NAVRANTE MISÈRE
Dans la misère du Prodigue reconnaissons, trait pour trait, l'effrayante misère de l'âme divine et immortelle qui, s'étant détachée de Dieu et donnée au monde, au péché, au démon, ne rencontre qu'une inexprimable détresse, là où elle rêvait le bonheur.
Le Prodigue est affamé. — Au cri que pousse le Prodigue nous comprenons sa première désillusion et sa première torture I Il a faim : « Famé pereo. » Ni les plaisirs, ni la liberté, ni le monde, ni la région lointaine, ne lui ont donné le repos et la nourriture. — Et sa faim délirante lui vient désormais de deux côtés à la fois. Dieu, la religion avec ses consolations et ses joies, ne répondent plus aux appels de son cœur. Quant au monde, sur lequel il fondait tout son espoir, le monde se retire de lui et l'abandonne à sa misère.
Le Prodigue se vend. — C'est le mot même que l'Ecriture emploie pour l'âme qui, abandonnant Dieu, s'éloignant de sa religion sainte, se donne à une vie d'irréligion et de péché : « venundatus sub peccato. » Et que cet esclavage soit douloureux, que ce maître soit cruel, l'histoire du Prodigue nous
estis ejus cul obeditis, sive peccati ad mortem, sive obeditionis ad justitiam?
Gratias autemDeo, quodfuistis servi peccati, obedistis autemex corde in eam formam doctrinae, in quam traditi estis !
(Rom.)
PARABOLE DE l'eNFANT PRODIGUE 539
le montre en traits sanglants. — La noblesse de l'homme, sa liberté, les célestes joies de la vertu, lui viennent de l'empire qu'il a exercé sur lui-même, sur ses pensées, ses désirs, son cœur, ses sens. Au contraire, dès que le mal s'est emparé de lui et en fait son esclave, il s'abaisse, se déshonore; il tombe dans toutes les hontes.
Le Prodigue descend à de vils emplois. — Quel trait que celui-ci : « Misit pascere porcosf » Réduit au plus honteux esclavage, vendu à ses passions, l'homme ne mène plus qu'une vie purement animale; tout est tourné vers la chair, rien en lui ne s'élève plus au-dessus des sens : fortune, bienêtre, plaisirs, tel est désormais le seul horizon d'un être que Dieu avait créé pour d'immortelles splendeurs : « Pascere porcos. » — Parfois la dégradation de cet être franchit ces limites, déjà si honteuses. Quand la passion des sens tyrannise entièrement cet esclave, toute lueur s'éteint, toute noblesse se brise, l'âme fangeuse disparaît dans les émotions brutales de la chair. N'attendez plus de lui ni une pensée généreuse, ni un sentiment élevé, ni un emploi utile de sa fortune et de ses jours : ce malheureux, devenu ce que Saint Paul appelle « animalis homo, » une brute, ne vit plus que dans les sens et pour les sens (1). Bientôt même, car la passion est un maître sans entrailles, ses forces tomberont, sa vie s'épuisera, on le verra traverser des jours sans honneur, ruine chancelante, vivant cadavre, rempli déjà de la pourriture du tombeau !
Le Prodigue est délaissé. — L'homme, durant cette triste période de sa misère spirituelle et de ses passions, at-il, dans ses passions mêmes, trouvé de véritables plaisirs? L'histoire du Prodfgue nous répond. « Il eut, dit le texte sacré, désiré se remplir des glands que l'on jette aux pourceaux et personne ne lui en donnait. » C'est le comble ! ne pas mxême trouver dans une vie de jouissances et de passions la satiété honteuse, le bonheur vil et ignoble, que l'on y cherchait.
Parlant d'une semblable misère, Saint Augustin a dit cette belle parole : « Restabat magna miseria et magna miseri-
(1) Qui in carne sunt Deo placere non possunt. Debitores sumus non carni ut secundum carnem vivamus. Si enim secundum carnem vixeritis moriemini. (Rom. VIIL)
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cordia. » C'est la dernière partie de notre parabole. C'est au fond de l'abime que la divine grâce vient chercher le Prodigue ; c'est de l'excès même de sa misère que jaillit son salut.