenue.

Au commencement de cette période , les sellés sont ordinairement très-fréquentes, surtout si l’on n’a rien fait pour en diminuer la quantité. Les malades ont de dix à quinze, \ingt selles, et même un plus grand nombre dans les vingt-quatre heures. Ces selles sont composées d’un liquide aqueux, présentant parfois une légère teinte jaune et l’odeur des matières fécales, plus souvent blanchâtres, grisâtres, ayant un aspect louche, comme l’eau dans laquelle on a fait bouillir assez longtemps une assez grande quantité de riz, et alors elles ont perdu complètement ou presque complètement l’odeur fécale. Vu commencement de cette période, il est très-rare que les selles soient involontaires.

A une époque un peu plus avancée, les selles ont plus rarement une aussi grande fréquence, ce qui tient, sans aucun doute, à l’effet des moyens employés; parfois même on voit apparaître de nouveau quelques matières fécales, ce qui est toutefois très-rare, car cela n’a été noté qu’une fois dans les observations que nous avons rassemblées. Parfois aussi on voit les selles, d’abord supprimées, reparaître de nouveau avec l’aspect caractéristique que nous avons indiqué.

Au déclin de cette période, les choses se passent différemment, suivant les cas.

Chez un assez grand nombre de sujets, et surtout chez ceux qui doivent guérir ou qui marchent vers la période de réaction, les selles deviennent rares, prennent plus de consistance, présentent l’odeur fécale ou se suppriment. Chez d’autres, au contraire, elles augmentent de fréquence au point de devenir presque continuelles et même involontaires. Ce dernier symptôme, qui a été noté trois fois, survient presque toujours chez des sujets qui doivent succomber.

Au milieu et à la lin de cette période, le liquide rendu par les selles ne change pas sensiblement de nature ; mais c’est surtout alors qu’on voit nager dans ce liquide de petits flocons muqueux dont quelques-uns ont l’aspect du riz bien cuit et plus ou moins écrasé, circonstance qui a été notée avec soin par tous les auteurs. Dans un petit nombre de cas même, on voit du mucus amassé en plus ou moins grande quantité au fond du \ase vers lequel les flocons se précipitent. Dans un des cas que nous avons sous les yeux, les matières rendues par les selles avaient une couleur lie de vin très-prononcée, apparence qui a été également notée par quelques auteurs, et que nous retrouverons lorsque nous aurons h faire la description du liquide contenu dans l’intestin après la mort.

On a, dans la dernière épidémie, beaucoup parlé de corpuscules particuliers trouvés dans les déjections des cholériques. La commission du choléra , nommée par le Collège médical de Londres, a fait voir combien ces corpuscules ont peu d’importance, en en constatant la présence dans plusieurs autres maladies toutes différentes.

Pouchet a trouvé dans les selles des cholériques le 1 ibno ru gu la , animal microscopique que Leeuwenhoeck avait déjà signalé dans les déjections alvines des sujets affectés de dysenterie.

Andral (1), ayant examiné les déjections et le sang des cholériques, a observé ce qui suit :

( J ) Sature du liquide sécrété par la menibr. muq. des intest, dans le choléra, note lue a 1 Acad, des sciences, août 1 847. — Comparez Bulletin de l’Acad. de méd., 1 849, t. XIV , p. (300, 074 .

« 1° La matière blanche qui remplit l’intestin des cholériques n’est point une partie même du sang, ainsi qu’on l’a souvent répété : on n’y trouve ni albumine, uni fibrine ; 2° cette matière n’est autre chose (pie du mucus, sécrété tout à coup en très-grande quantité, et modifié par cela même dans ses qualités; 3° le caractère microscopique essentiel de cette matière, c’est l’existence dans son sein d’un nombre très-considérable de globules à noyaux, parfaitement semblables, quant à leur aspect, aux globules (pie l’on trouve dans le pus, bien que cette matière, sous aucun rapport, ne ressemble au pus ; h° l’examen du sang des cholériques montre que l’albumine du sérum s’y maintient dans sa proportion normale ; 5° la théorie > (pii rapporte les symptômes de la période de cyanose du choléra à un changement (que le sang aurait éprouvé dans sa composition, par suite d’une grande et subite i déperdition de son sérum, ne saurait être admise. »

Alf. Becquerel (1) est arrivé à des résultats bien différents; car, des expéi riences qu’il a faites à ce sujet, il a pu tirer les conclusions suivantes :

« L’analyse des vomissements permet de les considérer comme constitués par du : sérum du sang étendu d’une quantité d’eau variable, en général très-considérable. Au milieu de ce sérum étendu nage de l’albumine coagulée, dont les fragments ténus sont unis et agglomérés par une petite quantité de mucus. »

L’auteur signale encore comme faits importants de ses analyses :

« 1° L’albumine en dissolution.

» 2U L’albumine coagulée qui donne aux matières des vomissements des choléi riques l’apparence d’eau de riz.

» 3° L’abondance plus grande de ces deux albumines à une époque plus rapprochée du début.

« U° La présence d’une quantité notable de chlorure de sodium; quantité qu’on trouve presque triple de ce quelle est dans le sang, si l’on fait pour un instant abstraction de l’eau, et si l’on n’envisage le chlorure de sodium (pie relativement aux parties solides des vomissements.

» 5° Enfin, l’acidité des vomissements. »

Le tableau relatif aux évacuations alvines contient quatre analyses, et les conclusions présentent une grande analogie avec celles qui sont relatives aux vomissements.

« C’est une eau légèrement albumineuse, contenant, outre l’albumine, en dissolution, une quantité variable d’albumine coagulée, unie à une très-petite quantité de mucus.

