‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 15 sur 26 · I.ISBONNfc · texte numérisé non relu

I.ISBONNfc

comptoirs sur le littoral de Coromandel et dans la haie du Bengale; Tile de Ccyjanleur payait un tribut ; enfin, ils avaient des factoreries jusque dans la Chine, et les ports du Japon, dont une tempête leur avait - ' fortuitement montré le chemin, s’ouvraient à leurs vaisseaux nombreux. Leur puissance était arrivée à cet état de splendeur et de prospérité, vers 1542, que, pendant les soixante années qui suivirent, ils fixèrent* seuls le cours des marchandises d’Europe et d’Asie. Aucun vaisseau étranger ne pouvait prendre de chargement dans les ports indiens que lorsque tous les vaisseaux portugais étaient frétés, et même aucun navire n’osait se hasarder dans les eaux de ces parages

sans être muni d’une autorisation du gouvernement de Lisbonne; le commerce de certaines marchandises — du poivre, de l’acier, du fer, du plomb, de la canelle et du gingembre — étaient en tout cas réservé aux bâtiments portant le pavillon de dom Juan III ou de dom Sébastien.

De Goa, centre de leur domination depuis Albuquerque, les vice-rois des Indes dictaient à tous les peuples leurs volontés et leurs arrêts. 11 n’y avait ni trêve, ni traité, ni paix à espérer pour le prince qui ne se reconnaissait pas avant tout vassal du roi de Portugal, et qui, pour preuve de sa soumission, ne laissait pas élever et occuper au milieu de sa capitale une puissante citadelle. La terreur qu’inspirait le nom des vainqueurs s’était répandue de tous côtés, jusque chez les peuples qui ne relevaient pas de leur domination. Cependant-- ainsi que dans toutes les guerres de con-

quêtes — en bombardant sans miséricorde les villes les plus Hérissantes, en brillant les vaisseaux de leurs ennemis jusque dans leurs propres ports, en soulevant les princes tributaires contre leurs souverains, en cherchant à entretenir ainsi la discorde et la désunion pour les faire servir à l’accroissement de leur prospérité et à l’avancement de leur fortune , ils se laissèrent parfois entraîner au-delà du but, et souvent même ils commirent des violences aussi inutiles que révoltantes. Cela est fâcheux sans doute à constater, mais nul ne saura empêcher que les pays conquis ne soient toujours menés durement par leurs vainqueurs; dans ces circonstancés difïiciles, le cri de Vite viclis ! étouffe ordinairement les sentiments généreux au moment de se produire.

Cependant des princes faibles, sans autorité et sans énergie, succédèrent àManoel;les vice-rois montrèrent plus de. cupidité que de grandeur d’âme ; dom Sébastien, poussé par de fatals conseils, périt misérablement en Afrique, entraînant son pays dans un désastre sans remède ; les rois espagnols devenus maîtres du Portugal, négligèrent comme à dessein les établissements asiatiques ; le vol, le pillage et l’insubordination prirent bientôt le dessus; plusieurs gouverneurs se déclarèrent indépendants; ceux-ci se vendirent aux princes indigènes, ceux-là s’adonnèrent ouvertement à la piraterie; des rivaux l|ardis r persévérants, riches, nombreux, bien commandés, bien soutenus, apparurent armés de toutes pièces, et la puissance portugaise s’ébranla sur ses vastes fondements, pencha

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UStlONNE.

vers sa ruine, toucha à sa dernière licurc, s'écroula pour ne se relever jamais.

En 1621, les Moluques étaient déjà tombées aux mains des Hollandais. En 1033 au Japon et sur les côles de Malabar, en 10 il à Malacca, en 1058 dans nie de Ceylan, deux ans plus tard dans les Célèbes, dans tous ces lieux où les Portugais avaient des comptoirs, des poin ts fortifiés, des territoires, des gouvernements , des provinces, ils furent attaqués et chassés par les soldats d’Henri-Frédéric, de -Guillaume II et de Jean de Witl. .

Mais de nouveaux compétiteurs plus hardis . plus persévérants, plus puissants encore, devaient se présenter et. achever la ruine de l'édifice portugais.

Dès 1000, les Anglais étaient venus, sans bruit, prendre pied à Java , à Ambouina et à Bcnda, pour y fonder des établissements qu’ils avaient eu soia d'abriter contre les éventualités des coups de main , par de puissantes fortifications. Au bout de quelques années , les relations de ces nouveaux venus étaient partout bien assises; ils possédaient même, sur les côtes de Malabar et de Coromandel , de bons et florissants comptoirs , et, bientôt, ils prêtaient charitablement à Chah-Abbas I l ‘ r et aux Persans l’appui de leurs canons, de leurs soldats, de leurs vaisseaux, et leur expérience des. guerres à l’européenne, pour frapper les Portugais d’un coup plus sérieux, en les expulsant d’Hormouz, le centre des fructueuses pêcheries de perles.

Les Anglais ne devaient pas bornera ces seuls résul-

tats leurs projets sur l’Hyidoustan. Ils engagent de nouvelles affaires, ils se lancent dans de gigantesques travaux, ils profitent avec l'habileté patiente qui leur est propre, des dissensions qu’ils ont allumées entre les nombreux princes de l’Inde; ils suscitent des guerres, soutiennent des prétendants, excitent des révoltes, entretiennent des rivalités et affaiblissent ainsi rapidement les ressorts de l’Etat. Les Portugais sont repoussés, les Hollandais vaincus, les Danois entravés , les Français attaqués ; des luttes heureuses, entreprises au bon moment contre Haïder-Ali et Tippou-Saïb , contre les Mahrattes, les Seikhs, contre tous les indigènes enfiu, leur livrent bientôt des contrées immenses, des richesses incalculables. Ils ont l’œil à tout, l’oreille à tout, et leur main est prête à s’étendre sur tout. Ils prévoient, ils surveillent, ils attendent, ils guettent, et lorsque l’heure a sonné, ils se lèvent, bondissent et tombent, comme sur une proie certaine, sur les provinces qu'ils convoitent et. qu’ils réunissent du coup à leur prodigieux empire. .

