XXIII
Ce papyrus, l'un des plus curieux que l'on connaisse, renferme un traité de morale en forme de dialogue entre le scribe Ani et son fils Khonshotpou. Le début manque malheureusement, comme c'est presque toujours le cas : les premiers tours du papyrus tombent en lambeaux au moment où on les déroule. Ce qui reste est un ensemble de préceptes nécessaires à la conduite de la vie pratique. « Garde-toi de la femme du dehors, qu'on ne » connaît plus dans sa ville, ne cours pas après sa
> pareille, ne la connais pas, car c'est une eau pro- » fonde, et dont on ne sait pas les détours. La femme » éloignée de son mari f envoie des billets chaque »jour; si elle n'a pas de témoins de son action, elle >est là qui t'enveloppe de ses filets, crime capital » pour toi, lorsqu'on vient à l'apprendre, quand même »elle n'aurait pas réussi en réalité, car les hommes
> accomplissent toute sorte de crime rien que pour »elle.» — «Ne te grise pas dans les cabarets où » Ton boit la bière, de peur qu'on ne répète ensuite » des paroles qui soient sorties de ta bouche sans que »tu aies conscience de les avoir prononcées. Tu » tombes, les membres cassés, et personne ne te tend >la main; mais tes compagnons de boisson sont là »qui disent : «Au large l'ivrogne!» On vient te cher- » cher pour tes affaires et on te trouve vautré à » terre comme les petits enfants. » — « C'est moi, »dit Ani, qui t'ai donné ta mère; mais elle, tandis » qu'elle te portait comme elle t'a porté, elle avait >en toi de lourdes charges, qu'elle ne pouvait re- » porter sur moi. Tu es né, après les mois révolus, » et aussitôt tu l'as courbée sous le joug, sa mamelle » a été dans ta bouche durant trois années, et bien »que l'horreur de tes langes souillés soit toujours »allé grandissant, elle ne s'est jamais dégoûtée de »tes langes, au point de dire : «Pourquoi fais-je >cela?» Une fois mis à l'école, comme on t'instrui- » sait aux lettres, elle était perpétuellement chez ton » maître, chaque jour, avec le pain et la bière de sa
> maison. Maintenant te voilà homme fait, tu t'es pris » une femme, tu as monté ta maison. Aies toujours
> l'œil sur les ennuis qui ont accompagné ta nais-
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>sance et que toutes tes actions se règlent sur ce » que ta mère a fait pour toi, afin qu'elle n'ait rien »à te reprocher, et qu'elle ne lève pas ses mains «vers Dieu, car Dieu écoute ses prières.» Il y a des pages entières sur la conduite à tenir vis-à-vis des supérieurs, sur la mort, sur Tamitié, et Ton retrouve en bien des endroits les mêmes locutions qui sont proverbiales chez nous : « Sans se presser pour • arriver, le bon marcheur arrive», «le bœuf qui » marche en tête du troupeau et qui mène les autres > aux champs, n'est lui-même qu'un aninial comme » eux, > etc. Vers la fin, le fils Khonshotpou, fatigué de tant de sagesse accumulée, interrompt brutalement son père : «Ne rabâche pas tes mérites; j'en »ai assez de ce que tu fais.» Âni se résigne et explique par une parabole finale les motifs de sa résignation : « Voici la semblance de celui qui a » éprouvé la force de son bras. Le nourrisson qui »est dans les bras de sa mère, il n'a cure que de » téter ; mais quand il a trouvé sa parole, c'est pour » dire : « Qu'on m'apporte du pain. » — XXII* dyn.
Déîr el Médinéh,
1847. — Papyrus. — H. o"^ 35 ; long, o"^ 50.
Bel exemplaire du Livre des Morts ayant appartenu à Senhotpou.
