SALLES DU PREMIER ÉTAGE
Les salles du pi'eniier étage sontconsacre'es de préférence aux petits objets ou aux monuments de grande taille mais dont le poids n'est point trop considérable. On y rencontrera ce qui pour les voyageurs représente surtout la partie ia plus caractéristique de la civilisation égyptienne, les vases, les meubles, les ustensiles de cuisine, les outils, l'appareil funéraire de toutes les époques , les papyrus , les cercueils, les momies. Parmi ces dernières figure cette incomparable série de Pharaons qui fut découverte dans les dernières années du xix^ siècle à Thèbes, et qui assure à notre musée une place hors ligne parmi tous les nnisées du monde. Les objets y sont si nouveaux d'aspect qu'il a fallu souvent les décrire très longuement pour en faire comprendre l'usage à nos contemporains.
En montant à ce premier étage par l'escalier est, celui qui mène le plus directement aux salles par lesquelles notre description commence, on arrive dans la grande galerie d'honneur qui court tout le long de la face sud de l'édifice.
GRANDE GALERIE D'HONNEl R.
Elie est garnie (Fim l)uiil à l'autre par les momies (jiie M. Grél)aiit découvrit un peu à l'est de Deir-el-Bahari.
Le site lui en fut indique par le réis Mohammed Abd-er- Uasoid , en janvier 1 89 1 , et d y mit des ouvriers sans tarder, lue couche de sable enlevée, on reconnut l'existence d'un dallage sous lequel la bouche d'un grand puits se cachait : une maçonnerie de briques crues la fermait, puis un autre dallage . sous lequel descendait une sorte de béton formé de fragments de pierre . de sable et de morceaux d'argile. A huit mètres de profondem', une porte fermée avec des branchafjes . des débris de cercueil et des blocs de })ierre se dessina dans la paroi nord ; à onze mètres , on atteignit le fond et Ton aperçut sm- la paroi nord une deuxième baie de porte bouchée pai* un mm' en briques. Le li février, M. Daressy, chargé par M. Grébaut de surveiller les opérations, fit percer ce mur et pénétra dans une galerie encombrée de cercueils comme la cachette découverte dix années plus tôt à Deîr-el-Bahari : toutefois le style des cercueils annonçait une époque plus tardive, celle de la XXP et de la XXIP dynasties. La galerie mesurait 1 m. 70 c. ou 1 m. 90 c. de largeur et autant de hauteur. Elle se poursuivait, par une pente assez faible, siu* une longueur de 90 mètres, après quoi elle aboutissait à une pièce presque carrée, d'environ (juatre mètres de côté, communiquant avec une chambre plus élroite. A 76 mètres de l'entrée on avait creusé perpendiculairement à cette galerie une galerie nouvelle qui court vers l'ouest sur une longueur de 5 a mètres. Le tout
était eucombrë de momies, de cercueils, de vases,decanopes, de caisses à ouashhatiou , tantôt empilés sans ordre tantôt disposés sur deux rangs contre les parois ; des Heurs, des fruits desséchés, des statuettes, des lambeaux de linge formaient par endroits comme une litière épaisse. L'enlèvement des objets , commencé le 5 février, dura jusque dans les premiers jours d'avril : ils ne purent être exposés au public cjue dans l'hiver de 189-2. jNous ne possédonsplus tous les personnages qui arrivèrent à Gizéh à celte époque. Sur la proposition de M. de Morgan , devenu alors Directeur général du Service, le Gouvernement égyplien préleva sur cette masse énorme de cercueils et de momies un certain nombre de sujels, souvent fort bien conservés, qu'il répartit entre les différents Musées d'Europe ou d'Amérique. On peut évaluer à près d'une centaine le nombre des monuments (pu" furent jetés alors à travers le monde, et dont nulle trace ne nous est restée.