C’est ainsi qu’après ne s’être arrêtés à aucun obstacle, après avoir vaincu les fils des Ghourides et des Gengiskhanides, les Afghans et les Palans, les soubabs et les nababs mongols, les radjahs, les Mahrattes et les Seikhs, les Portugais et les Danois, les Hollandais et quelquefois aussi les Français,— les Anglais possèdent aujourd’hui les sept huitièmes de Pllindoustnn, ce pays des plus fantastiques merveilles, des plus étourdissantes surprises. Leur domination s’étend, à titre de possession immédiate ou seulement médiale sur toute

PInde eis-gan gélique cl sur plusieurs territoires de l’Inde trans-gangétique , et ils jettent., en attendant mieux et plus, un long regard d’envieuse espérance sur Pondichéry, Karikal, Yanoon, Chandernagor et Mahé, qui relèvent de l’Empire français, et sur la petite vice-royauté de Goa, la seule des conquêtes d’Aflonso Albuquerquc, qui ait été sauvée du naufrage de la puissance portugaise dans le pays enchanté d’Aureng-Zcïb, et de Témud-Jin-Gengis-Khan.

SANTA-MARIA DE BELÉM E CONVENTO DE S. JEHONYMO.

Au pied des Pyramides de Memphis, l’oeil a bien vile mesuré les prodigieuses proportions de ces colosses de pierre; la pensée s’ouvre ensuite un chemin dans ces immenses hypogées, contemporaines des Pasteurs, et les peuple aisément des ombres des Pharaons morts depuis six mille ans. Le philosophe ne va pas au-delù, et ranima-t-il les générations nées et disparues depuis que ces monuments dressent leur tête au-dessus de l’horizon embrasé de l’Egypte, il n’arrivera jamais à faire sortir de ses réflexions à travers les âges, les harmonies sublimes qui l’inondent en mettant le pied sur le parvis de Saint-Pierre de Rome, en pénétrant sous la voûte de l’Eglise de Sanla-Maria de Belém. Pour élever les Pyramides, pour remuer, tailler, entasser cette niasse de pierres — si considérable vraiment.

qu’elle sullirait, prétend-on, à la construction d’un mur haut de dix palmes, épais de six, faisant le tour d'un pays grand comme l’Espagne — qu’a-t-il fallu? Une autorité implacable, un orgueil démesuré, et des centaines de milliers d’esclaves et de brutes menées au fouet, et mourant à la peine. Au contraire, pour aligner les assises dn temple de la cité Eternelle, pour ciseler les parois de Santa-Maria, le génie, c’est-à-dire une émanation directe de Dieu, a du venir préparer, commencer , achever d’aussi merveilleux travaux. En Egypte, je ne vois qu’un effort inouï de bras mis en mouvement sous une pression matérielle, cruellement brutale, et mon cœur reste froid; à Rome ou à Rclém, l’homme religieux se prosterne en sc laissant aller au courant d'un enthousiasme- qui le ravit jusqu'aux portes d’or du ciel, le poète rêve avec délices, l’artiste contemple avec transport, le sceptique ébranlé sent la foi prendre, au moins pour un instant, le dessus dans son cœur dévasté : les arts — ces cordes de la lyre divine — font entendre à chacun le langage qu’il sait comprendre, et, sous les coups redoublés d’une émotion étrange, saisis de respect et d’adir.iration, tous nous courbons la tête lorsque nous nous trouvons en présence d’une de ces splendides manifestations de l’esprit de Dieu.

Lorsque Yasco de Gama partit pour la conquête

de la roule des Indes, le roi Manocl vint l’aCompagner à Bclém. Avant de monter sur son vaisseau, Gama, agenouillé dans le temple modeste élevé en cet endroit par l’infant dom Henri, lils de Juan 1",

demanda à la Vierge Marie de le proléger dans sa dangereuse entreprise. Il se dirigea ensuite vers sa flotte, accompagné de paisibles cénobites dont les pieux cantiques s’élevaient jusqu’aux deux, et au milieu d’une foule désolée, car ce départ semblait à presque tous devoir être sans retour. Manoel, qui avait préparé avec soin cette vaste expédition, était ému lui aussi ; avant de se séparer du hardi navigateur, il fit vœu de fonder à la place occupée par l’église et l’ermitage de dom Henri , un monastère splendide et une basilique magnifique, la plus belle qui eut jamais été construite en Portugal, à la gloire de la Reine du ciel. Gama revint après deux années de travaux et de dangers, et l’église et le couvent furent immédiatement commencés sur un plan d’une richesse et d’une grandeur dignes du motif et du but.

Sanla-Maria n’a pas de façade principale; l’on y pénètre par un porche qui dessert en même temps la Casa Pia établie dans les bâtiments de l’ancien couvent dos Jeronymos. Des deux façades latérales, l’une n’est visible que du cloître du couvent, l’autre — aussi bien que l’abside — - donne sur la voie publique, sur le quai, et l’on peut dès lors en admirer tout à l’aise les proportions heureuses , les combinaisons savantes, les détails féeriques. Il est vrai qu’avec l'examen arrivent promptement les regrets causés par la vue des restaurations lourdes et maladroites dont ce monument a été l’objet, de la part d’architectes ignorants. Mais, après tout, il n’y a pas si longtemps que le sentiment artistiqiles’éclairant ets’épu-

rant,Pon ne mutile plus chez nous-mêmes les œuvres que Ton prétend restaurer, et, ù Paris, il ne serait pas difficile vraiment de citer vingt monuments célèbres sur lesquels des artistes ont laissé la désolante empreinte de leur médiocrité et de leur mauvais goût. L’on peut s’affliger sans doute que l’église de Belém n’ait pas été mieux traitée que Notre-Dame de Paris il y a un demi-siècle; mais ne nous montrons pas plus difficiles sur les bords du Tage que sur les rives de la Seine, et gardons-nous, de peur d’ôtre injustes, de crier haro sur les Portugais parce qu’il s'est trouvé parmi eux un artiste presqu’aussi barbare que ce Français défigurant, sous prétexte de la rajeunir, la majestueuse basilique de la capitale de la France.

