PARALYSIE DE LA VESSIE ET RÉTENTION D’URINE. — CAUSES
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
Leroy (d’Étiollès) père et Mercier (1), s’appuyant sur nombre de faits, ont cherché à établir, non-seulement que, dans beaucoup de cas, on avait méconnu l’existence d’une tuméfaction de la prostate formant obstacle au cours de l’urine, mais encore que la rétention de ce liquide, dans les cas où on l a attribuée à une paralysie essentielle de la vessie, reconnaît toujours pour cause un obstacle matériel. Par là s’expliquent, suivant Mercier, plusieurs particularités qu’il est autrement bien difficile de comprendre. Si cette espèce de rétention d’urine s’observe à peu près exclusivement chez les vieillards, c’est que les tumeurs de la prostate ne se montrent guère qu’à cet âge ; et si les femmes n’en sont presque jamais affectées, tandis que les hommes la présentent si fréquemment, c’est que l’organe qui, par sa lésion, détermine la maladie, manque entièrement chez elles, et qu’il faut le développement beaucoup plus rare d’autres obstacles pour produire cet effatv
On a fait des objections à cette manière de voir. « Il n’est pas difficile, dit Civiale (2), de distinguer si l’urine accumulée dans la vessie y séjourne, parce qu’elle i n’est point chassée, ou parce qu’un obstacle au col de l’organe la retient en paralysant les efforts d’expulsion. Il suffit pour cela d’introduire une sonde ordinaire i dans la vessie, le malade étant couché sur le dos. Si le viscère se contracte, le liquide est projeté avec force jusqu’à la dernière goutte; seulement, vers la fin, le jet s’étend moins loin. Dans le cas, au contraire, où la vessie a perdu sa puis- : sauce expulsive en totalité ou en partie, il n’y a de projetées que les premières colonnes du liquide qui la surdistendait, et dès que l’élasticité a produit son effet, l’urine ne coule plus qu’en bavant d’une manière fort lente. Si l’on appuie sur l’hypogastre, ou que l’on engage le malade à pousser, à tousser, il se forme un jet, mais qui cesse aussitôt que la puissance accessoire n’agit plus. Pour vider entièrement la vessie, il faut exercer des frictions répétées sur l’hypogastre et engager le malade à pousser longtemps. Cette expérience peut être répétée tous les jours, et elle prouve incontestablement que le viscère ne se contracte pas. »
On ne peut, en effet, se refuser à admettre, dans des cas semblables, la paralysie de la vessie.
[ Du reste, Civiale ne repousse pas pour tous les cas l’hypothèse de l’obstacle au cours de l’urine ; loin de là, c’est à cette série d’accidents qu’il conserve exclusivement le nom de rétention d’urine, préférant désigner par le terme de stagnation de l'urine 1 impossibilité d’uriner qui résulte de la paralysie ou de l’atonie intrinsèque de la vessie, c’est-à-dire l’espèce que nous étudions ici.]
§ H. — Causes.
« Celte paralysie, commune, dit Boyer (3), chez les personnes avancées en âge,. Peut survenir à toutes les époques de la vie, à la suite d’une affection du cerveau, d une commotion, d une distension violento ou de la compression de la moelle de
(1) Mercier, Recherches sur une cause fréquente et peu connue de rétention d’urine. Paris, 184/1.
(2) Civiale, Traité pratique sur les maladies des organes génito-urinaires, 3e édit. Paris, 1860. * ’ '
(3) Boyer, Traité des maladies chirurgicales, hc édition, t. IX, p. 169.
l’épine, de l’allongement forcé des fibres de la vessie, de l’inflammation de ce viscère, d’une métastase rhumatismale, goutteuse, dartrcuse, psorique ou autres sur ces parois ; mais ses causes les plus ordinaires sont la débauche et la vieillesse. » Les assertions émises par Boyer, et qui sont l’expression des opinions admises jusqu’à lui sur ce point, n’ont pas toute la valeur désirable.
D’abord, nous ne devons pas tenir compte de l’altération des centres nerveux. Quant à l’inflammation de la vessie, c’est [principalement sous l’influence d’un travail inflammatoire de ses parois, notamment de sa couche musculaire, qu’il arrive à cet organe de perdre sa faculté contractile, ce qui a lieu, du reste, pour plusieurs autres viscères creux (Civiale)}.
En ce qui concerne les diverses métastases admises par Boyer, il n’existe pas dans la science de preuves suffisantes. Il faut peut-être faire une exception pour le rhumatisme.
Restent la distension forcée des fibres de la vessie, la débauche et la vieillesse. On a cité plusieurs faits qui prouvent la réalité de la première de ces causes, et le plus célèbre est celui dû à Ambroise Paré (1). Toutefois il faut faire à ce sujet une remarque : si, par suite de la distension forcée de la vessie, on n’observe autre chose que l’impossibilité actuelle qu’éprouve cet organe à se débarrasser du liquide accumulé, et s’il suffît d’un premier cathétérisme pour lui rendre son ressort, on ne peut guère admettre qu’il y ait eu paralysie dans l’acception propre du mot; il a existé tout simplement un obstacle matériel à la libre contraction des fibres, qui s’est exercée dès que cet obstacle a été levé. Mais on a vu quelquefois le ressort de la vessie aboli pendant un temps plus ou moins long après l’évacuation de l’urine, et, en pareil cas, on ne peut nier l’existence d une véritable paralysie par cause mécanique.
[ Suivant Civiale, les obstacles mécaniques, qui ont d’abord causé la rétention dans le sens qu’il donne à ce mot, produisent ensuite la paralysie ou 1 atonie de la vessie telle que nous l’entendons, par le fait de la fatigue de l’organe obligé de se contracter sur une masse exagérée de liquide. Cette paralysie peut même exister avec l'hypertrophie de la tunique musculaire de la vessie.]
Relativement à la débouche, à la masturbation, aux excès vénériens de tout genre, on a sans doute négligé de tenir compte des maladies syphilitiques, des rétrécissements, des tuméfactions de la prostate qui peuvent en être la conséquence, et l’on a bien souvent attribué à une paralysie essentielle de la vessie la rétention d’urine déterminée par ces diverses causes.
La paralysie de la vessie est si commune chez les vieillards, que l’on a classé la rétention d’urine qui en résulte parmi les maladies attachées a la vieillesse. Cependant tous les vieillards n’y sont pas également exposés. Elle attaque particulièrement ceux qui sont d’un tempérament lymphatique, les personnes replètes, sédentaires, les gens de cabinet, les joueurs, les enfants de la joie, comme le dit J. L. Petit, qui ne s’ennuient point à table ; ceux qui, par paresse, par négligence ou par vivacité, ne se donnent pas le temps de verser jusqu’à la dernière goutte de leur urine ; enfin ceux qui pissent la nuit couchés sur le côté, au lieu de se lever ou de se mettre à genoux sur leur lit (Boyer). Chez des femmes, on a vu la paralysie
(1) A. Paré, Œuvres complètes, édit. J. F. Malgaigne. Paris, 1840, t. II, p. 497.