La plupart des momies emmagasinées dans cette cachette se rattachent à la famille des grands-prétres d'Amon, qui par moments furent rois à Thèbes sous la XXP dynastie et dont les membres principaiLX étaient cachés dans le premier souterrain de Deir-el-Bahari. Elles appartenaient également aux familles sacerdotales, alliées à la famille des grands-prétres et qui exerçaient héréditairement leurs fonctions dans le temple de Karnak. Elles s'échelonnaient selon une hiérarchie rigoureuse, qui les approchait plus ou moins de la personne du dieu. Certains de ces personnages , admis à la connaissance des dogmes et des rites, étaient les supérieurs des secrets du ciel , de la terre et de Vautre monde, et jouissaient du droit de pénéti-er jusqu'au fond du temple. Les autres n'allaient que jusqu'à une distance déterminée à l'intériem*. L'abord de la première salle
était assez facile. Dans la seconde salle ou salle ouaskhit, on laissait encore entrer les porteurs cVoffrandes, mais on les tenait à distance lorqu on prononçait les formules de la couse'cration. Quant aux portes suivantes, qui donnaient accès dans le ciel , salle dont les parois revêtues d'ëlectrum resplendissaient à la lueur des llambeaux comme le ciel même . elles ne s'ouvraient qu'aux privilégiés : plusieurs de nos prêtres d'Amon se glorifient du droit d'ouvrir les portes du ciel de Karnak. On se figure ditficilemenl ce que devait être le sanctuaire de la grande divinité théhaine, et le mélange de luxe et de délabrement qu'il devait présenter : à coté de salles en ruines ou de portions d'édifices non achevées, on y rencontrait à chaque pas des chambres étincelantes d'or et d'argent et encombrées d'objets précieux. Chacune d'elles avait son personnel dont les membres figurent parmi nos momies. 11 était donc comme une ville religieuse au milieu de la grande ville, et cette population spéciale pulliiiail dans les parties du temple qui lui appartenaient, de la même façon' que plus tard, dans les mosquées et les fondations pieuses de l'Egypte musulmane, les employés et serviteurs chargés de l'entretien des bâtiments et des Ijiens aoukafs.
La hiérarchie du sacerdoce d'Amon n'est pas encore établie en son entier, et certains des titres qu'on y rencon- Ire semblent n'avoir eu qu'une valeur purement honorifique. C'est ainsi qu'une grande quantité des personnages ensevelis dans la cachette sont dits lotfou-noutir, ou en français Pères divins : il n'est pas jusqu'à de petits enfants qui ne soient appelés de la sorte ( n° 11/11). et les adultes joignent d'ordinaire à ce titre des dénominations qui nous les montrent fonctionnaires civils, prêtres, chefs d'ateliers, directeurs d'exploitation rurale au bénéfice du dieu. Aux
Pères divins il semble que i-epondissent parmi les femmes les chanteuses d'Amon Kamaitou ni Amanou, car on rencontre quelques petites filles ainsi qualifiées (n° ii/to). Les chanteuses deme'tier s'appelaient hosît. Les Kamaitou accompag^naient leur mari, leur frère ou leur père, et à l'occasion agitaient le sistre, mais sans en faille profession. Il n'y a qu'un petit nombre de fonctions sacerdotales réservées aux femmes : on rencontre siu^tout des prophêtesses ou hiérodules de Alaout , et des supériem'es des kkenritou ou recluses (?) d'Amon-Rà, roi des dieux. Ces khenritou . à la différence des A:«?«rt//ow , formaient un corps organisé de protresses, dont le rôle nest pas encore très bien défini, mais qui représentaient probablement le personnel inférieur du harem divin , un collège de courtisanes sacrées semblable à ceux de la Phénicie, de la Syrie et de la Ghaldée. Peut-être la contre-partie masculine de cette corporation Ijizarre nous est-elle indiquée par le terme de Nofriou , les jeunes garçons, qu'on rencontre parfois. Des chantres - — hosiou — correspondaient aux musiciennes — hosouitou : des prèti'es — ouâbou - — de divers degrés i-emplissaient les fonctions matérielles du culte, dont les hlirihabou , les hommes au rouleau , possédaient à fond le rituel . et les prophètes ou hiérodules Honou noutir représentaient le haut sacerdoce. Il y avait des prophètes hors cadre . qui probablement jouaient auprès du clergé otîiciel le même rôle que chez nous les prêtres attachés à une pai'oisse : les prophètes officiels étaient n'partis entre quatre classes, dont la plus élevée ne comprenait qu'une seule personne, le premier prophète d'Amon Honou noutir ni Amanrâ soutontêrou. Le premier prophète dAmon, d'abord enfermé dans sou rôle sacerdotal, avait fini par en sortir et pairéunir entre ses mains l'autorité civile et militau-e. sinon sur l'Egypte entière, au moins sur Thèbes et sur fLthiopie.
