PALACIO DA AJUDA
En quittant Belém pour se rendre au palais d’Ajuda, l’on trouve, au milieu d’upc calçada longue, large et abrupte, l’Igreja da Memoria. On a vu, au troisième
chapitre de ce livre, que cette chapelle fut fondée à l’occasion de la tentative d’assassinat à laquelle le roi José échappa comme par l’effet d’un miracle. Plus loin, l’on rencontre le Jardin Botanique, où l’on pénètre aisément, puisque les portes en sont toujours ouvertes.
Le Jardin Botanique est un peu abandonné, un peu livré à lui môme ; l’herbe y croit en pleine liberté ; les, arbustes rares y sont faciles à compter ; les plantes communes et parasites y poussent à leur guise, sans ordre et sans retenue. C’est un fouillis de massifs dont personne ne s'occupe, dont nul ne s’inquiète, et les nombreux bassins semés dans ce vaste jardin, délabrés et en ruines, attendent depuis longtemps la main qui doit cicatriser leurs plaies.
Cet état de choses peut causer quelque étonnement dans un pays où l’on prend en général un grand souci des monuments et des établissements publics. Il est, en effet, â regretter que l’on ne prèle pas davantage attention à une promenade qui ne demanderait, pour être parfaitement agréable, que d’ôtre revue et corrigée par un homme du métier , et les palmiers, les cocotiers, les dattiers, les cèdres, les orangers, les grenadiers, lescitroniers qui s’y trouvent, feraient une admirable ligure, si on les débarrassaient des ronces qui encombrent la roule, masquent la vue et étouffent l’essor de la plus riche végétation que l’on puisse rêver. Un jour viendra, il faut l’espérer, où, dans le Jardin Botanique, les plantes, les fleurs, les arbrisseaux, les arbustes, les arbres cesseront d’étendre, suivant leurs caprices, leurs branches, leurs feuilles et leurs racines.
A l'entrée principale du Jardin Botanique, l'on voit deux statues, je ne dirai pas aussi vieilles que le monde, mais en tout cas aussi anciennes que Lisbonne , puisqu’elles passent pour dater de l’époque de l’occupation Phénicienne. Elles ne sauraient être Ht autrement qu’à titre de curiosité, car l’artiste n’a absolument plus rien à voir dans ces masses informes et rongées par les dents inexorables du Temps.
Il y a aussi,, dans les différents coins de ce jardin — il serait vraiment dommage de n’en pas faire mention — bon nombre de statues modernes ; seulement, si Louis XIV les avait aperçues dans son parc de Versailles , il se serait , en toute justice . écrié : « Qu’on enlève ces magots ! #
Du Jardin Botanique au palais d’Ajuda , il n’y a qu’un pas; après quelques minutes de marche, l’ascension de la calçada étant finie, l’on arrive au sommet de la colline sur laquelle se dressent les hautes murailles de marbre du palais fondé par dom Juan VI. • ' r : ,
Au sortir de Santa-Maria et du cloître du couvent dos Jeronymos , les lignes inflexiblement droites de l’Ajuda, paraissent décolorées et glaciales. Cependant, lorsque l’œil s’est fait à la régularité implacable du style grec, l’on se prend bien vite à admirer les belles proportions de ce monument , et l’on convient sans peine, à l’examen des profds, qu’on y retrouve les grandes traditions des architectes du temps de Périclès. Est-ce donc pëu ou rien, qu’à côté de cet incomparable feu d’artifice sculpté en marbre dans l’église
et dans le monastère de Delém, il se trouve un souvenir de la brillante Athènes? Je ne le crois pas. On ne saurait confondre ensemble deux expressions différentes de l’art ; mais , lorsque séparément on peut prêter à leur langage une oreille attentive , l’imagination se trouve frappée aussi bien par celle-ci que par cellelà. Nous avons crié au blasphème quand nous avons vu les pilastres doriques s’installer dans le chœur de Santa-Maria ; au contraire, à l’Ajuda, le même ordre d’architecture se développant sur la donnée qui lui est propre, découpant une silhouette grave, sévère et majestueuse, sur un ciel aussi bleu que celui qui sert de fond au temple fameux de Minerve, l’artiste et le poète rencontrent l’occasion d’une nouvelle et forte émotion. Toutefois, ainsi que je le dis plus haut , l’impression de Belém fait tort à celle de l’Ajuda , et il faut peut-être conclure de là que nous sommes naturellement portés à préférer dqns les arts la liberté à la règle absolue , la couleur à la ligne , le caprice, même quand il ne sait trop où il va, à la convention dont tous les : essorts sont connus et déterminés à l’avance.
