LES OBSCURITES DE LA FOI
Si, comme nous le verrons, ces obscurités sont nécessaires, quelles dispositions la croyance à d'inaccessibles vérités exige-t-elle de nous ?
Ces obscurités sont nécessaires. — Nécessaires comme condition, réparation, préservation, initiation, glorification.
i^ Elles sont nécessaires de nécessité de condition. — Et cela, soit que nous considérions Dieu, soit que nous nous considérions nous-mème. — Dieu, dit l'Apôtre, « habite une inacces-
(1) Dominus autem praecedebat eos ad ostendendam viam, per diem in columna nubis, et per noctem in columna ignis : ut dux esset itineris utroque tempore. (Exod. XIIL)
sible lumière. » Dieu est l'Etre infini, l'Immensité sans borne, l'Océan sans rivage. Entre Dieu et nous s'étendra toujours l'abîme de l'infini. — Et si, dit l'Apôtre, nos pensées nous restent cachées les uns pour les autres, combien plus nous demeureront fermées et inaccessibles les pensées de Dieu? (( Qua3 Dei sunt nemo cognovit nisi Spiritus Dei » (1). Alors môme que Dieu daignera nous entr'ouvrir le sanctuaire de sa pensée, nous révéler son Etre, ses volontés, ses plans, res œuvres: n'espérons pas renfermer dans notre frêle intelligence la divine Immensité (2). — Songeons de plus que Dieu, nous étant un souverain Maître et ayant droit aux hommages denotre raison^ peut, s'il lui plaît, soumettre cette raison à l'épreuve du mystère (3).
Tel est Dieu : que sommes-nous nous-mêmes? Des êtres chétifs et étroits, faibles dans notre pensée autant que fragiles dans notre corps. Espérer comprendre toutes les vérités divines serait une témérité voisine de la folie (4). — N'oublions pas, de plus, que notre raison étant l'humble servante du Très Haut, un seul mot doit sortir de nos lèvres : « Loquere, Domine, quia audit se: vus tuus. »
2° Elles sont nécessaires comme réparation. — Les ténèbres du mystère ne furent pas toujours aussi profondes, ni aussi nombreux les dogmes imposés à notre foi. Primitivement Dieu s'était donné à connaître sous le splendide vêtement des choses créées: « Invisibilia Ipsius a creatura mundi, per ea quae facta suut, intellecta, conspiciuntur » (5). — Que fit l'orgueilleuse raison humaine? Au lieu de voir Dieu à travers les magnificences de la création, elle adora cette création même, au mépris du Créateur qu'elle relégua dans la néga-
(i) Lumen habitat inaccessibilem. (I Tim. VL)
O homo, tu quis es qui respondeas Dec? (Rom. IX.)
0 altitude divitiarum Sapientiae et scientiae Dei! quam incomprehensibilia sunt Judicia Ejus et investigabiles viae Ejus!
(Rom. XL)
(2) Quis cognovit sensum Domini? aut quis consiliarius Ejus fuit? (Rom. — IGor.).
(3) Arma potentia Deo ad destructionem munitionum, consilia destruentes et omnem altitudinem extollentem se adversus scientiam Dei, et in captivitatem redigentes omnem intellectum in obsequium Christi. (II Cor. X.)
(4) I Gorinth. II, 16.
(5) Psal. GXL
tion ou l'oubli (1). — A son tour, que fit Dieu? Il ramena au devoir l'insolente révoltée et l'enchaîna dans des liens plus lourds et plus nombreux. 0 profondeur du plan divin! La raison humaine avait refusé de voir Dieu dans la lumière: elle dut le reconnaître dans d'impénétrables obscurités. Bethléem, jNazareth, le Calvaire, l'Autel, l'Hostie: autant d'obscurs mystères, à la croyance desquels est désormais attaché notre salut. « Quia in Dei sapientia non cognovit mundus per sapientiam Deum, placuit Deo per stultitiam prcedicationis salvos facere credentes. » (2)
3^ Elles sont nécessaii^es comme préservation, — Si d'une part nous faisons le triste et honteux inventaire des erreurs, des mensonges, des incohérences, des contradictions, des extravagances auxquels a abouti la raison humaine rebelle aux mystères; de l'autre la sûreté, laprofondeur, la fermeté merveilleuse des vérités conquises par le croyant, nous nous convaincrons que la même foi qui semble condamner notre .raison à une prison ténébreuse, nous est au contraire une Mliminatrice magnifique, un guide sûr, un préservatif puissant contre le doute et l'erreur (3).
4° Elles sont nécessaires comme initiation. — Devenus enfants de Dieu, et, selon le mot sublime de l'Ecriture, « faits participants de la nature divine, » un avenir d'une incroyable grandeur nous attend dans les cieux. Là, nous verrons Dieu,
(1) Nox illuminatio mea. (Psal. GXXXVIIL)
(2) Malorum amatores digni sunt qui spem habeant in talibus, et qui faciunt illos, et qui diligunt, et qui colunt.
Sed et figulus mollem terram premens, laboriose fingit ad usus nostros unumquodque vas; et de eodem luto fingit quse munda sunt in usum vasa, et similiter quse his sunt contraria; horum autem vasorum quis sit usus, judex est figulus.
Et cum labore vano deum fingit de eodem luto, ille qui paulo ante de terra factus fuerat, et post pusillum reducit se uiide acceptus f stj repetitus animée debitum quam habebat.
