ÉMIRS MAGNÉTISEURS
nous a laissé une impression peu agréable; mais le voyageur connaîtrait mal Gonstantinople s'il se bornait à en parcourir les plus belles parties et à en yisiter les monuments les plus remarquables. Pour parler d'une ville, et surtout d'une vaste capitale , en connaissance de cause, il faut l'avoir examinée dans ses plus modestes recoins, avoir passé en revue ses rues et ses impasses les moins engageants ; il faut enfin avoir vu toutes les classes de sa population, depuis l'habitant des quartiers les plus splendides jusqu'à l'humble marchand et à l'homme du peuple , dont la demeure est perdue au milieu des faubourgs les plus pauvres.
Gonstantinople est une ville de contrastes ; ce serait donc ne pas vouloir se mettre à même d'en apprécier la physionomie générale que de négliger celles de ses parties qui font ressortir la beauté des autres.
Toutefois, pour ne pas laisser sous ses yeux plus longtemps que de raison le tableau sur lequel ils viennent de se reposer, le voyageur fera bien de revenir à Péra en passant par les petits cimetières situés derrière Galata. L'air frais du soir, le mobile feuillage des cyprès, Taspect riant de ces lieux d'abord consacrés au sommeil des morts, mais plus tard changés en promenade,, la vue du port qui étend sa nappe d'eau resplendissante au pied de la colline, tout contribuera à donner à l'esprit du voyageur ce contentement intime qui laisse l'âme dans un repos plein de charmes.
PÊRA
ET LE 6RAND GHAMP-DES-BIORTS.
Maintenant que le voyageur connaît la ville musulmane , Constantinople proprement dite , il est temps qu'il jette les yeux sur ce qui Tentoure ; assez d'autres objets dignes de toute son attention lui restent & observer, n ne connaîtrait pas la capitale de l'islamisme s'il ne visitait pas les localités les plus intéressantes de la rive orientale de ce port qu'il a déjà plus d'une fois sillonné.
Sa première excursion aura naturellement pour théâtre le quartier qu'il habite, Péra, qu'il n'a fait jusqu'à présent que traverser à la hâte, et dont la population mêlée a, dès les premiers temps de son séjour, vivement excité sa curiosité ; Péra, avec sa physionomie semi-européenne, avec ses beaux cimetières, promenades favorites des Francs.
Ce faubourg est situé à un quart de lieue du port , sur le sommet d'une colline qui s'élève jusqu'à trois cent trente
pîeds au-dessus du niveau du Bosphore. Le nom de Pèra , qui en grec signifie vis-à-vis, en face , se justifie par la position de ce faubourg relativement à la ville proprement dite. Le nom turc est Bey-Oghîou (le Fils du Prince) , dénomination qu'explique le séjour que fît dans cette partie de Constantinople TempereurAlexis-Comnène après la chute deTenipire grec.
Péra est resté longtemps un hameau de mince apparence, et n'est connu en Europe que depuis le traité de commerce et d'amitié conclu, en 1535, par François P»; et le sultan Soliman. A partir de cette époque, ce faubourg devînt, par autorisation spéciale de la Sublime- Porte, la résidence de l'ambassadeur de France et des Francs qui s'y établirent sous sa protection. Péra acquit alors une certaine Importance ; toutefois il se peupla lentement, car les ministres étrangers datèrent longtemps encore leurs lettres et leurs dépêches officielles des vignes de Péra.
[ Des Arméniens et des Grecs enrichis au service des Turcs, poussés par Tamour de la liberté, vinrent grossir, sous l'égide des Francs, le noyau de population qui existait dans ce quartier éloigné. Ces raïas acquirent du fruit de leurs économies de vastes terrains et y élevèrent d'abord de modestes maisons de bois, puis des palais en pierre. Peu à peu le nombre des habitations se multiplia, et ces transfuges de la ville centrale finirent par expulser insensiblement les Francs de la rue principale. Ces derniers qui, aux termes de l'ordonnance d'autorisation accordée par le sultan, devaietit seuls habiter Péra ^
furent contraints de céder le terrain aux flots de rémigration arménienne et grecque ; ils se réfugièrent aux extrémités du iaubourg et dans les ruelles latérales.
Les troubles politiques qui ont agité la France depuis 1789, «t Tamour effréné des spéculations commerciales qui, depuis un siècle, a poussé tant d'Européens hors de leur sol natal, ont -contribué puissamment à augmenter le nombre des habitants de Péra. Tous ces individus, de mœurs et de croyances si diverses , trouvaient dans ce quartier d'une ville musulmane une si parfaite liberté de religion et de manière de vivre, qu'ils s'y fixèrent définitivement.
Tel est , en quelques lignes , l'historique de la fondation de Péra ; aujourd'hui la population en est si variée, que nul autre quartier de Stamboul n'offre un aspect aussi animé, aussi pittoresque. La diversité des costumes frappe le voya* geur non moins vivement que les différences de types nationaux, et la multiplicité des idiomes complétant l'illusion , ui fait croire à la réalisation en Turquie de cette tour de Babel dont les livres saints ont tracé le fabuleux tableau.
€e jeune garçon que vous voyez passer les jambes nues , les pieds enfoncés dans des souliers informes , la tête couverte d'un bonnet rouge ou entourée d'une serviette roulée , ^'est un artisan grec; cet autre qui porte un bonnet de coton bleu , c'est un commis marchand ; ce troisième personnage •qui s'avance coiffé d'un kalpak^ gris ou noir et chaussé de
(1) Espèce de coiffure faite d'une peau d'agneau noir et qui a la Iforme d'une marmite renversée.