» Cette eau albumineuse est, en général, neutre ou légèrement alcaline, et contient également une quantité relativement assez considérable de chlorure de sodium. »

Il ne nous appartient pas de nous prononcer entre ces résultats contradictoires; c’est aux expériences ultérieures à nous éclairer.

Lorsque les selles sont très-fréquentes, le besoin de les rendre est si impérieux, que les malades ne peuvent pas attendre un instant, et les rendent dans leur lit, sans que pour cela elles soient involontaires. Parfois aussi il suffit des efforts de vomissement pour déterminer l’expulsion des selles liquides.

(i) Notes sur quelques analyses du sang, des vomissements, etc, (Compte rendu des séances de la Soc. méd. des hôpit . , Union médicale, 6 septembre 1849).

M \ LADIES PESTILENTIELLES

Les coliques, que nous avons vues fréquemment manquer au début, sont loin d’être constantes dans cette période, et surtout de durer pendant tout son cours. Ce n’est guère que sur le tiers des sujets environ qu’il eu est ainsi. Chez les autres, ou bien il n’existe de coliques dans aucun moment, ce qui est rare; ou bien, après s’être montrées au commencement de la période, elles cessent bientôt pour ne plus reparaître. Dans deux cas, nous voyons que les coliques, qui jusqu’alors ne s’étaient pas montrées, ont apparu à la fin de la maladie et quelques bernes avant la mort.

Des borborygrnes , des gargouillements , soit spontanés, soit provoqués par la pression sur le ventre, accompagnent également les selles liquides dans un nombre assez limité de cas.

Les vomissements , ainsi que nous l’avons dit plus haut, ne tardent pas à se joindre aux symptômes précédents. Au commencement de cette période, ils apparaissent dans un nombre considérable de cas. Dix-huit fois, en effet, sur vingt-neuf observations très-exactes que nous avons sous les yeux, ils se sont montrés tout d’abord, tantôt rares (neuf fois), tantôt fréquents (neuf fois), mais toujours avec des caractères analogues. Ils sont formés d’un liquide blanchâtre, jaune verdâtre, grisâtre, ordinairement louche , et contenant fréquemment des flocons muqueux semblables à ceux qui ont été décrits dans les selles. Quelquefois cependant on les a vus composés d’aliments mal digérés ou de boissons; mais presque toujours alors les vomissements caractéristiques que nous venons d’indiquer leur ont promptement succédé.

Plus tard, c’est-à-dire vers le milieu de cette période, les vomissements se montrent plus rarement. Ils n’ont été notés que treize fois, ce qui est dû, sans aucun doute, aux moyens thérapeutiques mis en usage; mais ils présentent, dans quelques cas, des caractères nouveaux qui méritent d’être mentionnés. Chez trois sujets, Us étaient, composés d’une matière jaune verdâtre, amère, et contenaient par conséquent une certaine quantité de bile; chez un autre, l’ingestion des boissons provoquait le vomissement, ce qui n’avait pas lieu au début de la maladie.

Lorsque cette période touche à sa terminaison, soit que les sujets doivent succomber, soit qu’ils doivent guérir, il est bien plus rare d’observer les vomissements. Ils ne se sont plus montrés que sept fois (trois fois fréquents el quatre fois rares). Mais les effets plus que probables du traitement employé ne nous permettent pas de dire si c’est là une tendance naturelle de la maladie, ou si les vomissements ont été seulement suspendus par les moyens thérapeutiques. Les vomissements amers, bilieux, se sont montrés deux fois encore au déclin de cette période.

Nous avons dit plus hautqueles vomissements étaient fréquents surtout au commencement de la période cyaniquc. Chez quelques sujets, cette fréquence était extrême, de telle sorte qu’ils ne faisaient, pour ainsi dire, qu’ingérer les boissons et les rejeter par la bouche et par l’anus. Chez quelques-uns aussi ils déterminent une vive angoisse, et chez tous c’est un des symptômes les plus incommodes, et dont ils demandent à ôLre débarrassés avec les plus vives instances.

Nous avons vu, en parlant du début, que parfois l 'appétit était perdu ou diminué plusieurs jours avant L’invasion des symptômes violents du choléra; mais, dans le plus grand nombre des cas, ce n’est qu’au moment où les phénomènes caractéristiques surviennent que l’on constate l’existence de Y anorexie. Alors presque

>us les sujets se privent volontairement d'aliments on s’ils en prennent, c’esl avec inc répugnance pins on moins marquée. Cependant, chez quatre sur trente-six l iiez lesquels ce symptôme a été recherché avec soin, l’appétit était conservé en artie, même au commencement de la période algide. L’anorexie ne tarda pas à surenir, et chez tous les sujets, à une époque peu avancée de cette période, l’appétit tait complètement perdu. La soif est presque toujours vive; parfois même elle est tellement impérieuse, que, malgré les nausées et les vomissements qu’excite l’ingestion les boissons, les malades ne peuvent s’empêcher de la satisfaire. Chez un sixième les sujets dont j’ai analysé les observations, la soif est restée légère jusqu’au milieu .le cette période, et, d’un autre côté, chez quelques-uns, elle est devenue vive à la iin, tandis que chez un petit nombre elle a perdu de son intensité, quoique les litres symptômes n’aient éprouvé rien de particulier dans leur marche.