Après avoir salué l’ensemble de l’Ajuda d’un concert d’éloges, l’on se demande comment et pourquoi l’artiste portugais, auteur du monument, a eu la malencontreuse idée de surmonter les angles supérieurs des deux pavillons de la façade de trophées dont le genre flamboyant vient tout droit de notre époque Louis XV. 11 y a là huit trophées : ce sont huit taches qui doivent être vivement reprochées à celui qui les a commises — aujourd’hui qu’il est au sombre séjour —
par les maîtres de l'antiquité dont il s’est si heureusement inspiré pour le reste de son œuvre. S’il pouvait revenir à lalumière et à la vie, pour sûr son premier soin serait de laver sa conscience de ces huit gros péchés.
Le tiers seulement de l’Ajuda est achevé, le reste ne sortira vraisemblablement jamais de terre. Juan VI, qui avait fait commencer le travail , en fut bientôt détourné par les préoccupations aulremeul sérieuses que lui suscitèrent , pendant tout le cours de son règne, les hommes et les choses de l’intérieur et de l'extérieur du royaume. Les guerres civiles allumées par l’esprit turbulent de l’usurpateur dom Miguel, les agitations continuelles qui signalèrent le gouvernement de dona Maria, devaient nécessairement s’opposer à ce que la construction de l’Ajuda fut poursuivie avcG quelque activité. Aujourd’hui, elle est lout-à-fait abandonnée , cl de ce palais, qui pouvait rivaliser avec les plus belles demeurances royales du monde, si l’on, était arrivé à l’achever , nous ne connaîtrons jamais quela façade principale, deux pavillons d’angle et des portions des façades latérales.
Le grand guichet est orné de statues allégoriques , œuvres sans mérite de sculpteurs portugais. Toutefois j’en ai vu une ou deux de Machado de Castro, qui sont, sinon bien conçues, du moins convenablement exécutées. L’intérieur du palais n’a de remarquable que les quatre grands salons de réception. Ces salons sont immenses'en longueur, en largeur et en hauteur ; ils sontornés dcfresques que l’on ferait aussi bien, pour la
plupart au moins, do «ouvrir d’une épaisse couche do badigeon. Ces peintures représentent des faits tirés de l’histoire du Portugal. Je me rappellerai toujours que le Retour de Juan VI A Lisbonne est un modèle du genre burlesque et charivarique. L’on nous a assuré que lorsque le roi vient à l’Ajuda , on voile d’un rideau cet étrange tableau, qui prête tant à rire II est certain que jamais la verve des caricaturistes anglais ou français n’est allée aussi loin qu’en celte circonstance le grave pinceau du senhor Foschini. Dans la première salle à droite, la fresque, qui représente V Acclamation de dom Juan IV, a été exécutée avec talent par L. da Cunha Taborda. Ce n’est pâs un chef-d’œuvre, mais on y reconnaît la main et l’esprit d’un artiste de valeur.
Le palais renferme une magnifique bibliothèque qui appartient au roi. ' .
En sortant de l’Ajuda, nous descendons une grande calçada, se dirigeant Vers le Tage; nous passons devant plusieurs casernes d’artillerie, de cavalerie et de caçadores, et nous remontons le fleuve, en contemplant le panorama de Lisbonne doré par les feux mourants du soleil. ,