Quoiqu’il en soit et quoiqu’on ait pu faire, l’extérieur de Santa-Maria, avec son mélange de gothique treizième siècle et de renaissance, avec son ornementation toute resplendissante de souvenirs de l’époque sarrazine et de velléités bysantines , avec ses lignes mâles et la couleur dorée de son revêtement de marbre, offre un ensemble admirable qui saisit l’imagination aussi bien que le cœur, qui satisfait la pensée artistique aussi bien que l’inspiration religieuse.

Quant à l’intérieur, c’est bien mieux encore, et l’on reste confondu devant tant de hardiesse, tant d’audace dans les proportions générales, tant de ressources, tant d’esprit d’invention dans ces millions de détails multipliés ù l’infini, mais ne se reproduisant nulle part.

Du portail aux degrés du chœur l’on mesure 250 pieds; le transept a 200 pieds de développement; la

nef compte 105 pieds de largeur, eldu pavé à la voûte — quatre piliers suffisent à la soutenir — il n’y en a pas moins de 125. Les piliers sont merveilleux de légèreté et de sveltesse ; l’on a pris plaisir à les couvrir de broderies dont l’œil ne saurait suivre les contours variés ; ils s’élancent avec une audace surprenante, et, depuis trois siècles et demi, ils semblent se faire un jeu de la charge énorme qu’ils supportent. La voûte est incroyable de ciselures fines, souples, capricieuses autant que celles dont la verve lancée à toutes allures de Cellini enrichissait les aiguières fameuses destinées à François I er . Il y a, courant du haut en bas des piliers, en long et en large de la voûte, glissant, serpentant, ruisselant sur toute la surface des parois de cette basilique, des motifs d’ornementation — dont le nombre n’a pour sûr jamais été calculé — qui se combinent, s’enlacent, se confondent, se brouillent, s’éclaircissent avec une adresse et une fécondité inouïe. L’on n’a jamais été plus loin en abondance d’idées, en richesse, en magie d’exécution. Ce sont les méandres inventés par les artistes de l’Asie, mais relevés par la grûce et l’élégance des grands ornemanistes italiens du xvi e siècle. Les regards éblouis finissent par s’y perdre, l’esprit reste en suspens, toutes les prévisions sont dépassées, et l’enthousiasme atteint sans peine les proportions les plus inattendues.

Et les deux grands buffets d’orgues , avec leurs anges-caryatides, avec leurs couronnements, leurs corniches, leurs chapitaux , leurs pilastres , leurs panneaux , leurs volets , leurs soubassements si bien

taillés à jour, si bien découpés, si bien dorés, ne les prendrait-on pas pour quelques pièces immenses d’une orfèvrerie colossale? Et les stalles de la tribune de ces orgues richissimes ne sont-elles pas, elles aussi, assez bien partagées en feuillages, en festons, en rinceaux, en volutes, en figurines, en rosaces, en ornements délicats? Quelle imagination avaient donc ces hommes qui faisaient, en toute occasion, jaillir de leur cerveau ou de leur cœur tant de pensées nouvelles, qu’une main toujours habile traduisait ensuite avec bonheur!

Elles chaires de l’entrée du chœur, quel beau lo leur a réservé l’esprit inventif de ces inépuisables sculpteurs dont les noms sont perdus! Ici l’ornement se détache du fond menu comme un fil ; là il se rassemble, se reploie, se renoue comme pour prendre des forces qui lui permettront de se diviser dans un instant, plus vivace, plus emperlé, plus fleuri , plus peuplé de petits anges qui se glissent, sans les briser jamais, au milieu de toutes ces mailles de marbre.

Ces choses si belles et si parfaites causent une vive impression, lorsque l'on va de l'une à l’autre; cependant l’aspect général émeut d’une façon bien plus absolue, car vous sentez alors vos instincts poétiques ou religieux se réveiller, s’exalter et vous dominer tout entier. La porte principale d’entrée est au pied de la nef, sous la voûte surbaissée de la tribune des orgues; s’étendant sur une sorte de vestibule obscur grand ouvert sur l’église, cette voûte encadre de ses contours ascétiques l'ensemble lumineux de l'intérieur

de la basilique. C’est là qu’il faut se placer pour voir Santa-Maria. Il n’y a pas, comme dans certaines cathédrales de France, de demi-jour triste et maladif ; le soleil y pénètre au contraire abondant et à pleines fenêtres, mais adouci et vaporeusement empreigné des tons variés des vitraux. J’aime mieux dans les temples la clarté nette et franche que l’ombre sourde, indécise et froide ; dans la condition première, l’âme, qui se ressent si bien des influences extérieures, s’élève et espère ; dans la seconde, elle s’affaisse et se laisse entraîner par la terreur des fantômes de la désolation. Dans Santa-Maria une gaîté suave et limpide, si je puis parler ainsi, rayonne partout ; il serait difficile d’y prier sans éprouver . un bien-être réel , sans y puiser l’énergie qui fait la force en présence des dangers prochains. Je ne sais rien d’aussi beau que Santa- Maria considéré aux différents points de vue de l’ordre moral ou physique ; plus on y reste, plus on pénètre dans l’examen de l’ensemble ou des détails de ce majestueux édifice, et plus les élans d’enthousiasme dont j’ai déjà parlé deviennent vifs, impérieux, irrésistibles.

Dans le chœur sont placées plusieurs tombes royales. D’un côté, se trouvent celles de dom Manoel et de sa femme Maria Fernanda, la Catholique; de l’autre, celles de dom Juan III et de Catherine-Philippe de Castille, qui partagea le trône avec lui. Ces quatre tombeaux sontexactement semblables :des sarcophages de marbre reposent sur des éléphants qui sont là pour rappeler l’Asie dont ces puissants conquirent de leur vivant

tout le littoral, depuis le détroit de Bab-el-Mandeb jusque vers les confins de la Chine.

L’on montre auprès du chœur une statue de S*— Jérôme, en porcelaine, d’une belle exécution et que le roi Manoel reçut en don du pape Jules II.