Une première fois déjà, dans la seconde moitié de la XVIIP dynastie, son ambition et sa richesse avaient inquiété les souverains : ce qu'on a appelé Thérésie d'Aménôthès l\ est moins une réforme relig-iense qu'un essai de réaction contre le pouvoir envahissant du sacerdoce ihébain. La théocratie d'Amon, sortie victorieuse de l'épreuve, s'établit solidement sous la X\' dynastie : sous la XXP, deux des premiers prophètes , Hrihorou et Painotmou I", eiu-ent les honnem^s et le protocole de la royauté.
Amon-Pià était pour les Thébains le dieu unique, noutir ouàiti, celui auprès de (jui tous les antres dieux n'étaient que des personnages de second rang-. C'est à peine s'il admettait une déesse et un dieu-enfant , Maout et Khonsou, à partager quelques-uns de ses honneurs. La souveraineté que les rois thébains, ses adorateurs et ses protégés, avaient conquise sur le reste de l'Egypte et sur le monde, c'est à lui qu'ils la devaient : de même que les Pharaons des XVIIP. XIX' et XX' dynasties étaient les rois des rois de ce monde, il était lui le roi des dieux, Amonràsonthér ; pour bien marquer son autorité supérieure, il avait groupé les autres divinités de PEgypte autour de lui soit dans les salles de son grand temple . soit dans de petits temples dispersés par la ville. Il les tenait ainsi sous sa domination . tout en leiu* accordant le traitement honoi-able dû a leur caractère divin ; ses prêtres pouvaient exercer leurs sacerdoces sans déchoir, et rien n'est plus fréquent que de rencontrer parmi nos momies des gens qui s'intitulent prophètes de Mantou, deKhnoumou. de Khonsou. de Phtah. Grand voyant de Pià et de Toumou. Les biens d'Amon couvraient d'ailleurs le tiers du territoù-e égyptien et il fallait . à côté du sacerdoce voué au culte, toute une administration qui vaquât aux intérêts
temporels du dieu. Nos personnages sont donc à l'occasion intendants des bœufs d'Amon ou des bestiaux du domaine de Rà , c; efs de Tenceinte de la maison d'Amon , scribes du domaine d'Amon, scribes attachés aux revenus sacrés, écrivains des ordres du registre d'Amon, chefs des métallurgistes dans la demeure d'Amon-Râ , scribes de la double maison blanche (préfecture), régulateurs de la justice de la ville de ïhébes, surveillants de la maison du prince d'Ethiopie. Lorsque l'un ou l'autre des égyptologiies que ce geni-e d'éludés intéresse aura eu la patience de dépouiller les inscriptions de nos cercueils et d'en extraire les litres, nous serons bien près de connaître l'organisation entière de la mainmorte d'Amon.
