C'EST UNE DOULEUR IMMENSE
Que nous nous arrêtions au simple spectacle de la vie de la Très Sainte Vierge, les douleurs qui la remplissent sont immenses; mais combien plus immenses encore
les douleurs intimes de son âme? — Si nous prenons ces douleurs dans leur ensemble, à l'immensité viendront se joindre l'intensité et l'universalité.
Immensité de cette douleur. — Considérons quelle vie mena la Très Sainte Vierge; considérons surtout l'état de son âme.
i° La vie entière de la Très Sainte Vierge. — C'est peu que d'en enlever les joies, les jouissances, le bien-être : cette vie fut pauvre et dénuée; c'est la vie du labeur sans repos, du dénuement sans trêve. — Bethléem nous la montre rejetée sur le grand chemin au milieu de la nuit froide, donnant à son Nouveau-Né une crèche pour berceau (1). — Bientôt s'accumulent les terreurs d'une persécution, les tristesses de l'exil, les fatigues d'une fuite en Egypte, les détresses d'un séjour en une terre ennemie (2). — Puis viendra son veuvage. — Puis, douleur plus amère mille fois, l'éloignement de son divin Fils, qui commence sa vie apostolique. — Cette vie s'écoule pour Jésus au sein des haines, dans les continuelles persécutions des pharisiens et les opprobres dont ils couvrent le Saint de Dieu. — Marie, qui a entendu ces blasphèmes, qui a bu jusqu'à la lie le calice de ces opprobres, nous apparaît bientôt au pied de la croix, couverte du sang
(1) Ascendit autem et Joseph a Galilaea de civitate Nazareth, in Judseara, in civitatem David, quae vocatur Bethlehem : eo quod esset de domo et familia David.
Ut profiteretur cum Maria desponsata sibi uxore prsegnante.
Factum est autem quum essent ibi, impleti sunt dies ut pareret.
Et peperit fllium suum primogenitum, et pannis eum involvit, et reclinaviteum in prsesepio : quia non erat eis locus in diversorio.
Et pastores erant in regione eadem vigilantes, et custodientes vigilias noctis super gregem suum.
(2) Tune Herodes videns quoniam illusus esset a Magis, iratus est valde, et mittens occidit omnes pueros, qui erant in Bethlehem, et in omnibus finibus ejus, a bimatu et infra, secundum tempus quod exquisierat a Magis.
Tune adimpletum est quod dictumestper Jeremiam prophetam dicentem :
Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus : Rachei plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.
Defuncto autem Herode, ecce Angélus Domini apparuit in somnis Joseph in ^Egypto.
Dicens : Surge, et accipe puerum et matrem ejus, et vade in terram Israël : defuncti sunt enim qui quserebant animam pueri.
Qui consurgens, accepit puerum et matrem ejus, et venit in terram Israël. (Luc. II.)
de son Fils (1). — Qu'elles furent amères les années qui suivirent le drame du Golgotha; Marie est seule. Marie se consume en aspirations ardentes vers ce Fils qu'elle ne retrouvera plus qu'au ciel (2).
2*^ L'état de l'dme de la Très Sainte Vierge. — Comment pénétrer dans cet abîme? comment nous rendre compte de ces incompréhensibles douleurs? — Pourrions-nous seulement nous représenter la terreur, le saisissement, la douleur immense d'une Eve découvrant le cadavre ensanglanté d'Abel? — Pouvons-nous comprendre par quelles tortures passe le cœur d'Abraham, quand il saisit le glaive dont il doit frapper Isaac. — Rassemblons en un seul tableau toutes les douleurs qui ont submergé le cœur humain, jamais elles ne formeront l'océan de douleurs dans lequel fut plongée l'âme de Marie: « Videte si est dolor sicut dolor meus (3). »
En Marie il nous faut considérer une mère. Quel cœur souffre plus qu'un cœur de mère? Quel cœur est plus délicat, plus sensible, plus profond? — En Marie, il nous faut surtout considérer la mère d'un Dieu, créature parfaite, cœur immense, âme de la plus exquise sensibilité. En Marie le
(1) Stabant autem juxta crucem Jesu mater ejus et soror matris ejus Maria Oleophije, et Maria Magdalene.
Quum vidisset ergo Jésus matrem, et discipulum stantem quem diligebat, dicit matri suae : Mulier, ecce filius tuus.
Deinde dicit discipulo : Ecce mater tua. Et ex illa hora accepit eam discipulus in sua.
Postea sciens Jésus quia omnia consummata sunt, ut consummaretur Scriptura, dixit : Sitio. (Joan. XIX.)
(2) In lectulo meo, per noctes, quaesivi quemdiligit anima mea : qusesivi illum, et non inveni.
Surgam, etcircuibo civitatem;pervicos et plateasquseram quem diligit anima mea ; quaesivi illum, et non inveni.
Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem : Num quem diligit anima mea vidistis ? (Gant. IV.)
(3) Factus sum in derisum omni populo meo, canticum eorum tota die.
Replevit me amaritudinibus, inebriavit me absinthio.
Et fregit ad numerum dentés meos, cibavitmecinere.
Et repuisa est a pace anima mea ; oblitus sum bonorum.
Et dixi : Periit finis meus, et spes mea a Domino.
Recordare paupertatis, et transgressionis mese, absinthii et fellis.
Memoria memor ero, et tabescet in me anima mea.
Hsec recolens in corde meo ideo sperabo.