L'existence du mort dans l'autre monde était soumise à des vicissitudes dont la plupart étaient prévues par la théologie : on savait qu'il devait passer en jugement, exécuter certains travaux, rencontrer des monstres assez, puissants pour le détruire, et l'on
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avait rédigé en prévision de toutes ces éventualités les prières qui forment le Livre des Morts,
Le Livre des Morts prend le défunt à la porte du tombeau. Les premières vignettes représentent les cérémonies de Tenterrement, le transport de la momie, les lamentations, le repas funéraire, et les premiers chapitres ne renferment guères que des prières destinées à accompagner ces cérémonies. C'est ainsi qu'en déposant les statuettes funéraires à côté du cadavre, on récitait sur elles la formule du chapitre VI, qui avait la vertu de les animer et de les préparer aux travaux des Champs-Elysées {dr.Vitrine O, p. 131). Viennent ensuite des chapitres d'ordre purement théologique, tels que le chapitre' XVII et le chapitre LXXII, où sont résumées, avec commentaires, les principales notions que le mort devait avoir sur sa religion. Le chapitre CXXV, nous le montre devant son juge. Osiris est assis sur un trône et, derrière lui, en une longue ligne sont accroupis les membres du Jury infernal chargé de l'assister dans son œuvre de justice. La balance est debout devant lui : sur un des plateaux, le cœur du mort, sur l'autre une petite image du mort lui-même. La double vérité introduit le mort et l'assiste pendant la pesée de son âme, tandis qu'Hor à tête d'épervier fait miséricordieusement pencher la balance du bon côté, et que Thoi à tête d'ibis écrit les résultats de l'opération et proclame le jugement. Le mort aidait l'œuvre de la justice par un plaidoyer fort beau d'expression et de pensé. «Hommage à vous, » Seigneurs de Vérité! Hommage à toi, dieu grand, » Seigneur de Vérité ! ... Je vous apporte la vérité
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»ei je détruis pour vous le mensonge. Je n'ai com- :» mis aucune fraude envers les hommes. Je n'ai pas » tourmenté la veuve. Je n'ai pas menti devant le :» tribunal. Je ne connais pas le mensonge. Je n'ai » rien fait qui fût défendu. Je n*ai pas imposé à un »chef de travailleurs chaque jour, plus de travaux » qu'il n'en devait faire. Je n'ai pas été négligent. » Je n'ai pas été oisif. Je n'ai pas faibli. Je n'ai pas » défailli ... Je n'ai pas desservi l'esclave auprès » de son maître. Je n'ai pas affamé. Je n'ai pas fait » pleurer. Je n'ai pas tué. Je n'ai pas ordonné le » meurtre en trahison .... Je n'ai pas eu de gains » frauduleux. Je n'ai pas altéré les boisseaux. Je n'ai » pas fraudé d'un doigt sur une paume. Je n'ai pas » usurpé dans les champs. Je n'ai pas faussé l'équi- » libre de la balance. Je n'ai pas gagné à faux poids. » Je n'ai pas enlevé le lait de la bouche des nour- >rissons. . . Je suis pur! Je suis pur! Je suis pur!» Plus loin, le mort reprend sous forme affirmative les mêmes idées de confession négative. « Délivrez- » moi de Typhon qui se nourrit d'entrailles, ô ma- »gistrats, en ce jour du jugement suprême; donnez » au défunt de venir à vous, lui qui n'a point péché, »qui n'a ni menti ni fait le mal, qui n'a commis » nul crime, qui n'a point rendu de faux témoignage, » qui n'a rien fait contre lui-même, mais vit de vé- »rité et se nourrit de justice. Il a semé partout la »joie; ce qu'il a fait^ les hommes en parlent et les » dieux s'en réjouissent. Il s'est concilié le dieu par »son amour; il a donné des pains à l'affamé, de » l'eau à l'altéré, des vêtements au nu; il a donné »une barque au naufragé arrêté dans son voyage;
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» il a offert des sacrifices aux Dieux, des repas funé- » raires aux défunts. Délivrez-le de lui-même ! Pro- » tégez-le contre lui-même ! Ne parlez pas contre lui, » par-devant le seigneur des Morts, car sa bouche » est pure et ses deux mains sont pures. » Au sortir du» tribunal , Tâme acquittée était remise à quatre cynocéphales, qui la plongeaient, dans un bassin de flamme pour la nettoyer de ses souillures.