La technique de ces cercueils est fort remarquable. Ils ont tous la forme générale de la momie couchée sur le dos . et les contours, très simplifiés en ce qui concerne la cuve même , prennent une exactitude et un relief remarquables en ce qui concerne les couvercles. Le plus souvent la face seule est représentée à découvert, avec le masque doré ou peint en rouge, en rose, en vert sombre ou clair, quelquefois avec les yeux en émail rapportés: dans bien des cas les deux mains font saillie sur la poitrine, tantôt fermées et sériant un emblème osirien , le sceptre , la croix ansée , le dadou , tantôt allongeant les doigts comme pour élaler les bagues qui les décorent. Assez rarement le mort est figuré comme couché au-dessus de son cadavre , en costume civil. Les inscriptions et les tableaux s'enlèvent en couleurs sur un fond jaune, dont la coloration, assez pâle au moment où l'enduit fut étalé sur le bois, s'est assombrie avec le temps par l'oxydation lente du vernis. On y observe d'habitude les mêmes formules et les mêmes sujets que sur les cercueils des personnages civils ou militaires de la même
époque, la représentation des génies qui veillent sur l'intégrité (lu corps avec Anubis et Horus. les scènes du (Ug-enienl de l'âme, Tintroduction du mort dans les domaines d'Osiris ou de Rà : quelquefois pourtant des textes nouveaux et des figures inconnues surgissent et se détachent sur les iieux-communs de la décoration. M. Mrey a signalé, par exemple , une variante des scènes de la création où le dieu Shou est remplacé par le dieu Bisou : celui-ci, coiffé de ses plimies. soulève à deux mains la déesse \ouit du ciel pour la tenir séparée de Shou, le dieu de la terre. Bisou est un des dieux orienlaiLX dont lindustrie phénicienne avait répandu l'image dans tous les pays qui jjordent la Méditerranée, l'un de ceux dont les Hellènes se serwent pour donner corps à la légende de leur Hercule : c'est donc avec raison que M. Yirey rapproche la variante fournie par notre cercueil, et qui montre Bîsou élevant Nouît, de cette partie de la légende grecque dans laquelle il nous est dit comme quoi Hercule se substitua à Atlas pour supporter le ciel. Sur un autre cercueil, celui d'un Petamôn, qui remplissait des fonctions élevées parmi le sacerdoce, on fit, au milieu des inscriptions usuelles, un texte qui nous révèle l'une des explications cpie les théologiens thébains donnaient de l'Ennéade à l'époque Ramesside. Le mort, identifié avec le dieu créateur, s'écrie : '-Je suis un qui deviens ^deux , je suis deux qui deviens quatre, je suis quatre qui rr deviens huit, et je suis un par-dessus celui-là !t^ Le dieu créateur était l'expression suprême de l'Ennéade complète: par conséquent, le Lu qui devient deux c'esl Râ, qui tira de lui-même la première paire de l'Ennéade, le dieu Shou et la déesse Tafnouil. Deux qui devient quatre, c'est la production des quatre dieux qui étayent le monde comme autant de piliers Heh, Nàou, Kakou, Amànou, et qui ]KU'aissent au moment où Shou sépare \ouit le ciel de
Siboii la terre. Qualrc (pii devient huit, c'est le dëdoubieiiient de ces quatre personnages en couples comprenant chacun un dieu et une déesse. Heliou-Hehouit . Nàou- >àouit, Kakou-Kakonît. xAmànou-Auianît. Enfin le un qui vient après ce i/ttatre qui devient huit, c'est le chef suprême , celui qui, s'ajoutant à Togdoade hermopolitaine . la transforme en Ennéade . c'est-à-dire le dieu Amon-Râ de Thèhes, en qui se re'sument tous les dieiLX. On voit quel rôle les nondjres jouaient dans le développement de la pensée thébaine vers le xi^ siècle avant J.-C. Les cercueils de ia seconde trouvaille de Déir el-Baliarî nous font connaître plusiem's textes du même genre, extraits probablement de cpielque livre composé à Thèbes pour expliquer les conceptions des écoles antérieures : c'était, à côté du texte immuable des livres sacrés, la somme où les écrivains avaient incorporé les spéculations inspirées par ce texte aux penseurs de l'école.
