INVAGINATION DE L’INTESTIN. — TRAITEMENT
malade désespéré, ce n’est plus de la hardiesse, ce n’est que de la raison. Cette opinion est partagée par Trousseau (1 ).
Restreindre l’indication de l’opération au nombre limité de cas où le gros intestin serait obturé, ce serait être trop exclusif ; rechercher si, dans la majorité des cas, c’est dans le gros intestin qu’existe l’obstacle. Or, si nous considérons, non pas seulement l’invagination, mais tous les obstacles, de quelque nature qu’ils soient, qui se rencontrent, nous voyons que l’intestin grêle, à diverses hauteurs, est souvent le siège de l’étranglement interne, et qu’il en est ainsi, même dans la majorité des cas. A moins donc de cas exceptionnels, toutes les fois que la tympanite existera et que les intestins gonflés d’air dessineront leurs anses à travers la paroi distendue et amincie de l’abdomen, opérez dans les conditions que nous avons indiquées. Quant à savoir quelle longueur d’intestin est indispensable à la digestion, c’est ce qu’on ne pourrait établir; une portion seulement, un tiers suffit, surtout si l’occlusion du reste de l’intestin ne doit être que momentanée.
Dans les cas cités par les auteurs, l’invagination a souvent lieu dans le gros intestin, et dans le cas d’étranglement par des brides, ou des tumeurs, ou des hernies, c’est le plus souvent la partie la plus flottante, la plus libre et la plus inférieure de l’intestin grêle qui est étranglée.
L’opération doit consister à faire une incision à la paroi abdominale et à lever l’obstacle; mais de quelle façon?
La première idée qui est venue aux chirurgiens, celle que Dupuytren a mise en pratique plusieurs fois sans succès, c’a été de rechercher l’obstacle, d’enlever les brides, de dénouer l’intestin, de déplisser l’invagination, etc. Cette pratique est funeste et ne compte que des revers ; elle suppose une large incision et des manœuvres entraînant une péritonite presque nécessairement mortelle. D’ailleurs, on ne peut dire à l’avance ni si l’on rencontrera l’obstacle, ni si l’on pourra le surmonter.
L’opération proposée par Maunoury en 1819, par S. Laugier (2), puis exécutée par Maisonneuve, et reprise, perfectionnée par Nélaton, consiste en ceci : Les opérations faites par les physiologistes, et particulièrement par Blondlot et Claude Bernard sur les animaux vivants, ont montré avec quelle facilité et quelle innocuité on pouvait pratiquer une fistule gastrique ou intestinale, h la condition de faire une petite ouverture et de réunir l’intestin immédiatement aux parois de l’incision. Nélaton fait une incision étroite, coud l’intestin aux lèvres de l’incision, puis fait à cet intestin une légère ponction : la circulation des matières est rétablie, l’anus artificiel existe.
Ne pas aller à la recherche de l’intestin, mais se contenter de prendre la première ansp intestinale gonflée de matières et de gaz qui se présente à l’incision et vient l’obturer. Pour être plus sûr de rencontrer une anse située à la partie inférieure de l’intestin grêle, près du cæcum (ce qui est une bonne condition), et de ne toucher ni trop haut ni trop bas, opérez à peu près vis-à-vis du cæcum, à droite, à quelques travers de doigt au-dessus du pli de l’aine.
L’incision, longue de 5 ou 6 centimètres, étant faite, on passe dans l’anse intes-
(1) Trousseau, Clinique médicale de V Hôtel-Dieu, 2e édit., t. III, p. 206.
(2) S. Laugier, Le météorisme du ventre peut-il servir à distinguer le siège cle l'étranglement dans le canal intestinal {Bulletin chirurgical, t. I, p. 245).
MALADIES DLS VOIES DIGESTIVES
finale une aiguille courbe, et l’on attache au moyen de lils l’intestin aux deux lèvres de la plaie, puis on ponctionne l’intestin, et alors les matières fécales et es gaz s’échappent en grande abondance ; on peut introduire une grosse sonde dans l’intestin et obtenir ainsi un écoulement plus facile et moins interrompu ; des soins de propreté extrêmement simples, des injections, constitueront dès lors tout le traitement local. Nourrir les malades en commençant par des aliments toniques d’une facile digestion.
Aussitôt que l’opération est faite, un soulagement marqué a lieu, les traits reprennent du calme, le sommeil reparaît, le pouls redevient plus fort ; le malade renaît, en un mot, et il suffit parfois de quelques jours pour ramener un état de santé satisfaisant.
Que devient la plaie? que devient l’obstacle? Le cours des matières établi par l’anus artificiel se rétablit-il par le bout inférieur de l’intestin ? Il ne faut pas que cotte préoccupation pèse sur le médecin ; l’entérotomie « pare au plus pressé et laisse à la nature le soin de faire le reste, c’est-à-dire de rétablir le cours naturel » (Denonvilliers).
11 peut se faire que le malade trop affaibli ne puisse revenir à l’état de santé et meure. S’il résiste, un accident est à craindre, c’est l’inflammation pblegmoneuse des parois abdominales et la formation d’un foyer purulent, accident d’une certaine gravité auquel il faut remédier par l’application de sangsues ou une incision faite à temps. Une péritonite peut également survenir ; mais si nous prenons les cas favorables (et la proportion en est très-considérable: plus d’un tiers), l’anus artificiel fonctionne, la digestion se fait, le malade revient à la santé. L’anus artificiel peut persister indéfiniment si le malheur veut que l’obstacle, souvent momentané et accidentel qui existait dans l’intestin, ne disparaisse pas, et qu 'ainsi le cours des matières ne puisse s’y rétablir. Mais on sait par expérience que souvent cet obstacle finit par être levé, que les matières recommencent à passer peu à peu par l’anus, et que l’ouverture artificielle se fermant progressivement, toutes les matières finissent par suivre les voies naturelles ; alors au bout de plusieurs mois, la guérison complète a lieu. ]
ARTICLE XII