Derrière le maître-autel se trouve un grand tabernacle ou Saclaria, en argent, tout chargé de myriades de petites ligures faites au repoussé et reprises au burin avec une adresse remarquable. Ce n’est pas la portion la moins curieuse et la moins intéressante de cette admirable église, et, quoiqu’il y ait en général de la lourdeur dans les ligures et dans les ornements, c'est encore là une merveille de richesse et d’exécution. Ce bijou, haut de neuf ou dix pieds, a été donné par le roi dom Pedro II à Santa-Maria, pour étreplacé au-dessus du corps de son père AtTonso VI.

La sacristie est de la même époque et des mêmes artistes que l’Église. C’est une très-vaste salle carrée; dont la voûte basse et plate est supportée par un seul pilier qui ne le cède en rien, pour l’ornementation, à ceux de l’intérieur de la basilique. Cette sacristie a une physionomie un peu étrange, un caractère un peu sombre, un peu âpre même; toutefois le sentiment religieux s’y trouve profondément écrit partout; elle est parfaitement digne d'appartenir au temple dont je viens de raconter les splendeurs. Quelques tableaux dont les sujets sont puisés dans l'histoire de Vasco de Gama, et dont quelques-uns, peints dans le genre de certaines toiles flamandes, ne sont pas sans mérite, garnissent les murs de la sacristie.

’ -SBONNE.

Les Anglais, qui sont toujours en quête partout où il y a quelque bonne récolte à faire, ont pris des estampages d’une grande partie des motifs de l’ornementation de Santa-Maria.

Dans l’année qui suivit le tremblement de terre , la voûte principale de la tribune des orgues s’écroula ; elle fut reconstruite dans le style du monument, mais sur une donnée beaucoup plus simple que les petites voûtes qui sont auprès.

Les travaux commencés par Manuel furent suspendus à la mort de ce grand monarque, et Juan III, son successeur, sur les instances de sa femme, reprit la construction inachevée de Santa-Maria. Malheureusement , les artistes de Manoel étaient morts eux aussi, et des hommes qui n’avaient nulle conscience de leur lâche, construisirent le chœur, dont le style grec — avec ses moulures rigides et ses profds austères — produit la plus fâcheuse disparate. Ce n’est pas que je sois le moins du monde disposé à jeter la pierre aux grands architectes d’Athènes, mais leur art fait ici la mine la plus chagrine et la plus déplacée. Le vieux temple de Pæstum se faufilant au milieu de ce monument si riche de fantaisies et de caprices, les pilastres doriques — qui ne vont que par compas et par mesures — heurtant les styles sarrasino-bysantins et gothico-renaissance dans l’épanouissement de leurs plus libres allures, voilà des prétentions qui seront bel et bien bafouées par tous ceux qui comprennent un peu des choses artistiques.

Toutefois, aujourd’hui que le gouvernement poilu-

gais est parfaitement éclairé sur la valeur de Santa- Maria, il songe sérieusement, paraît-il, à en faire reprendre la construction au point où l’avait laissée la mort du royal fondateur. Le chœur sera abattu ; la balustrade de la tribune des orgues sera mise à terre: les chaires adossées aux deux derniers piliers auront un sort pareil ; les restaurations déjà faites seront revues avec soin. Des projets en ce sens sont à l’étude, et l’on peut espérer qu’un jour l’on verra Santa-Maria de Belém telle que l’auraient achevée eux-mêmes les grands artistes qui avaient si magnifiquement compris la pensée du roi dom Manoel.

Après avoir quitté l’église de Santa-Maria, nos guides nous firent monter , pour arriver à la tribune des orgues , un escalier monumental dont les voussures sont décorées de peintures exécutées à la fresque. Il n’y a pas lieu de féliciter l’artiste auteur de ces peintures, sur la pureté de son goût, la fidélité de son dessin et le charme de sa couleur. Je n’ai rien à dire de la tribune des orgues ; tout-à-Pheure les sculptures des buffets et des stalles ont reçu un juste et complet tribut d’admiration. Mais il faut s’arrêter dans la salle chapitrale qui la précède ; elle est remarquable par son plafond en bois et à caissons d’un beau et riche travail ; elle est intéressante surtout par les portraits qui s’y trouvent réunis, (le sont ceux des représentants

de la monarchie portugaise, depuis le comte Henri jusqu’à dona Maria Segunda.

Ifs sont tous là ces rois et ces reines, rangés par ordre chronologique; en allant du premier au second, du second au troisième et ainsi de suite, jusqu’au dernier — les rois espagnols et dom Miguel ne figurent pas toutefois dans ce musée de souverains— l’on peut suivre toutes les phases de gloire et de revers , de grandeur et d’abaissement qui constituent l’histoire du Portugal.

Le premier portrait est naturellement celui du comte Henri, sur l’origine duquel l’on a si longtemps disputé. La Chronique des rois de Portugal, dressée par Galvao et suivie par Cainoëns, le fait naître d’un roi de Hongrie qu’elle ne nomme point, mais que certains savants ont cru être Etienne I er . D’autres ont prétendu qu’il était de la maison de Lorraine; d’autres enfin le font neveu de Godefroy, le conquérant de Jérusalem. Toules ces opinions ont été détruites par un manuscrit du xn e siècle, trouvé dans l’abbaye de Fleury et imprimé à Francfort par le savant Pierre Pilhou. C’est d’après ce manuscrit que Théodore Godefroy publia, en 1651, son traité de l’origine des' rois de Portugal, où il prouve que ces princes descendent en ligne directe de l’auguste maison de France. Robert-le-Saint, fils de Hugues Capet, eut deux fils, Henri I er , roi de France, et Robert, duc de Bourgogne. De Henri descendent les rois de notre pays, et de Robert, les rois de Portugal. Le comte Henri, arrière petit-fils de Robert-le-Saint, était passé en Espagne avec quelques chevaliers français attirés, comme lui, par la réputation

du Cid. Il y fil des prodiges de valeur contre les Almoravides, et reçut pour récompense, en 1072, le gouvernement du Porto et la main de la princesse Tareja, lille d’Alfonso VI, roi de Castille. Après vingt-deux, ans d’union, il eut un fils. Celte naissance inespérée causa tant de joie au vieux roi Alfonso, que ce monarque donna à son gendre, en toute souveraineté, le Porto et ses dépendances. Henri, après avoir triomphé des Maures dans vingt batailles, après avoir réuni à ses domaines une partie du territoire des vaincus et fait aussi quelques conquêtes sur les peuples de la Galice et du royaume de Léon, mourut en 1112, laissant la tutelle de son fds, âgé de trois ans,.à dona Tareja.

