PAR DIEU
Il nous faut voir d'abord ce que n'est pas, en soi, ce monde mauvais, pour mieux ensuite apercevoir en quoi ce monde consiste.
Ce qu'il n'est pas. — Sans un œil exercé il nous serait aisé de prendre le change et de jeter d'imprudentes malédictions à des choses qui peuvent ne les pas mériter.
1° Voici l'opulence et la fortune. — De vastes domaines se sont étendus, des palais somptueux se sont élevés, des existences s'écoulent brillamment ornées du prestige d'un grand nom, les réceptions, les fêtes agitent de leur tumulte ces somptueuses demeures.... Est-ce là le monde réprouvé de Dieu (1)? Non, car si la fortune, l'orgueil et l'égoïsme qui trop souvent l'accompagnent, sont pour le chrétien un danger formidable, ils ne sont pas néanmoins une cause inéluctable de perdition. La fortune peut devenir la bienfaisance; le riche est le mandataire de Dieu.
2^^ Voici la vie douce et heureuse, — Il semble que l'ombre
(1) Plaçait ergo sermo coram Domino, quod Salomon postulasset hujuscemodi rem.
Et dixit Dominus Salomoni : Quia postulasti verbum hoc, et non petisti tibi dies multos, nec divitias, aut animas inimicorum tuorum, sed postulasti tibi sapientiam ad discernendum judicium,
Ecce feci tibi secundum sermones tuos, et dedi tibi cor sapiens et intelligens, in tantum ut nuUus ante te similis tui fuerit, nec post te surrecturus sit.
Sed et hsec, qua? non postulasti, dedi tibi, divitias scilicet et gloriam, ut nemo fuerit similis tui in regibus, cunctis rétro diebus. (II Reg. III.)
doscenclue du Calvaire soit inconnue dans cette radieuse terre du bonheur. Le travail ne brise pas les membres, nulle affliction n'étreint les cœurs; le chemin qui conduit au ciel ces êtres privilégiés est semé de fleurs. — Est-ce là le monde ? — Non encore, car Dieu peut faire de ces heureux d'ici-bas des disciples fidèles, mettant dans leur âme les austères vertus du christianisme et atténuant par la pratique de ces vertus les énervantes influences de la prospérité.
3° Voici les fêtes et les plaisirs. — Ces sociétés brillantes entourent la table du banquet ou remplissent des salons qui s'illuminent pour la fête. Puis encore les plages pleines de fraîcheur, de délicieux rivages ou de splendides campagnes alternent leurs délices avec les plaisirs de l'hiver. — Estce là le monde? — Oh ! sans doute nous en approchons, puisque le Sauveur a dit : « Va3 vobis qui ridetis. »
Ne nous hâtons pas cependant de lancer à toutes ces âmes mondaines la même malédiction : « Vge mundo 1 » — Il en est parmi elles qui ne vont à ces plaisirs que traînées par la nécessité. — Il en est qui n'y donnent que leur corps réservant leur âme aux secrètes componctions de la piété (1). —
(1) Factum est autem, cuni cessasset clamare ad Dominum, surrexit de loco in quo jacuerat prostrata ad Dominum ;
Vocavitque abram saam,et descendens in domum siiam, abstulit a se cilicium, et exuit se vestimentis viduitatis suse.
Et lavit corpus suum, et unxit se myro optimo, et discriminavit crinem capiiis sui, et imposuit mitram super caput suum, et induit se vestimentis jucunditatis suae, induitque sandalia pedibus suis, assumpsitque dextraliola, et lilia, et inaures, et annulos, et omnibus ornamentis suis ornavit se.
Gui etiam Dominus contulit splendorem, quoniam omnis ista compositio, non ex libiditie, sed ex virtute pendebat ; et ideo Dominus h-anc in illam pulchritudinem ampliavit, ut incomparabili décore omnium oculis appareret.