On a dit que dans le choléra les malades avaient un désir marqué des boissons l'roides, et même des boissons froides et aigrelettes. Ce symptôme n’est pas, à beaucoup près, aussi constant qu’on l’a prétendu. Six sujets seulement, au commencement de cette période, éprouvaient un vif désir des boissons froides, trois autres demandaient des boissons froides et acidulées; ces malades avaient tous une mit' vive. Mais six autres demandaient, au contraire, des boissons chaudes ou tièdes, ■t parmi eux, deux seulement n’avaient qu’une soif peu intense. Au milieu de la période, les choses étaient peu changées. Tout ce que nous trouvons, en effet, c’esl lu’un des sujets qui demandaient des boissons froides a manifesté un vif désir des boissons chaudes, et que la soif s’est maintenue chez lui de la même manière jusqu’au moment de la mort. Chez deux sujets seulement l’injection des boissons soit chaudes, soit froides, provoquait immédiatement des vomissements. La soif vive est donc, comme on le voit, un symptôme important, quoique non constant, et le désir des boissons froides et aigres l’est beaucoup moins.

L 'état de la langue mérite de nous arrêter un instant, à cause des conséquences qu’on a voulu en tirer. Rarement elle est sèche dans le cours de cette période : ce n’est, en effet, que chez cinq sujets sur trente-six qu’on l’a trouvée dans cet état, encore n’est-elle pas toujours restée ainsi, et a-t-elle présenté par moments un degré d’humidité marqué. Il n’en est pas de même dans le cours de la période de réaction.

La langue est ordinairement fraîche ou froide et humide ; elle l’est d’autant plus que les sujets approchent de la terminaison fatale. Lorsque la période de réaction commence, la chaleur de la langue sc manifeste comme celle des autres parties du corps. Gel organe est ordinairement d’une couleur livide ou violette , au moins dans une de ses parties : c’est au pourtour qu’on rencontre le plus souvent cette coloration ; car il n’est pas rare de voir jusqu’au dernier moment le centre conserver une couleur blanche ou jaunâtre.

Lorsque les sujets sont plongés dans un état de torpeur considérable, la langue est incomplètement tirée, ce qui arrive surtout vers la fin de la maladie. Il n’y a là aucun des signes qu’on a voulu regarder comme annonçant un état d’inflammation de l’estomac.

Parfois ['épigastre présente des douleurs spontanées plus ou moins vives. Ces douleurs sont presque toujours comparées par le malade à des tortillements ; quelquefois on les voit se propager au côté, au dos et à l’épigastre. Moins souvent il

MALADIES PESTILENTIELLES

existe mie douleur à la pression, et cette douleur est ordinairement légère ; mais ce qu’il y a de remarquable, c’est un sentiment A' oppression qui existe à l’épigastre, et sur lequel nous reviendrons à l’occasion des phénomènes de la respiration. Chez nn bon nombre de sujets, au contraire, il n’y a ni douleur spontanée, ni douleur à la pression.

On trouve dans le vautre des douleurs semblables; mais, chez un plus petit nombre de sujets, ces douleurs, qui ne sont pas, à proprement parler, des coliques consistent dans un sentiment de pesanteur et de constriction ayant son siège vers l’ombilic, l’hvpogastre et les lianes. Presque toujours elles ont un faible degré d’intensité ; cependant, chez quelques-uns des malades dont nous avons eu l’observation sous les yeux, elles étaient assez violentes pour arracher des cris. Dans quelques cas, il n’a pas été douteux que ces douleurs ne fussent dues à des crampes véritables. Vous y reviendrons lorsque nous parlerons de ces symptômes. Le plus souvent, le ventre reste complètement indolent.

Au commencement de la maladie, il est fort rare qu’il existe du météorisme même à un faible degré. Le ventre est plutôt rétracté et dur, de telle sorte que les parois paraissent se retirer vers la colonne vertébrale. C’est ce qui a été observé dans un tiers des cas environ, aux diverses époques de cette période. Chez les autres sujets, le ventre restait indolent et conservait sa conformation naturelle.

La pression exercée sur le ventre déterminait, comme celle de l’épigastre, une douleur peu intense dans un petit nombre de cas ; mais ce qu’il y avait de remarquable, c’était, chez quelques sujets, l’augmentation considérable de l’oppression par une pression môme légère.

Dans un nombre de cas beaucoup moins considérable que ne l’ont avancé quelques auteurs, on a observé un hoquet très-incommode.

Un phénomène aussidigne d’être notéqueccux qui viennontd’êtro indiqués, est la suppression ou la diminution notable de l’urine. Chez plusieurs sujets, cette suppression ou une diminution sensible fut constatée dès le début de la maladie ; mais c’est surtout dans le cours de la période algide que ce phénomène s’est montré. Il est rare que les urines soient restées naturelles pendant tout le cours de l’affection. Ce fait n’a été constaté cpie dans quatre des cas dont il s’agit ; et toutefois ces quatre cas méritent d’être notés, puisqu’ils prouvent que la suppression des urines n’est pas un symptôme aussi constant que quelques auteurs l’ont prétendu. Dans tous les autres, elles ont été ou très-considérablement diminuées , leur émission n’ayant lieu que rarement et en très-petite abondance, ou complètement supprimées.

Dans un petit nombre de cas, après avoir été rares ou supprimées, les urines ont reparu en plus ou moins grande abondance vers le milieu de cette période, pour se supprimer ensuite à la fin, et un des sujets dont nous avons l’observation sous les yeux présentait ceci de remarquable, que, quoique l’émission des urines fût nulle, il éprouvait assez fréquemment un besoin d’uriner qui le tourmentait. Dans d’eux cas, les urines sont devenues involontaires à la fin de la maladie. Chez l’un des deux sujets, elles avaient été naturelles jusque-là; chez l’autre, elles avaient été supprimées.

Des phénomènes nerveux très-notables accompagnent les symptômes précédents; le plus remarquable sans contredit consiste dans des crampes qui donnent à cette maladie un caractère tout particulier. Lorsque l'affection est très-violente, c’est dès

CHOLÊItA-MORBUS ÉPIDÉMIQUE. — SYMPTÔMES.