Le fils du comte français c’est ce vaillant Affonso Henriques qui gagna la bataille d’Ourique, se lit proclamer roi par ses soldats d’abord, par les Cortès réunies à Lamégo ensuite, et qui s’empara de Lisbonne, des terres translaganes, de l’Estramadure entière, d’Obidos, de Torrès-Vedras, d’Alemquer, d’Elvas, de Moura, de Serpa, d’Alcacer, d’Evora, de Sezimbra, de Palmella, de Badajoz et de bien d’autres villes encore. Les commencements d’un règne si bien rempli avaient été difficiles. Tareja, régente, ne voulut pas céder le gouvernement à Ajïonso, lorsque celui-ci, âgé de dix-huit ans, réclama l’exercice de ses droits. Il y eut deux partis, l’un pour, l’autre contre Alîonso; on en vint aux mains et le fils du comte Henri, vainqueur à Saint-Mamède, s’empara définitivement du pouvoir. Sa mère, enfermée dans le château de Lanholo, envoya implorer le secours du roi de Castille; celui-ci accou-

rut aussitôt, et Atïonso, après avoir remporté une nouvelle victoire à Valdovez, ne put cependant empêcher son adversaire de venir l’assiéger dansGuimaraéns. Quoi qu’il en soit, la paix fut conclue , et le roi de Portugal , en pleine jouissance de son autorité , continua les travaux de son père et poursuivit à ou^ trance la guerre de conquête entreprise contre les Maures. Dans ce temps là, les luttes étaient terribles ; lorsqu’une cité cédait sous les efforts d’un dernier assaut, le carnage était aussi grand que la colère des vainqueurs, affreux et prolongé autant que le désespoir des vaincus. Sur la fin de son règne, Affonso fut moins heureux ; il eut maille à partir avec les Espagnols, et, dans un combat, il fut fait prisonnier. Pour prix de sa liberté il dut faire le sacrifice .de tout ce qu’il possédait dans la Galice et dans le royaume de Léoh. Il avait alors soixante-quinze ans.

Trois jours après les funérailles d’Affonso, dom Sancho fut proclamé roi .et couronné. Les soins qu’il donna, à L'agriculture et l’envoi de colonies dans les lieux ravagés par la guerre et la peste, lui valurent le surnom de Poplqdor. Il prit sur les Maures la ville de Sylves, en Algarve. Il fut aidé dans cette conquête par des croisés du Nord, qui s’étaient embarqués pour la Syrie et allaient au secours de Lusignan, roi de Jérusalem, tout comme son père Lavait été lors du siège de Lisbonne.

Affonso II inaugura son règne en assistant, avec les autres princes chrétiens de l’Espagne , à la fameuse bataille de Las Navas de Tolosa, gagnée en 1212 sur

les Almohades. A la suite de contesta lions avec le clergé de son royaume , dans lesquelles le pape Honorais III se déclara contre lui, il fut excommunié ; il ré. pondit aux arrêts de la cour de Rome par des victoires nouvelles remportées sur les ennemis du nom chrétien, et finit par reprendre, sur les infidèles, la ville d’Alcacer do Sal , après une bataille sanglante livrée sous les murs mêmes de la ville.

Dom Sancho II vint ensuite ; il avait vingt ans lorsqu’il parvint à la couronne. Il se réconcilia avec le clergé et combattit, avec des chances diverses, les Maures des Algarves. Malheureusement il se laissa aller à toutes les inspirations de sa folle passion pour dona Mencia de Haro, qu’il avait épousée, et dont la fatale influence lui aliéna promptement l’atTection de ses sujets. Son royaume fut mis en interdit par le pape Honorius IV; une révolution éclata, et il courut se réfugier à Tolède, auprès du roi de Castille, pendant que son frère, avec le titre de régent, administrait le royaume.

AfTonso III prit possession du trône en 1248, à la mort de dom Sancho. Il acheva l'exécution des projets d’agrandissement formés par ses prédécesseurs, s’empara définitivement des Algarves et donna au Portugal les limites qu’il ne franchit jamais depuis. Doué d’une rare énergie, AfTonso eut à lutter, lui aussi, contre le clergé; mais il parvint à en réprimer les excès et il mourut en 1279, laissant le trône à son fils Diniz.

Voici un trait d’inébranlable fidélité qui appartient à cette époque de l’histoire du Portugal et dont la

place peut très-bien se trouver ici. Elle a un cachet de simplicité dramatique qui peint fortement les mœurs encore primitives de ce temps-là.

Martin Freitas commandait dans Coïmbre et tenait la campagne au nom des intérêts de Sancho II, retiré à Tolède; bloqué dans Coïmbre, il supporta avec un courage opiniâtre toutes les privations inséparables dirn long siège. Sancho meurt; AtTonso s’empresse d’en avertir l’héroïque Martin ; celui-ci craint une surprise, demande et obtient une suspension d’armes, afin d’aller à Tolède s’assurer par lui-même de la vérité de la triste nouvelle. Là il se fait ouvrir le tombeau du roi, lui remet dans les mains les clefs de Coïmbre et lui adresse ces paroles : « Sire, tant que vous ave/ » vécu, j’ai essuyé mille dangers, souffert la soif et la » faim, mangé du cuir et bu de l’eau croupie, pour » soutenir vos droits et vous prouver ma fidélité. A » présent que vous êtes mort, je remets entre vos » mains les clefs de la ville dont vous m’aviez confié » la garde. Je dirai aux habitants de Coïmbre que vous » ne vivez plus et que nous pouvons obéir à votre » frère, sans manquer à nos devoirs envers vous. » Il faudrait plaindre celui qui ne serait pas touché de la naïve énergie de ce discours.