H est fâcheux que les documents de cette nature ne soient pas plus nondjreux. Amon , devenu le souverain des dieux de l'Egypte et le dieu unique, avait fini par devenii- dans l'esprit de ses prêtres le seul dieu qui existât par hiiméma. Tous les autres n'étaient que ses créatures ou que ses formes secondes, qu'il avait apjielées à la vie en détachant de ses doubles ou de ses âmes des parcelles de doubles ou d'Ames dont il avait animé des corps façonnés par les hommes, des statues divines et prophétiques : aux yeux du théologien thébain, ce qui, dans le Phtah de \lemphis ou dans le khnoumou d'Eléphantine, était vraiment divin . c'était ce qu'Amon-Rà thébain y avait mis de lui-même. Bien entendu les autres sacerdoces n'admettaient point qu'il en fut ainsi, et ils considéraient le dieu de leur ville comme unique et existant par soi au même titre
qiv Amou : mais le sacerdoce thébain mainleiiait sa doclriiie. et tant cjue Thèbes dirigea les doctrines de l'Egypte, il sut rimposer partout. Les pi'ètres et les prêtresses que furent nos momies n'appartenaient plus à l'âge de prédominence d'.\mon : la royauté terrestre s était déplacée vers le Nord, et le jour où elle avait quitté Thèbes, le dieu de Thèbes avait perdu du coup sa primauté. Le sacei'doce n'en continua pas moins dexalter son dieu au-dessus de tous les autres, et jamais peut-être la grandeur d'Amon ne fut proclamée plus haut qu'au moment où elle venait de s'éclipser. Non-seulement elle s'étala dans des textes spéciaux, tels que ceux dont j'ai cité un spécimen, mais on remania les formules anciennes pour y en introduire l'expression, et souvent, en parcourant une prière bien connue de tous, nous sommes surpris d'avoir à constater qu'une variante d'apparence innocente en détourne le sens et retlicacité au profit d'Amon. Pom^ bien faire sentir limporlance de la série en ce qui concerne l'histoire religieuse de rEgyple,ii nous faudrait donc étudier chaque momie par le menu , et indiquer à mesure qu'on les rencontrerait les éléments de connaissance nouvelle quelle apporte à la science. Cette recherche ne présenterait pas autant d'intérêt pour le public que pour les savants de métier. 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que, la plupart du temps, chaque ensevelissement comportait , outre la momie . cpiatre ou cinq pièces, un ou deux cercueils, munis cbacun de son couvercle, plus un cartonnage plat que Ton posait d'ordinaire immédiatement sur la momie , sous le couvercle du cercueil intérieur : la description, pour être complète, risquerait de se développer à l'infini. Je me bornerai donc à signaler quelques momies-types, et d'abord plusieurs momies d'enfants, dont les unes étaient , comme la petite Ankhousnisit (n" ii/io, long, i m. 28 cent.), chanteuses crAmon,
ou comme le petit Tarnofirouf (n° iihi, long, i m. 66 cent.) père divin cCAmon (voir p. 1/12). D'autres ne posse'daient aucun litre, mais elles avaient un cercueil à leur taille (n° 1107, long. 0 m. 90 cent.: et n" 11 38, long. G m. 65 cent.): d'autres enfin avaient été' enfermées dans un cercueil d'occasion, tel que celui du n° 1109 qui était un cercueil d'homme ajusté à la taille exacte de l'enfant au moyen d'une cîoison de bois chevillée en travers. Ce remploi de cercueil n'était pas borné aux enfants, en l'honneur descpiels on était assez peu disposé à faire les sacrifices d'argent nécessaires à l'acquisition d'un matériel neuf. Pour beaucoup de personnages, même de rang très haut, on utilisait des cercueils d'occasion. Nous avons déjà vu quà l'époque saïte d'immenses cercueils en basalte ou eu granit avaient été retirés du fond de leurs puits, au cours d'une révolution, et vendus à des Egyptiens qui les utilisèrent sur place, ou à des étrangers qui les exportèrent en Phénicie (voir p. i36). Sept ou huit siècles plus toi, les bandes de voleurs qui exploitaient la nécropole jetaient sur le marché de très beaux cercueils des XVIIP, XIX' et XX' dynasties, que les familles ou les entreprises de ponqjes funèbres achetaient sous main à l'usage de leurs clients. On grattait alors le nom du premier maître et ses titres, qu'on remplaçait par les noms et par les titres du possesseur nouveau. J'en citerai seulement quelques exemples cai-actéristiques parmi ceux qui abondent dans la trouvaille de M. Grébaut :
1146. — Sarcophage du divin père d'Amon Ankhoulnimaout, fils de .Manakhpirrî. Ce sarcophage avait appartenu d'abord à la dame Tamarîtra ou Tentmariphrâ dont on a oublié de gratter le nom sm^ le cercueil extérieur.