Ic début même, ainsi que* nous l’avons vu plus haut, que se manifestent ces crampes.

(Dans les autres cas, elles se montrent au bout d’un temps qui varie entre une heure et trois, et quatre ou cinq jours. Ces derniers cas sont rares.

Ordinairement très-violentes, les crampes sont quelquefois médiocres au commencement de cette période. Lorsqu’elles sont excessivement violentes, elles occupent promptement soit tous les membres, soit même tout le corps. Dans les autres cas, elles commencent soit aux mollets, soit aux pieds, pour s’étendre ensuite aux membres supérieur, et parfois à l'épigastre ou à tout l’abdomen. Sous leur influence, on voit les muscles se gonfler, durcir notablement, l’abdomen présenter des bosselures qui occupent principalement le muscle droit, et une vive anxiété survenir. Nous verrons plus loin cette anxiété, ces angoisses être quelquefois si vives, qu’elles tirent le malade de l'assoupissement le plus profond.

Il est rare de voir les crampes persister avec la même violence pendant toute la période dont il s’agit ; elles diminuent ordinairement à mesure que les malades approchent du terme fatal, de ce moment que Gcndrin appelle période asphyxique, ou bien de la période de réaction. Dans sept cas même, elles ont été complètement supprimées au milieu de cette période ; et ce qui prouve qu’il y a là plus qu’une coïncidence, c’est que dans deux autres elles ont complètement disparu à la fin, et que dans trois elles ont diminué notablement de violence. Chez un seul sujet, après avoir été supprimées au milieu de la période, elles ont reparu, avec un médiocre degré d’intensité, peu avant la mort.

La céphalalgie est un symptôme sur lequel on a beaucoup insisté ; cependant onze sujets seulement sur les trente-six se sont plaints d’une douleur de tête qui n’était vive que chez trois. D’eux d’entre eux en fixaient le siège à la région frontale. La céphalalgie est encore un phénomène qui caractérise principalement le commencement de cette période. Chez cinq sujets seulement elle a persisté jusqu’à la fin, n’étant un peu violente que chez un seul, et ayant diminué notablement chez les autres. Nous retrouverons ce symptôme dans la période de réaction.

On n’observe ordinairement ni vertiges ni étourdissements, et si ces symptômes peuvent être regardés, dans un certain nombre de cas, comme des phénomènes précurseurs, il n’en est pas moins vrai de dire qu’ils se dissipent très-promptement.

L’état de la vue a au contraire, dans quelques cas, quelque chose de particulier. Parfois obscurcie dès h* début, elle l’est bien plus souvent dans le cours de la période algide. Ce symptôme s’est montré, chez dix des trente-neuf sujets dont nous analysons les observations. Chez la plupart, il a persisté jusqu’à la fin de la période; chez deux cependant la vue a recouvré son intégrité vers la fin, et chez deux autres aussi, après s’être conservée intacte jusque-là, elle est devenue notablement voilée. Trois sujets présentaient un phénomène remarquable : l’un voyait les objets colorés en bleu; pour l’autre, ils étaient tantôt noirs et tantôt rouges, et le troisième avait une véritable diplopie. Des phénomènes semblables ont été signalés par les auteurs.

Quant à l’ouïe, elle est toujours restée fine, et si parfois les malades ne répondaient pas promptement aux questions, c’est qu’ils étaient plongés dans l’assoupissement, et non à cause d’un certain degré de surdité; car dès que cet assoupissement avait cessé, on voyait que l’ouïe avait conservé toute sa finesse. On lit cependant dans les auteurs que la surdité est un symptôme du choléra, mais on a Valleix, 5e édit. I 8

MALADIES PESTILENTIELLES

au

eu sans doute en vue des cas exceptionnels. Quelques sujets (six) ont présenté des tintements et des bourdonnements d’oreille , et ce phénomène a persisté depuis le commencement de cette période jusqu’à la lin.

Il est impossible que des symptômes tels que ceux (pii viennent d’être décrits ne déterminent pas un malaise plus ou moins notable; quelquefois ce malaise allait jusqu’à produire des angoisses si vives, dans un très-petit nombre de cas, que les malades désiraient la mort; c’est ce qui avait lieu chez une femme dont nous avons eu l’observation sous les yeux. En même temps on observe une agitation plus ou moins vive, qui ne survient ordinairement que par moments. La cause de celle agitation se trouve presque toujours dans l’apparition des crampes, ce dont on ne peut douter quand on a observé les sujets plongés dans l’assoupissement.

Cet assoupissement est un des phénomènes les plus importants de cette période; il est presque constant. Rarement il se manifeste au début de la maladie ou au commencement de la période algide. Ce n’est qu’après une certaine durée des premiers symptômes violents du choléra qu’il apparaît. Il n’est jamais continuel : des crampes violentes viennent presque toujours l’interrompre. Parfois léger, il est souvent assez profond pour que les sujets se montrent insensibles à ce qui se passe autour d’eux. Il n’est pas très-difficile de les en tirer, soit par des interrogations, soit par des mouvements. Quelquefois alors les réponses sont lentes, et l’on voit les malades retomber bientôt dans leur torpeur. Deux sujets parmi ceux dont nous passons les observations en revue présentaient un étal digne de remarque : c’était une immobilité complète vers la fin de celte période et peu de temps avant la mort.