Après dom Diniz, qui abolit les Templiers et créa l’Ordre du Christ, c*est Affonso IV, dit le Bravo. Il gagna sur l’empereur du Maroc, Al-Bohaccm, descendu en Espagne avec une armée formidable , la célèbre bataille de Tarifa, dans laquelle deux cent mille infidèles trouvèrent la mort. Il est vrai que ce sont les

historiens péninsulaires qui accusent ce chiffre fabuleux. Dom Affonso IV fut un souverain dur envers son peuple et cruel pour les siens. Rien ne prouve mieux cette rigueur extrême que la fin tragique d’Inez de Castro, que son fils Pedro avait épousée secrètement. L’infant, en apprenant qu’Inez venait d’être mise à mort à Coïmbre, donna une libre carrière à son désespoir; il déclara la guerre à son père, mit tout à feu et à sang, puis, comme si sa douleur se trouvait apaisée, il feignit de pardonner aux exécuteurs de la volonté paternelle. Mais, lorsque la mort d’ Affonso le porta sur le trône, il ne se donna pas de repos qu’il n’eût obtenu de Pierre-le-Cruel , roi de Castille , l’extradition des coupables, qui s’étaient réfugiés dans son royaume, et bientôt il eut entre ses mains avides de vengeance, le grand-sénéchal du royaume, Pedro Cœlho et Diogo- Lopez Pacheco, les lâches assassins d’une femme qui n’avait eu pour défense que sa jeunesse, sa beauté, ses larmes et les cris de ses enfants. Pacheco put s’échapper. Quant au sénéchal et à Cœlho, ils furent mis à mort sous les fenêtres du palais, et la plume se refuse à retracer les circonstances horribles de leur supplice.

Cette sanglante exécution terminée, dom Pedro voulut rendre les derniers honneurs à Inez, et la proclamer reine de Portugal. Il se transporta d’abord dans la ville de Cantanhède. Là, en présence de la noblesse et du clergé, il jura qu’il avait épousé Inez de Castro, et produisit les témoins de cette union ; après quoi les prélats déclarèrent au peuple le mariage de dom Pedro et

(Tiriez. Il se rendit ensuite à Coïmbre, au couvent de Sainte-Claire. Inez fut exhumée, revêtue de ses habits royaux et placée sur un trône avec une couronne sur la tête. Les grands , les seigneurs de la cour la reconnurent pour leur souveraine, et lui baisèrent les mains. Un char magnifique , suivi d’un long cortège en deuil, la conduisit au monastère d’Alcobaça, lieu de la sépulture des rois de Portugal. La pompe funèbre marchait entre deux files de flambeaux qui bordaient la route depuis Coïmbre jusqu’à Alcobaça. Les tristes restes d’Inez furent alors rendus au cercueil.

Pedro, après avoir ainsi vengé et réhabilité son amante, s’adonna tout entier aux soins de son gouvernement. Lorsqu’il fut mort, il fut inhumé dans le monastère d’Alcobaça , à côté du tombeau d’Inez.

Ce fut au tour de Fernando I er de porter le sceptre. Faible, insouciant, immodéré dans ses plaisirs, il devint l’époux de Léonor Tellez, déjà mariée à dom Laurent de Cunha, et, au moment où il commençait à s’apercevoir qu’il avait fait asseoir sur le trône une femme artificieuse , sans pudeur et sans respect pour la couche royale, il mourut laissant, malgré tout, la régence entre les mains de Léonor.

Le roi Fernando n’avait pas eu d’enfant mâle; la princesse Béatrix, sa fille unique, était mariée au roi de Castille, et celui-ci revendiquait la couronne de Portugal, sauf à la remettre au premier prince qu’il aurait de Béatrix. Aux prétentions du roi de Castille le Portugal opposait les droits de dom Juan, fils de dotn Pedro et d’Inez de Castro ; mais ce prince était

en Espagne et se trouvait au pouvoir du roi. Un troisième concurrent, moins redoutable en apparence, mais plus à craindre en réalité , était un autre dom Juan, lils naturel de dom Pedro , qui comptait dans le peuple et même dans la noblesse, presqu’autant de partisans que le fils d’Inez de Castro. Dans un chapitre précédent Ton a vu ce qu’il advint de cette conflagration : Léonor fut chassée, le comte de Ourem fut étendu mort, d’un coup de poignard, aux pieds de sa royale maîtresse, par dom Juan lui-même; des crimes nombreux furent commis, et les notables du royaume convoqués à Coïmbre, intimidés par le chancelier das Regras, par le connétable Nuno Alvares Pereira, et par le peuple soulevé, décernèrent enfin la couronne à dom Juan.

La branche directe de Bourgogne avait cessé de régner. Les deux cent quatre-vingt-huit années qu’elle resta sur le trône forment la première période de l’histoire du Portugal. C’est un Etat qui se fonde; ce sont des guerres de conquête qui s’engagent et qui, heureusement terminées, reculent, aux dépens des ennemis de la Croix, les limites du royaume. Le peuple se nationalise, les frontières se dessinent, le pays se sent vivre, et les efforts d’une puissance voisine, pour arrêter des progrès qui l’inquiètent, tournent à la confusion des envahisseurs vaillamment repoussés. Des luttes intestines, des drames sanglants, des représailles lugubres, des crimes, des hontes se succèdent au milieu des pages les plus sublimes. Mais qu’importe? rien ne saurait arrêter le Portugal dans son essor, et lorsque

les Aviz, avec leur autorité virile, forts et aventureux, maîtres de ressources insoupçonnées, auront rêvé pour leur pays l’empire le plus vaste et le plus riche du monde, ce rêve, quelque extraordinaire qu’il paraisse, sera promptement réalisé, et le royaume d’Affonso Henriques jouera dans l’histoire de la civilisation moderne le rôle le plus étonnant et le plus incroyable.

Pendant cent quatre-vingt-treize ans , de 1385 à 1578, les Aviz guidèrent les destinées du Portugal. C’est la seconde période historique de ce pays; c’est aussi l’apogée du succès, c’est le sommet de la gloire , c’est l’épopée.

Dans le cours de ce livre, j’ai parlé de Juan I er et de ses travaux. Dom Duarte lui succède; il hérite du courage et des talents de son père, mais non de son’ bonheur : il meurt, atteint de la peste, cinq ans après être monté sur le trône.