Misericordiae Domini, quia non sumus consumpti ; quia non defecerunt miserationes ejus. (Tren.)
regard a une profondeur, le sentiment une vivacité, le cœur des vibrations, l'âme entière une puissance inconnues aux Anges comme aux hommes. Dès lors figurons-nous une douleur sans proportion, un martyre pour ainsi dire infini. — Et l'infini de cette douleur viendra ^uTioni des infinies perfections de Jésus. Durant sa vie entière Marie vit, dans ce Fils incomparable, la victime destinée au supplice du Calvaire. D'avance Elle compta ses plaies, et le spectacle de son immolation au Calvaire ne lui fut pas dérobé un seul instant.
Intensité de cette douleur. — Nous pourrions déjà la concevoir en songeant à ce que fut la mère d'un Dieu et d'un Dieu « Homme de douleur », broyé pour nos crimes et subissant sur la croix le plus épouvantable des supplices (i).
Mais allons plus avant, creusons davantage ce mystère de la douleur en Marie. — Cette douleur est voulue de Dieu; elle fait partie intégrante de la Rédemption, elle est indissolublement unie à la douleur de l'Homme-Dieu. Or de Jésus- Christ il est dit : « Voluit conterere. » S'il souffre c'est par une implacable volonté de la Justice divine. Autant donc est puissante la volonté d'un Dieu, autant sera intense la douleur qu'elle a décrétée. — Mais, comme nous le disions, la douleur de la Mère est rivée à celle du Fils. Dieu qui voulut pousser l'une à l'extrême ne pouvait amoindrir l'autre.
De plus cherchons en Marie une volonté ardente de sauver par son Fils les hommes coupables. — Elle veut donc souffrir, elle le veut avec une force inouïe, elle est avide de souffrance, elle la recherche comme son trésor et elle en repousse l'allégement avec la môme énergie que d'autres mettent à le rechercher. — Elle voit son Fils se nourrir de la douleur comme de son pain de chaque jour. Ps. Dieu ne plaise que Marie ait une autre nourriture qu'un pain de larmes (2).
(1) Aperuerunt superteossuum omnesinimici tui; sibilaverunt, et fremuerunt dentibus, etdixerunt : Devorabimus; enista est dies quam exspectabamus ; invenimus, vidimus.
Fecit Dominus quœ cogitavit; complevit sermonem suum, quem praeceperat a diebus antiquis : destruxit, et non pepercit, et Isetificavit super te inimicum, et exaltavit cornu hostium tuorum.
(Tren.)
Voluit conterere eum. (Isaï. LUI.)
(2) Non avertas faciem tuam a me : in quacumque die tribulor, inclina ad me aurem tuam.
In quacumque die invocavero te, velociter exaudime :
Universalité de cette douleur. L'Ecriture met ces paroles sur les lèvres de Jésus-Christ: « J'ai cherché d'où me viendrait quelque consolation et nul n'est venu à moi. » Appliquons hardiment ces paroles à Marie. Appliquons-lui ces autres: « Ma douleur est vaste comme un océan. » — Marie souffrit dans son corps, dans ses sens, le contre-coup poignant des douleurs de son Fils. — Marie, Reine des martyrs, souffrit dans son âme plus que tous les hommes réunis ensemble dans toute la durée des temps. — La douleur en Marie enveloppa sa vie tout entière, sans lui laisser, comme à nous, des rayons de lumière et des jours de sérénité. — Marie souffrit de tous ceux qui l'entouraient, de tout son peuple (1), du genre humain tout entier. Où pouvait-elle fuir pour
Quia defecerunt sicutfumus dies mei : etossa mea sicut cremium aruerunt.
Percussus sum ut fœnum, et aruit cor meum : quia oblitus sum Gomedere panem meum.
A voce gemitus mei adhaesit os meum carni meae.
Similis factus sum pellicano solitudinis :factus sum sicut nycti- Gorax in domicilio.
Vigilavi, et factus sum sicut passer solitarius in tecto.
Tota die exprobrabant mihi inimici mei : et qui laudabant me, adversum me jurabant.
Quia cinerem tanquam panem manducabam, et potum meum Gum fletumiscebam.
A facie irae et indignationis tu3e : quia elevans allisisti me.
Dies mei sicut umbra declinaverunt : et ego sicut fœnum arui.
(Psal. CL)
(1) Gomplevit Dominusfurorem suum, effudit iram indignationis su8e ; et succendit ignem in Sion, et devoravit fundamenta ejus.
Non crediderunt reges terrse, et universi habitatores orbis, quoniam ingrederetur hostis et inimicus per portas Jérusalem.
Propter peccata prophetarum ejus, et iniquitates sacerdotum ejus, qui effuderunt in medio ejus sanguinem justorum.
Erraverunt caeci in plateis, polluti sunt in sanguine ; cumque non possent, tenuerunt lacinias suas.
Recedite, polluti, clamaverunteis ; recedite, abite, nolite tangere jurgati quippe sunt, et commoti dixerunt inter gentes : Non addet ultra ut habitet in eis.
Faciès Domini divisit eos, non addet ut respiciat eos ; faciès sacerdotum non erubuerunt, neque senum miserti sunt.
Gum adhuc subsisteremus, defecerunt oculi nostri ad auxilium nostrum vanum, cumrespiceremus attenti ad gentem quae salvare non poterat.
Lubricaverunt vestigia nostra in itinere platearum nostrarum, appropinquavit finis noster, complet! sunt dies nostri, quia venit finis noster. (Psalm. XXL)
LA DOULEUR EN MARlE 151
échap})er aux bourreaux de son Fils? — Eclairée sur le mystère de la Rédemption, Marie souffrit à chacun des instants de sa vie toutes les douleurs de la divine passion.