Ce qu’il y a de plus remarquable encore au milieu de tous ces symptômes si graves, c’est la conservation de Y intelligence chez la grande majorité des sujets. Neuf d’entre eux seulement ont présenté, sous ce rapport, quelques altérations, et ces altérations n’étaient pas très-notables, comme on va en juger. Aucun d’eux, en effet, n’a eu de délire. Deux seulement présentaient un air d’étonnement; un troisième manifestait une indifférence marquée à la fin de la maladie; un autre portait une expression d’hébétude sur la face, et chez les autres on n’observait autre chose <[ue la lenteur des réponses dont j’ai parlé. C’était là plutôt, comme on le voit, un accablement, une oppression des facultés intellectuelles, qu’une véritable altération. Peut-être aussi la fatigue que l’ interrogatoire faisait éprouver aux malades était-elle pour beaucoup dans cette lenteur de leurs réponses.

Il est très-rare que les forces soient anéanties dès le début. Au commencement de cette période, elles ont en général plus ou moins notablement diminué, mais non au point (le forcer les malades à se coucher, si les autres symptômes ne leur en faisaient une nécessité; à la fin de la période, au contraire, elles sont, chez un certain nombre de sujets, tellement anéanties, que les moindres mouvements paraissent pénibles, et que, comme nous l’avons vu plus haut, quelques-uns gardent une immobilité complète. Une sensation de brisement des membres , en l’absence même des crampes, se montre aussi chez un petit nombre de sujets, et d’autres éprouvent, soit au commencement, soit à la fin de cette période, quelques lipothymies passagères.

Du côté de la respiration , nous trouvons des phénomènes dignes d’être notés : ordinairement haute , pénible , quelquefois incomplète , la respiration est souvent

remarquable par sa fréquence. C’est ainsi que chez la plupart des sujets chez les- ( quels il a été noté avec soin, le nombre des inspirations a varié de vingt-six à quarante. Un seul présentait une accélération extrême : il axait, en effet, cinquante- , deux inspirations par minute. Cet état de la respiration se continue presque toujours jusqu’à la fin de cette période, et parfois môme il va en augmentant

Doyère (1), ayant analysé Y air expiré par les cholériques, a vu que l’acide carbonique s’v trouve dans des proportions très-inférieures à celles de l’état normal, et que cette proportion diminue à mesure que la maladie s’aggrave. Selon Begbie (2), il renferme une certaine quantité de bicarbonate d’ammoniaque.

Un certain degré d'oppression se manifeste chez un bon nombre de sujets. Elle a été notée dix-huit fois sur trente et un malades chez lesquels on l’a recherchée, i Cette oppression est parfois extrême, et telle, qu’elle constitue souvent pour le i malade le symptôme dont il se plaint le plus. Ordinairement en rapport avec la fréquence des inspirations, elle est quelquefois considérable, quoique les inspirations ■ soient peu nombreuses, et c’est ce qui était surtout remarquable chez un sujet qui ne présentait que dix inspirations à la minute : fait entièrement exceptionnel. Cette oppression va ordinairement en augmentant jusqu’au milieu de cette période; mais •son accroissement est loin de se continuer jusqu’à la fin, dans tous les cas.

Rappelons ici que quelques malades se plaignaient très-vivement de l’augmentation qu’une pression même légère (h* l’épigastre apportait à leur oppression.

Parfois la respiration est suspirieuse ; plus rarement elle paraît suspendue par moments, et ces symptômes sont en rapport avec la gravité de l’affection. Un seul des sujets dont j’examine les observations a fait entendre du râle trachéal dans les derniers moments de la maladie. Chez d’autres, on a entendu du râle crépitant ou sous-crépitant dans diverses parties de la poitrine, et ces signes annonçaient soit la présence de quelques tubercules, soit l’invasion d’une pneumonie.

La voix présente des altérations telles, qu’elle frappe non-seulement le médecin, mais les assistants. Parfois très-affaiblie dès le début, elle l’est constamment au commencement de la période dont il s’agit. Chez un certain nombre de sujets (huit), il existe dès ce moment une aphonie complète ou presque complète, et ce symptôme se continue jusqu’à la fin de cette période, soit que la maladie se termine par la mort, soit que la période de réaction survenant, la voix reprenne, avec plus ou moins de promptitude, son timbre naturel. Lorsque la voix est seulement faible, les sons ont un caractère voilé, et, lorsqu’il y a aphonie, le malade semble parler péniblement, à voix basse ; quelquefois même les paroles paraissaient comme soufflées.

Il n’est pas très-rare de voir, même dans les cas où elle est le plus fortement altérée, la voix reprendre par moment une certaine force. C’est ce (pie l’on remarque surtout lorsque les malades poussent des cris. L’extinction de la voix est, par conséquent, due à l’oppression des fonctions respiratoires, oppression qui peut être vaincue par des mouvements énergiques.

Du côté de la circulation, on observe des symptômes également fort graves. Au

(1) Comptes rendus des séances de V Acad, des sciences , 21 mai 1849 ; Mémoire sur la. respiration et la chaleur humaine dans le choléra , travail auquel l’Académie des sciences a décerné un prix. Paris, 1863.

(2) London medical Gazette, novembre 1849.

MALADIES PESTILENTIELLES

oinmencemcnt do lu première période, le pouls est faible, ordinairement étroit, parfois filiforme, et, dans un petit nombre de cas, insensible ou presque insensible. Ces caractères du pouls se manifestent de plus en plus à mesure que la maladie augmente, de telle sorte qu’au milieu de la période, le pouls est petit et misérable dans les cas où l’on peut le sentir encore, et qu’à la fin, chez presque tous les sujets, on ne peut plus distinguer les pulsations dans tous les points accessibles de l’artère radiale. Il est presque toujours facile à déprimer. Chez les trente-six sujets dont il s’agit principalement ici, un seul a présenté un peu de dureté du pouls ; chez un autre, il y a eu cela de remarquable, qu’insensible tout d’abord d’un côté, il a été perçu de l’autre jusqu’à la fin de la maladie. Dans le petit nombre de cas où le pouls avait conservé un peu de largeur au début, il n’a pas tardé à devenir petit cl misérable comme dans les autres.