Un fait qui se rapporte au règne de Duarte mérite d’être conservé. Le roi hésitait à se rendre aux sollicitations de ses frères Henri et Fernando qui le pressaient de faire la guerre aux mahométans d’Afrique. Il existait entre lui et les Africains des traités que ceux-ci avaient religieusement observés. Cependant il céda. Toutefois, avant de partir, il crut devoir, pour l’acquit de sa conscience, soumettre son projet à la cour de Borne. La matière y fut traitée en plein consistoire, et la réponse du pape est très-remarquable pour le temps :

« La guerre projetée ne serait juste et permise qu’au- » tant que le Portugal serait forcé de la faire dans l’in- * térêt de sa propre conservation. Autrement elle se-

» rait injuste et condamnable, attendu que l’air, l’eau, » la terre, tous les éléments enfin ont été faits pour les » hommes en général, et que l’on ne peut les en priver » sans blesser le droit naturel et le droit des gens. » Cette réponse arriva trop tard : l’expédition était prêle, et les scrupules du roi s’étaient évanouis. Les Portugais ne furent pas heureux dans celte entreprise. Tanger fut attaqué avec impétuosité ; mais, accablés par le nombre et poursuivis jusque dans leurs retranchements, les assaillants n’obtinrent la liberté de se rembarquer, qu’en promettant de rendre Ceula, pris quelques années auparavant, et en laissant le prince Fernando pour étage. Ceuta ne fut pas rendu et le prince resta aux mains des infidèles. Il mourut au royaume de Fez, après six ans de captivité.

Dom Affonso V, fils de Duarte, garde longtemps la couronne sans que le pays y gagne beaucoup en éclat et en force. Enfin dom Juan II paraît ; l’aurore d’une gloire incomparable s’annonce, le Portugal va devenir l’une des plus puissantes nations du globe.

Dans ce chapitre même, j’ai dit le prodigieux succès des entreprises de Juan II et de Manoel, et l’on sait combien était magnifique l’héritage laissé par Juan III à dom Sébastien. L’on sait aussi quels furent les tristes résultats de l’expédition en Afrique de ce dernier prince. Au moment où le vaisseau de la monarchie craquait de toutes parts , battu par une tempête déchaînée, il eût fallu une autre main que celle du débile cardinal Henri pour empêcher la grandeur portugaise de sombrer sans retour; le pays s’était énervé

dans les délices asiatiques, 11 rêvait de plaisirs, de fêtes, de fleurs et de parfums tandis que l’Espagne n’attendait, depuis quatre siècles, qu’une occasion pour l’effacer de la carte du monde. Quelques années après la bataille d’Alcacer-Québir, cette occasion se présenta : l’Espagne n’eut garde de la laisser échapper.

De 1580 à 1640, l’Espagne reste maîtresse du Portugal. La décadence marche à grands pas ; chaque jour c'est un ressort de l’Etat qui se brise, et lorsque Juan IV chasse les Espagnols, il ne peut suflire il cette tâche immense de reconstruire un empire. Il s'y essaie cependant, mais c’est presque toujours en vain, et sous son fils Affonso VI les choses vont plus mal encore. Prince faible et timide, il est forcé, après avoir divorcé, de céder le gouvernement à son frère dom Pedro, qui devient, en môme temps, le régent du royaume et l’époux de la reine répudiée. Le règne de dom Pedro II et celui de son fils Juan V sont également fatals au Portugal. Dom José, au contraire, aidé du marquis de Pombal, retient, pour quelques armées au moins, son pays déjà penché sur le bord de l’ablme, et, grâce à la confiance que le monarque ne cesse d’avoir en son ministre, l’on peut se croire revenu aux grands jours de l’ancienne splendeur. Mais à l’intelligence éclairée de José, à l’activité incessante du marquis de Pombal succèdent l’impéritie et l’incapacité de nouveaux souverains et de nouveaux ministres, et Maria I re , et Pedro III, et Juan VI assistent, sans presque rien faire pour l’arrêter, à l’affaiblissement graduel et rapide d’un pays qui a

cependant compté les plus vastes, les plus riches colonies que se soient partagées, en Asie, en Afrique, en Amérique, les nations maritimes de l’Europe, dont les vaisseaux, en un temps, furent les plus nombreux et les mieux commandés, dont les armées cent fois victorieuses étaient renommées entre les plus belles et les meilleures du monde, dont les richesses enfin furent incalculables et la puissance sans pareille.

Aujourd’hui le Portugal n’est plus qu’une petite nation. Toutefois, désormais que les luttes civiles et les contestations de famille sont finies, que l’esprit révolutionnaire est contenu, que l’œuvre si laborieusement commencée par dom Pedro IV et plus laborieusement encore continuée par dona Maria Segunda est pour ainsi dire achevée, si toutes chances d’agrandissement territorial sont perdues, il reste à ce pays une belle place à prendre parmi les nations industrielles et commerciales.

Les Portugais sont doux, bienveillants, courageux et d’une tempérance qui ne se dément jamais ; le Portugal possède des colonies considérables — en Asie : Goa , Diù , sur les bords du Combayo , une partie de Rie de Timor, et la ville de Macao ; en Afrique : l’ile de St-Thomas, tout le littoral depuis le cap Nero jusqu’à Plie de Fernando-del-Po, les lies de Madère et de Puerto-Sartto , les dix lies du Cap-Vert, les neuf Açores et les gouvernements d’Angola et de Mozambique; — il est plus riche encore des trésors sans nombre et qu’il connaît à peine, que lui prodigue la nature. Sous Poeil vigilant de son jeune monarque, qu’il se lance dans ces

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entreprises qui augmentent et assurent le bien-être des populations : qu’il ouvre des routes , qu’il creuse des canaux. , qu’il établisse des lignes de fer pour se rapprocher des grands marchés du continent; qu’il fonde des usines et des fabriques , qu’il organise sur des bases larges et facilement abordables des banques où viendront s’alimenter les grands travaux industriels, commerciaux et agricoles ; qu’il fasse exploiter ses belles mines de fer, de cuivre, d’or, d’étain et d’antimoine ; qu’il devienne état producteur et d’exportation, au lieu de rester état consommateur et d’importation; qu’il active sa navigation fluviale ; qu’il s’adonne aux arts, cultive les sciences, encourage l’agriculture, — et il acquerra une situation digne de son passé et profitable surtout à son avenir.