1151. — Cercueil de Xassitapenharîtahait, quatrième prophète ou liiërodule dAmoii. Ce cercueil était dans un très grand sarcophage, usurpé sur un premier occupant dont le nom, constanmient gratté jusquà la moitié, se terminait par celui du dieu Amon. Le nom du propriétaire nouveau est tracé en écriture cursive sur les mains des deux couvercles. Ou trouve sur les côtés une scène de pleureuses assez remarquable.
Autant qu'il est permis den juger d'après les noms des souverains cités et d'après la filiation des personnages découverts par M. Grébaut dans la seconde cachette de Déîr el- Baharî , la série entière comprend six ou sept générations. La mode funéraire ne s'est pas modifiée grandement pendant les deux siècles qu'elles vécurent; toutefois, il ne serait pas difficile à qui voudrait s'en donner la peine de distinguer dans cet ensemble un certain nombre de cercueils , que leur facture et le stvle de leur décoration nous prouveraient sortir dun même atelier. On pourrait donner comme type d'un premier groupe :
1135. — Cartonnage du cercueil de Pameshon, prêtre en chef cl Amon, et maître (Voiler dans toutes ses places, c'est-à-dire jouissant du privilège de pénétrer dans toutes les parties du temple de Karnak. Le décor est très soigné et d'un bon style : nous signalerons surtout la tète de béliei' sortant de la fleur qui s'épanouit, symbole du dieu (pii se lève chaque matin dans les fourrés du ciel d'Orient.
1147. — Sarcophage d'Ankhoufnuuaout , prêtre de Maout, scribe de l'administration du domaine d'Amon, et prophète ou hiérodule de la reine Ahhotpou, à qui les prêtres d'Amon rendaient les honneurs divins ainsi
«[u'au roi Améiiotliès l" divinisé et à ia reine Alimasis Nofritari: ces denx souverains étaient devenus, sous la XX' dynastie, les patrons de la nécropole thébaine.
||49 — Couvercle du second cercueil de Paifouzaro, ])rétre célébrant , chef de la comptabilité des terres de la maison d'Amon. — Mention des honneurs divins rendus au roi Aménôthès 1" et aux reines Ahmasis Nofritari et Ahhotpou : Paifouzaro appartenait, comme on le voit, à la mémo confrérie qu Ankhoufnimaout.
1150. — Couvercle du second cercueil dePakhaloui, le Syrien, sm-nommé Khalnofiramanou , le brave soldat d'Amon. Il était père divin, prophète d'Anion, ouvreur des portes du ciel dans Kariiak , premier célébrant d'Amon prêtre chargé des encensements à Amon dans Karnak , et chef des secrets du ciel , de la terre et de l'autre monde. Les portes du ciel dans Karnak étaient les portes de la troisième salle du temple, dont les parois étaient revêtues d'electrum : nous savons par un texte du toml^eau de Rekhmara , que ce revêtement d'or et d'electrum , fabriqué avec le butin rapporté de Syrie par le Pharaon Thoutmôsis III, était d'nne sjdendeur telle, qu'o» eut dit l'horizon du ciel.
1151 his. — 11 appartient, comme le n' ij5i (voir page iSa), à Nassitapenharîtahaît, quatrième prophète d'Amon. 11 avait été usurpé lui aussi sur un premier occupant dont le nom, constannnent gratté jusqu'à la moitié, se terminait par amen. Le nom de Nassîtpenharittahaît y est tracé également en écriture cursive sur les mains des deux couvercles. De même ({ue le premier cercueil, celui-ci porte sur le côté une scène de lamentations des plus remarc[uables.