Imposuit itaque abrse suse ascoperam vini, et vas olei, et polentam, et patathas, et panes, et caseum, et profecta est.
Tune introivit Vagao ad Judith, et dixit : Non vereatur bona puella introire ad dominum meum, ut honorificetur ante faciem ejus, ut manducet cum eo, et bibat vinum in jucunditate.
Gui Judith respondit : Quse ego sum, ut contradicam domino raeo ?
Omne quod erit ante oculos ejus bonum et optimum, faciam; quidquid autem illi placuerit.hoc mihi erit optimum omnibus diebus vitse mese.
Et surrexit, et ornavit se vestimento suo ; et ingressa stetit ante faciem ejus.
Il en est qui ne sont entrées dans les salons dorés qu'après avoir passé, pour y répandre l'or et la joie, dans les réduits de l'indigence. — Qu'est-ce donc que le monde, ce monde que Jésus-Christ a rejeté et maudit ?
Ce qu'il est. — Le monde est, à proprement parler, le règne du péché. Le péché, c'est-à-dire l'opposition à Dieu, la révolte, le mépris des Lois divines; le péché, non plus commis par la faiblesse et réparé par la pénitence, mais le péché érigé en système, l'opposition à Dieu devenue la règle, la révolte permanente, l'inimitié avec Dieu devenue l'état ordinaire et normal. — Voilà le monde aperçu d'un coup d'œil général, mais il importe de l'étudier dans ses traits différents.
1° Le monde est négateur. — Quand y apparut l'Homme- Dieu, le monde refusa de croire en lui et de le recevoir:
(( In propria venit et sui non receperunt mundus non co-
gnovit. )) Il était pauvre et chétif, il prêchait une morale austère, il devenait importun aux habitants du monde. Les uns le chassent brutalement en niant sa divinité, les autres, comme cette population de Gérare, le poussent poliment hors de leurs frontières. — Le monde ne veut croire ni à Dieu, ni à son Christ, ni à sa providence, ni à ses bienfaits ni à ses menaces, nia ses promesses, ni à ses miracles, ni à sa doctrine.
2^ Le monde est contempteur. — Son œuvre maudite par excellence c'est d'exclure Dieu toujours et de partout. Ses livres de littérature et de science restent obstinément muets sur Dieu.
— Ses coutumes, ses habitudes, l'organisation entière de sa vie, ne laissent plus aucune place, même au souvenir de Dieu.
— Les événements du dehors ne sont plus pour lui que les jeux du hasard ou la tyrannie de la fatalité. — Jamais, ni dans ses conseils, ni dans ses plans, ni dans ses décisions Dieu n'intervient pour la plus minime part: « Quis noster Dominus est ? »... « Ubi est Deus eorum ? »
Cor autem Holofernis concussum est, erat enim ardens in concupiscentiaejus.
Et dixit ad eam Holofernes : Bibe nunc, et accumbein jucunditate, quoniam invenisti gratiam coram me.
Et dixit Judith :Bibam, domine, quoniam magnificata est anima mea hodie prse omnibus diebus meis.
Et accepit, et manducavit, et bibit coram ipso, ea quse paraverat illi ancilla ejus. (Judith. XII.)
3° Le monde est contradicteur. — Pas une affirmation divine, pas une parole de l'évangile dont le monde ne prenne insolemment le contre-pied. — Voyez l'homme, sa nature, sa destinée, l'ensemble de ses devoirs; c'est là assurément la question vitale par excellence. Or les trois grandes afiirmations de Dieu rencontrent dans le monde trois formelles et obstinées contradictions
L'homme est de Dieu. Il est de Dieu par son origine; il se rattache à Dieu par sa destinée tout entière. Dieu est la règle de sa vie, le terme de ses efforts, la récompense de ses vertus, la seule espérance et la seule lueur de son avenir. — Ecoutez le monde. — L'homme est un être de hasard, venu on ne sait d'où, disparaissant pour s'évanouir, comme une inconsistante vapeur, dans le néant. Durant son court passage à travers l'existence, l'homme n'a de lois que son intérêt, de règle que sa volonté, de but que sa jouissance, de moyens que la fortune, d'espérance vraie que ce qu'il peut arracher aux entrailles du bonheur. Tout le reste est mysticisme, c'est-à-dire chimère.