Tl est rare qu’on observe une certaine inégalité du pouls, et jamais on n’a constaté d’irrégularité véritable, même dans la période la plus avancée. Quant au nombre de pulsations, il est toujours plus élevé que dans l’état normal ; mais ordinairement l’accélération est peu considérable. Chez un sujet, il y a eu jusqu’à cent quarante-huit pulsations; mais c’est là un fait tout exceptionnel. Le nombre des pulsations varie ordinairement entre soixante et douze et cent huit ou cent dix. La fréquence reste à peu près la même dans tout le cours de la période dont il s’agit ; tantôt on la voit augmenter un peu vers sa fin, et tantôt, au contraire, diminuer, et la limite de ces changements ne dépasse guère une dizaine de pulsations.

Lorsque le pouls radial est insensible, on peut encore sentir les pulsations de l'artère carotide, qui sont alors très-faibles et en rapport avec la gravité des autres symptômes. Il en est de même des battements du cœur.

Dans une note communiquée à la Société de biologie, Bouchut (1) signale la réduction des deux bruits du cœur en un seul dans les dernières heures de l’existence ; la présence d’un bruit de souffle sec et de bruits de frottement dans le cours de la cyanose ou au commencement de la période de réaction ; enfin la présence d’un bruit de souffle intermittent à la base du cœur et dans les vaisseaux pendant la convalescence.

La circulation est, dans cette période, et surtout à une époque assez avancée, si profondément altérée, que, si l’on pratique une saignée aux malades, on a ordinairement beaucoup de peine à faire couler le sam/, et que parfois Y écoulement est absolument impossible. Les sangsues, au contraire, prennent assez bien, à moins que le sujet ne soit à une époque très-voisine de la mort, et l’écoulement de sang qui résulte de leurs piqûres est assez facile et assez abondant.

Le sam / retiré par la saignée a été décrit avec soin par les auteurs. On le trouve noir, dépourvu en grande partie de sérum, et ordinairement semblable, comme on l’a dit, à de la gelée de groseille bien cuite. Dans un cas dont nous avons l’observation sous les yeux, il se couvrit d’une couenne épaisse, d’apparence gélatineuse, sans qu’aucune inflammation intercurrente soit venue, à l’autopsie, donner l'explication de ce phénomène.

La coloration qui se montre sur les différentes parties du corps tient évidemment à cet état de la circulation. Les malades ont d’abord les extrémités livides, bleuâtres; puis la face présente la même couleur qui se remarque surtout autour

(I) Archives générales de médecine, février 1850.

i des lèvres et au nez ; enfin le cou et la poitrine se teignent en bleu ou en violet, et i quelquefois la coloration anormale est portée à un tel point, que tout le corps est d’une couleur foncée : c’est ce qu’on observait principalement dans un (les cas que nous examinons, et où la couleur générale était d’un bleu de plombagine.

En même temps, la température du corps s’abaisse ; les extrémités supérieures (pii sont fréquemment hors du lit, deviennent ordinairement froides les premières, ainsi que la face. Celle-ci se refroidit principalement vers les parties centrales. Plus tard, les extrémités inférieures participent au refroidissement. Enfin on observe, dans certains cas, un froid universel très-prononcé, et que nous voyons, dans une observation, désigné sous le nom de froid glacial ; quelquefois même, ainsi que l’a constaté Louis, la sensation de froid éprouvée par l’observateur était plus considérable que celle que l’on ressentait en plaçant la main sur la table de fer placée au chevet du lit du malade. Ce refroidissement suit la marche des symptômes : lorsque par des moyens quelconques, on est parvenu à arrêter les vomissements et la diarrhée, il n’est pas rare de voir la chaleur se reproduire momentanément, et quelquefois même s’élever au-dessus de l’état normal, pour faire de nouveau place au froid, quand les symptômes intestinaux se reproduisent. On a fait des expériences thermométriqaes sur cet abaissement de la température, et, ce qui ressort de plus important (1e ces expériences, c’est que parmi les cas où la température de la surface du corps est descendue au-dessous de 19 degrés Réaumur, il n’y a pas eu un seul exemple de guérison (1).

La peau présente, en outre, un phénomène remarquable, c’est la perte plus ou moins notable de son élasticité. Si l’on fait un pli sur une partie du corps, et principalement au cou, où le tissu cellulaire est lâche, on le voit s’effacer beaucoup plus lentement que dans l’état normal. Dans un cas même nous trouvons que la peau gardait l’empreinte des doigts, quoiqu’il n’y eût aucun signe d’œdème.

La sensibilité cutanée c st parfois notablement affaiblie. C’est ainsi que, chez trois sujets nous trouvons que les pincements les plus forts ne déterminaient qu’un trèsmédiocre degré de douleur, ou même n’étaient pas sentis.

La peau ne présente pas ordinairement, .comme on aurait dû s’y attendre après des évacuations séreuses si considérables, de sécheresse remarquable. Dans un certain nombre de cas, au contraire, on observe une moiteur ordinairement froide , parfois visqueuse, à la partie supérieure du tronc et sur les bras : c’est ce qui a été observé chez neuf des trente-six sujets dont nous donnons ici l’analyse, et ce (pii n est par conséquent pas aussi constant que quelques auteurs ont voulu le dire. On n a jamais observé de sueurs très-abondantes dans la période dont il est ici question.