1153. — Cercueil d* Ankhoufoiklioosou . divin père, supérieur des secrets, chef des métallurgistes de la demeure d'Amon La direction des ateliers de me'tallurgie des temples d'Amon était un poste considérable à cause du maniement des métaux précieux qui , après des guerres heiu-euses, arrivaient en quantité prodigieuse.
1154. — Cercueil de .\sipanofirlio , divin père d'Amon , divin père de Maout, scribe des jeunes garçons de la demeure d'Amon (voir à la p. i/i5. Tune des interprétations possibles du titre de jeune garçon).
1155. — Beau caitonnage Ijianc qui provient du cercueil d'Amannouitnakhîtou, chef des métallurgistes de la demeure d'Amon.
1156. — Cartonnage du cercueil delà vénérable Alarîtamanou. dame chanteuse d"Amon-Ra, roi des dieux. La figure de femme représentée sur ce cailonnage se distingue par une disposition particuhère de la coiffure, plus élevée qu'à l'ordinaire, partagée en deux masses et un peu ondulée. Les bras ne sont pas croisés, mais un seul , le bras gauche . est ramené sm^ la poitrine ; le bras droit descend le long du corps. Le vêtement est une robe blanche à rayures verticales, blanches aussi . déterminées par les différences d'épaisseur du tissu, alternativement serré et ténu. Une des mains serre une branche de vigne,
1157 et 1157 bis. — Couvercles du cercueil intérieur de la même Maritamanou. et d'un autre cercueil semblable appartenant à une chanteuse d'Amon dont le nom n'a pas été inscrit. La iigm'e de femme re|)résentée sur ce second couvercle présente les mêmes dis])ositions que nous avons
reaconlrées au cartonnage n" iioG: de plus, la foime du corps est très accentue'e sous le vêtenieut, et les pieds nus sortent de la robe, comme au cercueil de la dame Isit, provenant du tombeau de Sannotmou.
1158. — Sarcophage de Nsiamenopît, prêtre en chef ou grand prêtre maître de s'approcher d'Amon, admis auprès d'Amon dans Karnak, maître des offrandes dans la salie d'Anid)is, Tensevelisseur. ce dieu grand qui est au commencement de la demeure divine, et grand chantre dans la connaissance d'Amon et fds des chantres thébains. C'est donc un grand-prètre admis à pénétrer au sauctuaire d'Amon.
1159. — Caisse du cercueil intérieur de Zadmâousônuokhou , dame chanteuse d'Amon et musicienne avec la main pour M août : la musicienne ou chanteuse — Jwsit — avec la main est celle des aimées qui bat la mesm'e en frappant ses mains l'une contre l'autre, tandis que ses compagnes dansent , chantent ou jouent de leurs instruments.
Les cercueils qui suivent forment un second groupe dont la factiu*e est très caractéristique. Ils proviennent tous des deux galeries du fond. Les cercueils extériem-s y sont blancs, décorés avec une certaine richesse, mais d'une manière moins compliquée que la plupart des autres ; tous portent à la même place la scène des génies funéraires. Les cercueils intérieiu*s sont d'une belle couleur jaune clair ; les cartonnages sont généralement décorés d'une façon très remarquable. Les sarcophages les plus soignés de cette belle série portent les noms et les titres du prêtre de haut rang Petamon , et de la chanteuse d'Amon Mashasobkît.
1160. — Petamôn était divin père, aimé du dieu, supérieui' des secrets qui sont dans le ciel, la terre et l'autre monde, supérieur des secrets d'Amon, de Maout et de Khonsou , ouvreur des portes du ciel dans Karnak , olFiciaut en chef de celui dont le nom est mystère , c'est-à dire d'Amon, grand-prétre de Rà et de Toumou dans Thèbes, desservant de la chapelle funéraii^e d'Aménôthès I", prophète ou hiérodule d'Amon, probablement à titre honoraire, bon chantre dans la science d'Amon et fds de chantres thébains : Tart du chant était donc héréditaire dans sa famille.