Qu'affirme encore Dieu de l'homme? Que l'homme, primitivement juste et innocent, a outragé Dieu (1), et que, de-
(l)Non solum autem : sed et gloriamur in Deo per Dominum nostrum Jesum Ghristum, per quem nunc reconciliationem accepimus.
Propterea sicut per unum hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatum mors, et ita in omnes homiaes mors pertransiit, in quo omne^ peccaverunt:
Usque ad legem enim peccatum erat in mundo ; peccatum autem non imputabatur quum lex non esset ;
Sed regnavit mors ab Adam usque ad Moysen etiam in eos qui non peccaverunt in similitudinem prsevaricationis Adae, qui est forma futuri.
Sed non sicut delictum, ita et donum. Si enim unius delicto multi mortui sunt, multo magis gratia Dei et donum in gratia unius hominis Jesu Ghristi in plures abundavit.
Et non sicut per unum peccatum, ita et donum : nam judicium quidem ex uno in condemnationem ; gratia autem ex multis delictis in justificationem.
Si enim unius delicto mors regnavit per unum, multo magis abundantiam gratiae et donationis et justitiae accipientes, in vita regnabunt per unum Jesum Ghristum.
Igitur sicut per unius delictum in omnes homines in condemnationem, sic et per unius justitiam in omnes homines in justificationem vitse.
Sicut enim per inobedientiam unius hominis peccatores consti-
venu coupable, il doit expier. La vie de l'homme ici-bas se revêtira donc des livrées sombres de la pénitence. « Il dira au plaisir: tu n'es qu'un trompeur; au rire pourquoi m'as-tu abusé? » — Or qu'entendez-vous sortir de la bouche du monde sinon de perpétuelles moqueries à l'adresse de l'austérité et de la pénitence chrétienne? Pour lui la seule réalité c'est le plaisir, le seul malheur c'est la souffrance, et quant aux volontaires souffrances, aux durs sacrifices, aux retranchements douloureux qu'entraîne la pratique du christianisme, tout cela pour le monde est fanatisme et extravagance.
Que dit encore Dieu de l'homme? Qu'il est l'artisan d'une fortune éternelle, le conquérant d'un divin royaume, qu'il doit combattre, qu'il doit lutter, « lutter jusqu'à la violence, » K Violenti rapiunt, » et qu'il ne parviendra à sa destinée future qu'en marchant sur ses adversaires terrassés. — A l'encontre que dira le monde ? Que la lutte contre ses instincts est impossible, qu'au contraire ces instincts eux-mêmes sont notre règle et marquent notre direction. Ce que réclame le îe cœur, ce qu'enjoint la volonté, ce que demandent impérieusement les sens : c'est cela et cela seul qu'il faut accomplir (1).
(( Sapientia carnis inimica est Deo, legi enim Dei non est subjecta, nec enim potest. »
tuti sunt multi, ita et per unius obeditionem justi constituentur multi.
Lex autem subintravitut abundaret delictum. Ubi autem abundavlt delictum, superabundavit gratia :
Ut sicut regnavit peccatum in mortem, ita et gratia regnet per justitiam in vitam seternam, per Jesum Christiim Dominum nostxum. (Rom. V.)
(1) Verumtamen ad quod pervenimus ut idem sapiamus; et in eadem permaneamus régula.
Imitatores mei estote, fralres, et observate eos qui ita ambulant, sicut habetis formamnostram.
Multi enim ambulant, quos saîpe dicebam vobis (nunc autem et flens dico) inimicos crucis Ghristi :
Quorum finis interitus ; quorum deus venter est: et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt. (Philip.)