Quoique la sensation de froid perçue par le médecin soit considérable, les malades se plaignent rarement d’en éprouver une aussi forte. Dans dix-huit cas seule ment, à une époque plus ou moins avancée, les malades se sont plaints du froid qu’ils éprouvaient; mais ce froid n’a été général et intense que chez deux d’entre eux; chez les autres il était borné aux pieds et aux mains, et excitait beaucoup moins de plaintes que la plupart des symptômes précédemment décrits. Les frissons ne se sont jamais continués dans le cours de la période algide.

(1) Voyez, à ce sujet, les expériences intéressantes de Henri Roger, Comptes rendus des séances de la Soc. médic. des hôpitaux ( Union médic., 1849), et celles de Briquet et Mignot (/oc. cit.).

MALADIFS PESÏ 1LENT1ELLES

La face présente des altérations souvent effrayantes : c’est ainsi qu’à une époque assez avancée de celte période, on voit les joues se creuser, les traits s’effiler, les yeux s’excaver; de telle sorte que dans quelques cas, du jour au lendemain, le sujet devient méconnaissable. Parfois on voit sur la face une expression de douleur violente ou de malaise qui coïncide avec la vivacité des crampes ou bien avec un abattement plus ou moins profond, signe d’une grande faiblesse générale.

L 'excavation des yeux, dont nous venons de dire un mot, a lieu chez tous les sujets, et parfois à une époque très-rapprochée du début ou au début môme. On a dit que cette excavation s’accompagne d’un état de sécheresse remarquable de la conjonctive , de plissement et de perte de transparence de la cornée; mais les faits de ce genre ne sont pas, à beaucoup près, les plus communs, et l’on a eu tort de les donner comme l’expression de la règle générale.

Au commencement de cette période, les yeux restent humides, et parfois même ils deviennent larmoyants. Ils sont brillants, mais non injectés, comme dans la période de réaction. Ils ont parfois une expression de langueur qui coïncide avec un haut degré de faiblesse. Nous ne trouvons les yeux ternes que chez un seul sujet, peu de temps avant la mort. Quant aux autres particularités que peuvent offrir ces organes, il me suffira de dire que, dans un cas, les paupières étaient contractées au point qu’on avait de la peine à les ouvrir, et que dans deux autres il y avait une étroitesse assez marquée de la pupille.

Telle est, d’après des observations très-exactes, et non d’après une appréciation générale semblable à celles qui ont dicté la plupart des articles des auteurs, la description de cette période, la plus terrible sans aucun doute, et pendant laquelle ont péri le plus grand nombre des sujets, dans le cours des épidémies dont on nous a laissé l’histoire. Lorsque le malade doit succomber, on voit la circulation s’embarrasser de plus en plus, l’abattement, l’assoupissement, l'insensibilité faire des progrès, et la mort arriver sans aucune grande perturbation. C’est de ces derniers symptômes, remarquables par l’embarras de la circulation et de la respiration, qu’on a voulu faire une période particulière, sous le nom de période asphyxique.

3° Période de réaction. — Il ne faut pas croire que cette période de réaction fasse partie constituante essentielle du choléra : c’est cependant ce qu’on pourrait penser d’après la description tracée par les auteurs; mais si l’on consulte les observations, on voit que, dans un bon nombre de cas, la période algide se termine par un retour graduel à l’état normal, sans qu’il y ail dans la manière dont les fonctions se relèvent rien qui paraisse dépasser les limites. Ainsi le pouls prend peu à peu de la largeur; la chaleur normale revient d’abord au tronc, puis aux extrémités et

à la face ; la respiration devient peu à peu plus facile, et bientôt le malade est complètement guéri. On ne saurait voir là aucune réaction, et comme, dans la majorité des cas, même au fort de l’épidémie, les choses se sont passées ainsi, on voit que cette période, très-importante à connaître néanmoins, n’est pas aussi inévitable qu’on a semblé le croire. En 18ô9, la réaction a été plus fréquente qu’en 1832.

On a divisé la réaction en un assez grand nombre d’espèces, suivant les symptômes prédominants qui la caractérisent : c’est ainsi que les rédacteurs de la Gazette médicale ont adm s une forme inflammatoire, une forme adynamique, une forme ataxique et une forme comateuse. En analysant avec soin les faits, on voit que ce ne sont là que de simples nuances qui indiquent une plus ou moins

grande gravité des phénomènes, mais cpii n’en changent nullement la nature.

Ce qui caractérise principalement cette période de réaction, c’est le retour delà circulation et de la chaleur. Le pouls, qui avait été si longtemps filiforme, prend, avec une plus ou moins grande rapidité, de l’ampleur et devient dur et plus fréquent. Si alors on saigne le malade, le sang coule avec facilité, et l’on trouve un caillot nageant dans une plus ou moins grande quantité de sérum, et d’autant mieux formé qu’on s’éloigne davantage du commencement de. la période. Gendrin a remarqué que le caillot était peu ferme et brunâtre dans un certain nombre de cas où il surnageait; que la quantité de sérum était augmentée, et qu’il existait une couenne tantôt continue, tantôt sous forme d’îlots disséminés.

La respiration reprend de l’activité; les inspirations sont plus complètes, et parfois leur nombre devient plus grand que dans la période algide.

La chaleur se reproduit, et devient considérable lorsque la réaction est vive. C’est alors qu’on voit apparaître des sueurs en plus ou moins grande abondance, sueurs que quelques auteurs ont regardées comme critiques, mais qui, en réalité, m’ont pas coïncidé avec une terminaison de la maladie plutôt qu’avec une autre.

