‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 16 sur 26 · CASA PIA · texte numérisé non relu

CASA PIA

Cet établissement de charité est le plus considérable de ce genre qui existe dans le royaume. Il fut fondé dans l’ancien couvent dos Jeronymos, par l’empereur dom Pedro. Il a pour destination l’entretien et l’éducation des enfants pauvres ou orphelins des deux sexes. Il donne place à douze cents pensionnaires. Au temps où nous le visitâmes, il ne renfermait que 480 garçons et 300 petites filles. Des externes peuvent également s’y faire admettre. Dans la Casa Pia se trouvent encore de jeunes aveugles et de jeunes sourds-muets. Ces pauvres petits êtres, intéressants à tant de titres, reçoivent une bonne éducation et une solide instruction première et secondaire ; ils apprennent la musique, la peinture et divers arts mécaniques; aussi, lorsqu’ils sortent de cet établissement, ils sont tous aptes à se tirer d’affaire et à lutter, dans les meilleures conditions possibles de réussite, contre les impérieuses nécessités de l’existence.

L’installation de la Casa Pia est tout bonnement magnifique. Cette maison d’éducation à' l’usage des déshérités de la fortune occupe les vastes bâtiments du couvent, et une partie des dortoirs s’étend sur la galerie

supérieure du splendide cloître élevé, pour les Iliéronymites,par le roi Manoel.

Ce cloître est par lui-même une admiralde chose. 11 me semble toujours ouïr les cris d’admiration que le clan des touristes poussa, en s’engageant sous ces galeries de dentelles de marbre. Ce n’est pas immense; mais l’Alcazar de Séville, FAUiambra de Grenade ne sont ni plus riches, ni plus beaux, ni plus merveilleusement sculptés.

Ainsi que dans tous les cloîtres connus, il s’agit ici d’un carré parfait ; chaque face se divise en quatre larges arcades qui se subdivisent en quatre petites ; les faces ne se réunissent pas à angle droit; elles sont liées entre elles par des panscoupés formant également arcades, mais cette fois sans subdivision. Dans l’un des pans coupés se trouve une petite fontaine dont la vasque est un chef-d’œuvre de délicatesse et d’élégance ; on ne dirait jamais que quatre cent cinquante années not passé sur ces ornements si frais, si spirituels, si étranges en même temps. Entre chaque arcade l’on a planté d’épais massifs de fleurs brillantes et d’arbustes odorants, et tout l’espace resté libre entre les quatre côtés du carré, tout l’intérieur dp cloître, pour mieux me faire comprendre , est occupé par un bassin à compartiments réguliers et étagés dans le goût mauresque, avec de gros bouquets de fleurs et d’arbustes, disposés le long des compartiments, comme ils le seraient par exemple sur nos terrasses françaises. Le bassin, avec ses divisions, est couvert de porcelaine bleue.

Les arcades principales du cloître se trouvent répétées, par le prolongement des piliers, dans un étage supérieur qui formait autrefois un promenoir dont les bons religieux durent jouir avec délices, car, de là, la vue découvre des horizons admirables. Soit que l’on tourne les yeux sur le Tage, si imposant et pourtant si coquet et si gai ; soit que Ton se penche vers Cachias et S. Juliao, se détachant sur la ligne uniformément azurée de l’Océan; soit que l’on contemple la rade toujours peuplée, toujours vivante de Lisbonne ; soit encore que l’on suive du regard les plis du terrain montagneux que couronne l’Ajuda; de tous côtés l’œil embrasse un ensemble de contours, de tons, de lumières étincelantes, d’ombres douces et tièdes, qui jette dans tout l’élre un émoi plein de sensations délicieuses.

Le cloître supérieur n’existe plus, au moins quant à sa destination première. Les arcades ont été murées, et dans l’ancien promenoir l’on a installé des dortoirs bien aérés. 11 est à espérer que lorsque les travaux de restauration et d’achèvement de Santa-Maria seront entrepris, le cloître, qui en est si proche, ne sera pas oublié; qu’au contraire, devenu l’objet de soins raisonnés, il revivra, rétabli dans tout l’éclat de son état primitif.

Maintenant, que dire de ce monument dont j’ai dessiné les traits généraux ? Rien vraiment , sinon que sur ces quarante piliers, ces quatre-vingt-quatre colonnettes, ces centaines de clefs de voûtes, ces milliers d’ornements, il n’y en a pas un qui soit

Isa

doublé ici, ou là, il n’y en a pas un qui n’annonce une verve de conception, une audace d’agencement, un brio d’exécution dont toutes les descriptions possibles ne pourraient donner qu’une idée amoindrie. 11 suffit donc d’affirmer que le Cloître, que réjouissent et parfument les plus beHes fleurs tropicales, va de pair avec Sanla-Maria, et qu’il ne le cède en rien, comme ensemble et comme détails à cette basilique célèbre.

Toujours entourés d’un essaim de beaux petits enfants ras tondus, noirs de cheveux, bruns de peau, vifs du regard, doux du sourire, nous visitâmes avec un intérêt croissant la Casa Pia, La salle de dessin nous retint quelque temps ; elle est on ne peut mieux appropriée à l’usage auquel elle est destinée; tout autour sont rangés des modèles lithographiés par L. Cogniet, Julien o«r Maurin, et des plâtres moulés sur les marbres antiques. Au milieu de la salle, le Gladiateur étend ses membres si admirablement proportionnés.

Nous venions de parcourir les salles d’étude et les réfectoires quand tout-à-coup nous fûmes salués d’une aubade sonore’ dont les voûtes du cloître retentirent bruyamment. C’était la banda des musiciens de la Casa Pia, qui nous faisait fête et honneur, au nom des pension naires de l’établissement. Une polka, mouvementée, et leste et vive, fut le bonjour quenous adressèrent les artistes. La conversation une fois engagée, continua, d’abord sur le mouvement tournoyant d’une valse de Strauss, sur les motifs graves cl mesurés d’une marche

triomphale ensuite ; puis nous nous séparâmes de nos harmonieux interlocuteurs, qui nous souhaitèrent le bonsoir dans un galop plein de fougue et d’animation. Ils ne sont guère plus d’une vingtaine dans celte banda; mais, les oreilles des touristes en ont gardé bonne mémoire , ils font du bruit comme quarante. Il est vrai que les orphicléïdes et lçs trombonnes, ces monstres de cuivre, sont confiés aux poumons de jeunes aveugles, et l’on sait que les individus privés de l’organe de la vue, se distinguent, on ne dit pas encore pourquoi , par leur goût immodéré pour une intensité , une violence de son qui a donné lieu à une sorte de proverbe que tout le monde connaît.

Quoiqu’il en soit, bons ou mauvais, les musiciens de l’établissement de Belém nous ont accueillis de leur mieux ; ils ont mis certainement dans leur façon de faire toute la bonne grâce désirable; et je leur adresse ici, en mon nom personnel aussi bien qu’en celui de mes compagnons de voyage, l’expression de mes vives sympathies et de mes sincères remercîments.

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