Le Livre des Morts est donc une sorte de Guide, que tout Égyptien devait avoir avec lui pour voyager en sûreté dans l'autre monde. Aussi en mettaiton des exemplaires plus ou moins complets sur toutes les momies de bonne famille. La manière de se servir de ce livre était aussi simple qu'ingénieuse : il suffisait de l'apprendre par cœur ou de l'écrire soi-même pendant la vie pour le savoir après la mort. A ceux qui négligeaient une précaution aussi aisée, le fils ou quelque parent rendait le service de réciter ou de lire certains chapitres au moment même des funérailles. Enfin, en déposant un exemplaire plus ou moins complet avec la momie, on assurait au mort la connaissance intime de tout ce qui était dans le rouleau. — XX* dyn.
Sheîkh Abd el Gournalu
1848. — Papyrus. — (Mariette, Les Papyrus du Musée de Boulaq, t. I, pi. i — 5.)
Ce papyrus a été déchiré en plusieurs morceaux au moment de la trouvaille. La page du début, achetée il y a vingt ans par L. Vassalli-Bey, Conservateur du Musée, a été volée en 1877 et n'a pas encore reparu. La partie du milieu, achetée par M. Mariette,
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est exposée ici-même, sous le no 1848. La fin, acquise par un touriste inconnu, est aujourd'hui cachée dans un château d'Angleterre.
C'est le seul traité de géographie qui nous reste de Tantique Egypte, encore est-il d'une géographie un peu mythique. Il traitait du Fayoum et des Jocalités voisines. Au début, on voit deux figures du dieu Sobkou, naviguant chacune en sa barque, et recevant les prières de deux femmes coiffées de plantes fluviatiles : c'est le dieu Sobkou du midi qui entre dans le lac Mœris et le dieu Sobkou du Nord qui en sort pour rejoindre le Nil. Derrière, et plongé à mi-jambe, Râ s'avance, tandis que quatre divinités, deux à tête de grenouille, deux à tête de serpent, sont rangées deux à deux sur les rives. Les légendes indiquent que nous sommes au débouché du lac; les dieux qui président à la scène sont les Khmounou, les huit dieux créateurs du monde.
Une femme de forte taille, étendue le long du papyrus, est la déesse-vache Mihoïrt qui passait pour être «le fondement du bassin qui se trouve dans la terre de Tashe»f en d'autres termes, du lac Mœris qui est au Fayoum. De sa tête semble partir une sorte de canal, qui aboutit bientôt à la représentation conventionnelle du lac Mœris et des campagnes environnantes : un rectangle oblong, divisé en huit compartiments longitudinaux. Les quatre compartiments du milieu représentent le lac lui-même, et devaient être remplis, les deux compartiments internes de poissons, les deux externes de canards et d'oies. Sur chaque rive, un compartiment semé de figures d'arbres simulait le terrain planté qui. bordait
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le lac. Un dernier compartiment, occupé par une inscription hiéroglyphique, servait de cadre au tableau. Mais le scribe ayant, par erreur, laissé en blanc Tun des compartiments du milieu, toute Téconomie de la composition s^est trouvée dérangée. Les poissons ont envahi le compartiment des oiseaux d*eau : ceux-ci sont descendus dans le domaine des arbres, et les arbres, à leur tour, se sont rejetés sur la place réservée à l'inscription hiéroglyphique qui courait sur la rive méridionale. Des deux côtés du bassin et du canal, sont rangées les localités importantes pour rhistoire de la guerre que les dieux Hor et Sit se sont livrée dans le Fayoum, Hàouat, Parohes, Pakhnoum, etc. Les légendes nous révèlent ridée qui a présidé à la rédaction de cet ouvrage. Les dieux égyptiens avaient l'habitude de se rendre visite dans leurs temples, et ces visites étaient chaque année l'occasion de fêtes splendides. Notre papyrus n9 1848 est l'itinéraire que suivait le dieu Sobkou, le dieu Crocodile roi du Mœris, quand il rendait visite à l'une des divinités voisines. — Ep. grecque. Déîr el Médinéh,