Parfois il existe encore quelques vomissements amers , et beaucoup plus rarement quelques selles liquides; mais bien plus souvent on voit survenir une constipation (pii peut durer pendant un assez grand nombre de jours. Les matières rendues reprennent complètement l’odeur fécale. On a aussi noté alors un certain Idegré de météorisme et l’expulsion de gaz intestinaux fétides.

Les urines reprennent leur cours, et lorsque le mouvement fébrile est intense, elles présentent les mêmes caractères que dans les fièvres violentes.

Le 10 avril 1 869, Michel Lévy, dans une note lue à l’Académie de médecine (1), lit connaître la présence de l'albumine dans les urines des cholériques. Bientôt après, llostan signala le même fait, qui a été depuis constaté par tous les médecins; seulement les uns ont toujours trouvé de l’albumine dans l’udne de tous les cholériques, et les autres dans une plus ou moins grande proportion de cas seulement. Martin Solon (2) a fait remarquer que cette différence venait des époques diverses auxquelles on a examiné les urines. Lorsque la réaction s’opère et que l’urine reparaît, ce liquide contient de l’albumine; au bout d’environ quarante-huit heures, l’albumine disparaît et les urines deviennent aqueuses. .Nous avons vu l’albumine en plus grande abondance et plus persistante chez deux phthisiques morts du choléra. Dans quelques cas, il y a une rétention d’urine de plus ou moins longue durée.

En même temps, la coloration générale change ; c’est alors qu’on voit la face devenir rouge, les yeux s’injecter, et qu’on observe un larmoiement plus ou moins abondant.

La céphalalgie est un des phénomènes les plus remarquables de celte période. Quelquefois portée à un très-haut degré, elle est constituée presque toujours par une douleur gravative générale, plus marquée à la région frontale.

Enfin un reste de faiblesse , un peu d'insomnie et d 'agitation la nuit, complètent ces symptômes, qui ne sont, comme on le voit, que le résultat des efforts faits par l’organisme pour rendre aux diverses fonctions leur activité première.

(1) Bulletin de /' Académie de médecine , 1849, t. MV, p. 07 1 .

(2) Voy. Séance de la Soc. méd. des hôpitaux [Union médicale , 1849).

MALADIES PESTILENTIELLES

Il n’est pas très-rare de voir un certain degré de chaleur, un peu de céphalalgie se manifester dans le cours de la période algide, pour faire place ensuite à des symptômes semblables à ceux qui avaient précédé : c’est ce qu’on a nommé réaction incomplète, dénomination peu exacte, puisque nous avons vu dans d’autres cas les mêmes phénomènes, au même degré, être suivis d’une guérison parfaite.

Lorsque les symptômes fébriles vont jusqu’il occasionner du délire, de l’agitation, de l’insomnie, etc., on dit qu’il y a réaction ataxique ou typhoïde , surtout si l’on observe la fuliginosité des dents et la sécheresse de la langue, qui se montrent, en pareil cas, comme dans toutes les fièvres violentes; ces détails n’ont pas d’importance pathologique réelle.

Après avoir duré un temps variable, ces symptômes se calment peu à peu, comme dans les fièvres ordinaires, ou bien faisant des progrès, ils entraînent les malades au tombeau ; c’est alors qu’on voit survenir les symptômes ataxiques mentionnés plus haut, les soubresauts des tendons, l’assoupissement, le coma, en un mot l’exagération des phénomènes morbides qui caractérisent cette période.

Dans un bon nombre de cas, on ne trouve, pour expliquer l’apparition de ces symptômes fébriles, rien que la violence de la réaction elle-même; mais dans d’autres, il survient des inflammations qui peuvent être la principale cause du mouvement fébrile, ou qui du moins peuvent lui avoir donné la première impulsion. Ces inflammations ont ordinairement leur siège dans le parenchyme pulmonaire. Quelquefois elles se montrent dans les membranes cérébrales.

Parmi les observations que nous avons rassemblées, je vois également un certain degré de bronchite, une angine peu considérable, un érysipèle survenu autour de piqûres de sangsues, des abcès et des ulcérations sur les paupières, venir se joindre, comme cause de réaction, à celles qui existent naturellement dans la maladie. D’autres fois on a observé un engorgement plus ou moins considérable des glandes parotides, des contractures des membres, ou bien une éruption que, suivant les auteurs du Compendium de médecine, M. Cullerier a rattachée à la roséole. Dans la dernière épidémie, Briquet, Mignot, Leudet (de Rouen), ont observé des éruptions qui ne pouvaient pas se rapporter toutes à la roséole. Il peut, en effet, se produire à la surface de la peau, des efflorescences qui annoncent le surcroît d’activité de la circulation. Ces phénomènes n’ont qu’une importance secondaire.

On a remarqué aussi (pie les muscles, en revenant à leur état habituel, présentent parfois des contractions particulières, des espèces de palpitations, ce qui a fait donner par Magendie, à la réaction qui s’accompagne de ce léger symptôme, le nom de réaction fîbrillaire.

Dans les observations que nous avons rassemblées, il s’est présenté un fait digne de remarque. La période de réaction, au lieu d’être caractérisée par des symptômes continus, s’est montrée sous une forme intermittente bien tranchée ; il y avait

tous les jours un accès fébrile avec frisson initial, qui céda promptement au sulfate de quinine.

Peut-on regarder comme complications du choléra la congestion pulmonaire , les pleur o-pneumonies, les bronchites, qui surviennent dans le cours de cette maladie? C’est ce qui paraît douteux, quand on considère que leur apparition est sous l’influence de symptômes généraux tout à fait propres au choléra, ce qui en fait plutôt de simples lésions secondaires. Quant à la gastro-entérite, aux affections

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