Sed cura est illi non quia laboraturus est, nec quoniam brevis illi vita est; sedconcertatur aurificibus et argentariis; sed et aerarios imitatur, et gloriam prsefert, quoniam res supervacuas fingit.
Ginis est enim cor ejus, et terra supervacua spes illius, et luto vilior vita ejus;
Quoniam ignoravit qui se finxit, et qui inspiravit illi animam quse operatar, et qui insufflavit ei spiritum vitalem.
(Sap. XV.)
(3) 1 Gorinth. I, 21.
nous jouirons de Dieu, nous ne ferons qu'un avec Dieu, ot en Dieu nous verrons et saurons toutes choses.
C'est là ce que l'Apùtre appelle l'âge mûr de l'homme, « la plénitude des années du Christ. » Mais qui ne voit que, avant d'atteindre cette maturité, il nous faut l'éducation? Avant de jouir de ces clartés victorieuses, il nous faut l'ombre et le mystère de la foi (1).
5° Elles sont nécessaires comme glorification. — Tout notre être doit glorifier Dieu et il n'est pas jusqu'à notre chair si fragile qui ne doive procurer à sa manière la gloire de Dieu. « Glorificate et portate Deum in corpore vestro. » Notre langue doit le louer; pour lui nos mains travaillent et nos pieds sont actifs; en lui notre cœur tressaille et chacun des actes de notre vie est une glorification de Dieu. — Mais si notre être inférieur doit glorifier Dieu, combien plus notre être supérieur? Si les sujets s'acquittent de ce grand devoir, combien plus l'intelligence qui est leur reine? Or quel est l'hommage que Dieu réclame de notre intelligence? Qu'elle s'abaisse devant sa vérité souveraine; qu'elle abdique devant sa parole; qu'elle se confie à sa révélation. Quand un Abraham, le père des croyants, aura, en face d'un insondable mystère, fait taire les murmures de sa raison et donné à Dieu le plein acquiescement de sa foi, il sera dit de lui « Qu'il a glorifié Dieu, » « Dans gloriam Deo » (2).
Ce que réclament de nous ces obscurités. — De ce qui précède nous pouvons aisément conclure: et ce que la foi réclame et l'injustice de ceux qui refusent cette foi.
(1) Quum essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabam ut parvulus. Quando autem factus sum vir, evacuavi quse erant parvuli.
Videmus nunc per spéculum in senigmate; tune autem facie ad faeiem. Nunc cognosco ex parte : tune autem cognoscam sicut et cognitus sum. (I Cor. XIII.)
(2) Quid ergo dicemus invenisse Abraham, patrem nostrum, secundum carnem?
Si enim Abraham ex operibus justificatus est, habet gloriam, sed non apud Deum.
Quid enim dicit Scriptura? Gredidit Abraham Deo; et reputatum est illi ad justitiam.
Ei autem qui operatur, merces non imputatur secundum gratiam, sed secundum debitum.
Ei vero qui non operatur, credenti autem in eum qui justificat impium, reputatur fides ejus ad justitiam, secundum propositum gratiae Dei. (Rom. IV.)
1^ Devant ces obscurités de la foi qiC est l'incrédule? — L'incrédule est premièrement un illogique. Voyez ce même homme dans rexercice ordinaire de la vie. Constamment il a donné sa foi; il n'a vécu que de foi; son éducation première n'a reposé que sur la foi des autres ; tous les actes de son existence exigent d'une façon ou d'une autre la foi en ses semblables. Par quelle aberration cet homme qui croit atout, refuse-t-il donc de croire à Dieu? — C'est de plus un révolté. Révolté contre la puissance divine: Dieu a droit de lui commander l'obéissance de la foi. Révolté contre l'amour, car n'esL-ce pas par un paternel amour que Dieu nous a révélé tant de mystères?
2^ Devant ces obscurités de la foi qu'est le mauvais catholique. — « 0 homme, s'écriait Saint Paul, qui es-tu donc pour contester avec Dieu? » Tel est le mauvais catholique, incapable à la fois de nier effrontément comme l'incrédule et d'admettre filialement comme le croyant. — Esprit téméraire qui entreprend le partage des vérités révélées, qui s'érige en maître et en juge pour admettre ceci et rejeter cela, qui prétend poser des bornes aux droits de Dieu comme à sa propre obéissance. — Esprit faible qui mesure la pensée divine à l'étroitesse de la pensée humaine et qui s'étonne qu'une lumière incréée soit trop forte pour son regard. — Cœur étroit qui n'a pas compris quel souffle d'amour passe à travers tout le symbole catholique (1).
3° Devant ces obscurités de la foi qu'est le vrai fidèle? — Tout d'abord le vrai fidèle est humble. Il a compris qu'en face des révélations divines, lui fussent-elles impénétrables, son seul rôle est de so taire et d'adorer. — Le vrai fidèle est confiant. C'est un fils qui en Dieu voit son père. Un tel Père le trompera t-il.^ Un tel père, en lui demandant la soumission aux mystères aurat-il d'autres pensées et une autre volonté que son bien? — Le vrai fidèle est fier de sa foi. Si on prétend que la croyance qu'il donne à d'incompréhensibles vérités est une folie, il reprend superbement ce mot et il s'écrie avec Saint Paul : « Quod stultum est Dei sapientius est hominibus « (2).
(1) Nos credimus caritati quam habet in nobls Deus.
(I Joan. IV.) (1) Et tecum sapientia tua quse novit opéra tua, quse et affuit