Le roi Pedro V vient d’accomplir un long voyago d’étude en France et en Belgique. Prince sérieux et réfléchi, il a vu par lui-même et de près d’où les nations tirent aujourd’hui leur force et leurs richesses. Edifié sur les nécessités elles besoins de la civilisation actuelle, il va certainement s’appliquer à développer dans l’esprit de son peuple le germe de ce qui peut seul lui rendre une partie de son ancien renom : le génie de l’industrie et des arts.

Avant de quitter la salle des souverains du Portugal, je veux exprimer le désir qu’un jour on lise auprès des portraits de ces rois et de ces reines le nom des grands personnages qui ont le plus travaillé pour la gloire du pays. Dans une monarchie absolue, la personnalité du chef de l’Etat résume tout ce qui s’accomplit de grand,

de beau el de fort, de môme que la pensée populaire fait remonter jusqu’à elle les erreurs, les fautes, les crimes de la nation entière. Cela est injuste à coup sûr, et les rois ne sauraient pas plus absorber devant l’Histoire l’éclat de certaines individualités, qu’être responsables des actes mauvais qu’ils n’ont ni dirigés, ni inspirés.

Partant de ce point de vue, je voudrais, par exemple, qu’auprès d’Affonso Henriques, brillât, en lettres d’or, le nom d’Egaz Moniz. Après avoir aidé son élève et son maître dans la conquête d’une autorité que la régente Tareja lui disputait les armes à la main, il sauva le roi réfugié dans Guimaraens. Les Castillans assiègent la ville; pressé de toutes parts, manquant de vivres, épuisé par la lutte et menacé d’une perte inévitable, AlTonso périssait, si, par un dévouement héroïque, Egaz Moniz n’eût conjuré la tempête qui devait engloutir la monarchie naissante.

A côté de l’image de dom Juan I er , -on aimerait à lire le nom du connétable Nuno Alvares Pereira. Celui-là fut pour le prince et pour le roi un ami sincère, un vaillant el héroïque compagnon. À Lisbonne, pendant la régence sanglante de Léonor, la veuve de Fernando ; à Coïmbre, alors qu’il fallait, par un élan de sublime courage, arracher au peuple et aux Cortès les acclamations qui devaient porter sur le trône le chef de la maison d’Aviz; pendant et après la célèbre journée d’Aljubarola dans laquelle se jouait contre les Espagnols la nationalité portugaise; à Ceuta, dont la conquête assura au vainqueur la libre navigation des mers

africaines; partout enfin où Juan eut besoin d’un coeur et d’un bras, le connétable mit au service du souverain l’esprit de dévouement et le génie de la guerre dont il était animé.

La liste de ceux qui surent prévoir ou guider les grandeurs maritimes du Portugal serait longuejelle encadrerait magnifiquement les portraits de Juan I", de Juan II, de Manoel et de Juan III. Jamais plus brillantes individualités, en effet, ne se produisirent au milieu de plus merveilleuses circonstances. L’infant dom Henri et les premiers navigateurs qui osèrent se risquer dans l’exploration des côtes lointaines et des mers inconnues , seraient les premiers. Puis s’avancerait Gaina, ouvrant aux nations européennes la route maritime des Indes ; Alvarez Cabrai, qui découvrit le Brésil, viendrait ensuite; Pacheco, sept fois vainqueur du Samorin ; Almeida, le premier qui partit de Lisbonne pour l’Asie, avec le titre de vice-roi et des pouvoirs souverains; Albuquerque, le véritable fondateur de l’empire indien ; Soarès, Sequiera, Henri de Menezès, Sampayo, Nuno da Cunha, Etienne de Gaina, Martin de Souza, Juan de Castro* Luiz d’Ataïde et cent autres également dignes de figurer sur ces tables glorieuses, formeraient ta plus beau cortège de héros dont jamais peut-être monarques fussent escortés.

Et cette grave et noble figure de Luiz Camoëns ne trouverait-elle pas naturellement sa place au milieu de l’apothéose des héros dont les Lusiades ont chanté la gloire, et peut-être môme assuré l’immortalité? Soldat et poêle, il ne connut de la vie que les amertumes et

les larmes, et c’est à peine si l’on sait aujourd’hui la place où reposent les restes de cet homme illustre , mort, comme tant d’autres, de misère , à l’hôpital.

Si les bornes de ce livre étaient jnoins étroites, j'aimerais à développer cette pensée que la tradition a tort le plus souvent d’attribuer à la couronne le profit de travaux qu’elle n’a ni conçus, ni entrepris, ni exécutés. Un roi fait quelquefois à lui seul toute la gloire de son règne, je le veux bien ; mais quelquefois aussi il ne jouerait qu’un rôleinsigniftant dans la postérité sans la gloire acquise par des hommes privilégiés qui furent ses sujets. Dans l’un de ces deux cas, la couronne est l’âme et la tôle du pays, et les inspirations viennent d’elle; dans l’autre, elle n’est que le bras, elle exécuté ce que certains imaginent à sa place. Ainsi, chez nous, Charlemagne, Louis IX, Louis XI, Henri IV et Napoléon absorbent réellement dans leur gloire toutes celles qui se sont produites à leurs côtés ; ces gloires venaient d’eux, elles ne se seraient peut-être pas manifestées sans eux, et elles retournent à eux. Au contraire, Charles VII, sans Jeanne-d’Arc , cette inspirée sublime qui appartient autant au ciel qu’à la terre; Louis XIII, sans Richelieu, ce grand homme d’Etat qui sut si bien régner pour son maître ; Louis XIV, sans cette merveilleuse pléiade de génies qui accouraient chaque jour faire au demi -dieu en talons rouges — ou bien à ses maîtresses — l’hommage de leurs immenses travaux, quel renom auraient-ils? aucun, sans doute,

car ils ne seraient qu'une date dans le livre impérissable de l’Histoire.

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