1161. — Mashasobkit était peut-être la femme de Petamôn. Elle porte les titres de dame chanteuse d'Amon- Râ, roi des dieux, grande chanteuse avec la main pour Maout dans Ashîrou . aimée d'Hathor de Thèbes , grande chanteuse le jour de l'enfantement diurne dans la retraite des femmes, hiérodule du dieu enfant de la triade, Khonsou dans Thèbes.
1164. — Cartonnage de Khonsonnirojipi, prêtre d'Amon- Rà, roi des dieux, divin père d' Anhour-Shousirâ , dieu du nome de Thinis, écrivain des ordres de la maison de Khnonmou. écrivain des ordres et grand surveillant de la maison du prince d'Ethiopie, qui était l'héritier du trône d'Egypte et le grand-prétre d'Amon.
Les sarcophages de ces deux groupes proviennent surtout des deux galeries qui conduisent au fond de la cachette. On formerait aisément un troisième groupe de ceux qui furent extraits de la chambre du fond et qui appartiennent [)robablement aux premiers possessem-s de la tombe, à Tanofir (u" 1 1 66) et à sa famille. Les cercueils en étaient
très soignés , mais leur richesse même leiii' devint funeste : on leur arracha les mains et les visages afin de prendre la dorm-e qui les couvrait. Ils n'en conservent pas moins leur intérêt pour l'abondance des textes et des tableaux qui recouvrent leurs parois. La technique en présente d'ailleurs quelques particularités qui les distinguent nettement des monuments compris dans les deux séries précédentes. L'un des cartonnages qu'on y rencontre est finement découpé à joiu": les scènes s'y détachent groupe à groupe et personnage à personnage. Sur les autres . les ornements caractéristiques de l'époque se détachent en lelief sur le fond du bois au moyen d'application en pâte, ainsi les cœurs qui pendent sur la poitrine ou les scarabées à tête de bélier qui figurent Amon.
1166. — Sarcophage de Tanofir, troisième prophète d'Amon-Rà, roi des dieux, prophète de Mantou, intendant des troupeaux du domaine de Rà, prophète du dieu Khnoumou d'Eléphantine, grand-prêtre de Rà et de Toumou dans Thèbes , desservant de la chapelle funéraire d'Aménôthès I", ouvreur des portes du ciel dans Karnak, chef des secrets qu'il y a dans le ciel, la terre et l'autre monde. C'était un fort grand personnage , et son rang explique à la fois la beauté de son appareil funéraire et l'étendue de son tombeau.
1167 et 1167 bis. — Sarcophage et cartonnage de la vénérable Màkerî, chanteuse d'Amon. Le sarcophage a conservé sa dorure , tandis que tous les autres en ont été dépouillés. Le cartonnage a la figm^e et les mains couvertes d'un enduit blanc préparé pour recevoir une dorure qui n'a pas été appliquée. Cette l)lancheur des mains et du visage produit un effet saisissant.
4169. — Sarcophage de la supérieiuT en troisième ordi'e du harem on des recluses d" Amon-Pià . roi des dieux , fille du premier prophète d"Amon Manakhpirrî de la XXP dynastie. Katsashni.
1171. - — Sarcophage de Haroub . fdle de Manakhpirrî . grand-prètre d"Amon sous la XXP dynastie, et de la princesse Isimkhabiou , dont la momie fut découverte à Déîrel-Bahari en i88t, et se trouve exposée avec ses cercueils et cartonnages dans la salle P du premier étage (voir p. 338. n" 1238). Elle était deuxième pi'ophétesse ou hiérodule de Maout dans Ashirou, hiérodule de Maout dans la demeure de l'enfantement. — Pa-misou , — la chapelle oii la déesse mettait au monde le troisième dieu de la triade thébaine . le dieu-enfant. Haroub serait la sœur du grand-prètre Painotmou IL le dernier de la famille qui exerça le souverain pontificat à Thèbes. avant Pavènement de la XXIP dynastie. Ce rapprochement établit d'une manière intéressante Pétroite parenté qui existe entre les deux collections des prêtres d'Amon et des momies royales, puisque nous trouvons la momie de la fille dans Pune, et celle de la mère dans l'autre.